RAMAKRISHNA

 

L'unité, but de la religion
 

Swami Vivekananda

 

Notre univers, l'univers des sens, le rationnel, l'intellectuel, est borné des deux côtés par l'illimité, l'inconnaissable, le toujours inconnu. C'est ici que se fait la recherche, c'est ici que l'on va chercher les faits, c'est d'ici que vient la lumière que le monde appelle religion. Essentiellement, la religion appartient néanmoins au plan supra‑sensible et non pas au plan des sens.  Elle est en dehors de tout raisonnement et elle ne se trouve pas sur le plan de l'intellect.  C'est une vision, une inspiration, un plongeon dans l'inconnu et dans l'inconnaissable qui nous rend l'inconnaissable plus que connu, car il ne peut jamais être « connu ».  Je crois que cette recherche a occupé l'esprit humain depuis les débuts mêmes de l'humanité.  À aucune période de l'histoire du monde il ne put y avoir de raisonnement et d'intelligence chez l'homme sans cette lutte et cette recherche de l'au‑delà.  Dans notre petit univers, dans l'esprit humain, nous voyons s'élever une pensée.  Nous ne savons pas d'où elle vient et, quand elle disparaît, nous ne savons pas non plus où elle va.  Le macrocosme et le microcosme roulent pour ainsi dire dans la même ornière, passent par les mêmes étapes et vibrent dans la même tonalité.

 

Je vais essayer de vous exposer la théorie hindoue d'après laquelle les religions ne viennent pas de l'extérieur mais de l'intérieur.  Je crois que la pensée religieuse fait partie de la nature même de l'homme, si bien qu'il est impossible à celui‑ci de renoncer à la religion s'il ne renonce pas aussi à son corps et à son esprit, s'il ne renonce pas à la pensée et à la vie.  Tant qu'un homme pense, cette lutte doit continuer, et l'homme doit aussi avoir une religion de quelque espèce.  Ainsi nous voyons dans le monde beaucoup de formes de religions différentes.  C'est une étude un peu déroutante mais ce n'est pas, comme beaucoup d'entre nous le croient, une spéculation vaine.  Dans tout ce chaos, il y a de l'harmonie.  Dans tous ces sons discordants il y a un accord et celui qui est disposé à écouter saisira la mélodie.

 

À notre époque, le plus grand de tous les problèmes est le suivant :  en admettant que le connu et le connaissable soient limités à leurs deux extrémités par l'inconnaissable et l'infiniment inconnu, pourquoi lutter pour cet infini inconnu ?  Pourquoi ne pas nous contenter du connu ?  Pourquoi ne pas être satisfait de manger, de boire et de faire un peu de bien à la société ?  Cette idée se trouve dans l'air.  Depuis le plus savant professeur jusqu'au petit enfant qui babille, tout nous dit de faire du bien au monde, que c'est là toute la religion et qu'il est superflu de nous préoccuper de l'au‑delà.  C'est tellement vrai que cela est devenu un truisme.  Heureusement pour nous, nous sommes obligés de nous inquiéter de l'au‑delà.  Ce présent, ce qui est exprimé, n'est qu'une partie du non exprimé.  L'univers des sens n'est en quelque sorte qu'une partie, un fragment de cet univers spirituel infini qui a été projeté sur le plan de la conscience sensorielle.  Comment peut‑on expliquer au monde ce petit fragment de projection si l'on ne connaît pas ce qui est au‑delà.  On raconte qu'un jour Socrate, alors qu'il parlait à Athènes, rencontra un brahmane venu jusqu'en Grèce.  Il aurait dit au brahmane que l'étude la plus importante pour l'humanité était l'homme.  Ce dernier aurait alors répliqué vivement :  « Comment pouvez‑vous connaître l'homme tant que vous ne connaissez pas Dieu ? »  Ce Dieu, cet éternellement Inconnaissable ou Absolu, ou Infini, ou Sans Nom, vous pouvez l'appeler comme vous voulez, est la base rationnelle, la seule explication, la raison d'être de ce qui est connu et connaissable, de notre vie actuelle.  Prenez n'importe quoi devant vous, la chose la plus matérielle, prenez l'une des sciences les plus matérielles, par exemple la chimie ou la physique, l'astronomie ou la biologie, étudiez‑les et poursuivez cette étude de plus en plus loin.  Vous verrez que les formes grossières commencent à fondre et deviennent toujours plus subtiles jusqu'au moment où vous êtes forcé de faire un immense saut depuis ces choses matérielles jusqu'à l'immatériel, le grossier devient le subtil, et la physique devient la métaphysique dans toutes les branches de notre connaissance.

 

L'homme se trouve ainsi poussé à une étude de l'au‑delà.  Si nous ne pouvons pas connaître cet au‑delà, la vie est un désert et nous vivons en vain.  Il est fort bien de dire :  « Contentons‑nous des choses du présent. »  C'est le cas des vaches, des chiens et de tous les animaux et c'est ce qui fait d'eux des animaux.  Donc, si l'homme veut se contenter du présent et renoncer à toute recherche de l'au‑delà, l'humanité devra redescendre sur le plan animal.  Ce qui fait la différence entre l'homme et l'animal c'est la religion, l'étude de l'au‑delà. On a fort bien dit que l'homme est le seul animal qui regarde naturellement vers le ciel.  Tous les autres animaux regardent naturellement vers le bas.  Regarder en haut, monter et chercher la perfection constitue ce qu'on appelle le salut.  Plus tôt un homme commence à regarder vers le haut et plus tôt il s'élève vers cette idée de la vérité qui est le salut.  Celui‑ci ne résulte pas de l'argent que vous avez en poche, ni du vêtement que vous portez, ni de la maison que vous habitez, mais de la richesse de la pensée spirituelle que vous avez dans votre cerveau.  C'est cela qui pousse au progrès matériel et intellectuel.  C'est la puissance motrice, c'est l'enthousiasme qui poussent l'humanité en avant.

 

La religion ne se nourrit pas de pain et n'habite pas dans une maison.  Vous entendez à chaque instant cette objection :  « Quel bien peut faire la religion ?  Peut‑elle guérir la pauvreté du pauvre ? »  Supposons même qu'elle ne le puisse pas, cela prouverait‑il qu'elle ne soit pas vraie ?  Supposez qu'un petit enfant s'interpose quand vous essayez de démontrer un théorème d'astronomie et vous demande :  « Est-ce que j'aurai du pain d'épice avec ? »  Vous lui répondrez que non.  Alors le petit enfant dira que c'est inutile.  Les petits enfants jugent tout l'univers de leur propre point de vue, c'est‑à‑dire du point de vue de la production de pain d'épice, et il en est de même de tous les petits enfants que sont les hommes.  Nous ne devons pas nous placer à un point de vue inférieur pour juger de choses supérieures.  Tout doit être jugé d'après son propre standard et l'infini doit être jugé d'après le critérium de l'infini.  La religion pénètre la vie entière de l'homme, non seulement le présent, mais aussi le passé et l'avenir.  Elle est par conséquent le rapport éternel qui existe entre l'âme éternelle et le Dieu éternel.  Est‑il logique de mesurer sa valeur par l'action qu'elle exerce sur les cinq minutes que dure la vie humaine ? Certainement pas.  Il n'y a là que des arguments négatifs.

 

Nous en arrivons maintenant à la question :  la religion peut‑elle vraiment accomplir quelque chose ?  Oui.  Elle conduit l'homme à la vie éternelle.  Elle a fait de l'homme ce qu'il est et elle fera de cet animal humain un Dieu.  Voilà ce que peut faire la religion.  Si vous enlevez la religion à la société humaine, que reste‑t‑il ?  Uniquement une jungle de brutes.  Le bonheur sensoriel n'est pas le but de l'humanité. C'est la sagesse, jnana, qui est le but de toute vie.  Nous constatons que l'homme jouit de son intelligence plus que l'animal ne jouit de ses sens et nous voyons aussi que l'homme jouit de sa nature spirituelle plus encore que de sa nature rationnelle.  Aussi la sagesse suprême doit‑elle être cette connaissance spirituelle.  Avec cette connaissance viendra la béatitude.  Tous les objets de ce monde ne sont que les ombres, les manifestations au troisième, au quatrième degré de la connaissance et de la béatitude réelles.

 

Une question encore :  quel est le but ?  On affirme maintenant que l'homme progresse toujours de plus en plus haut et qu'il n'y a pas de terme à la perfection qu'il peut atteindre.  Toujours avancer et ne jamais arriver est absurde à première vue, quelque sens qu'on puisse lui donner et si attirant que cela puisse paraître.  Existe‑t‑il un seul mouvement en ligne droite ?  Une ligne droite continuée à l'infini devient un cercle, car elle revient au point de départ.  Il faut finir là ou l'on a commencé et puisque nous avons commencé en Dieu nous devons revenir en Dieu.  Que reste‑t‑il à faire ?  Le travail de détail.  Pendant toute l'éternité nous devons faire ce travail de détail.

 

Une autre question encore :  allons‑nous découvrir de nouvelles vérités religieuses au fur et à mesure que nous avancerons ?  Oui et non. En premier lieu nous ne pouvons rien savoir de plus de la religion.  Tout est déjà connu.  Dans toutes les religions du monde vous trouverez cette affirmation qu'il y a en nous une unité.  Puisque nous sommes Un avec la divinité, il ne peut pas y avoir de nouveaux progrès dans ce sens.  Connaître signifie découvrir cette unité.  Je vous vois comme des hommes et des femmes, ce qui est la variété. Cela devient une connaissance scientifique que je vous regroupe tous ensemble pour vous appeler des êtres humains.  Prenez, par exemple, la chimie.  Les chimistes s'efforcent de résoudre toutes les substances connues en leurs éléments originels et de trouver si possible l'élément unique dont tous les autres sont dérivés.  Le jour viendra peut‑être où ils trouveront qu'un élément est la source de tous les autres.  Quand ils y seront arrivés ils ne pourront aller plus loin.  La science de la chimie aura atteint la perfection.  Il en est de même pour la science de la religion.  Si nous pouvons découvrir cette unité parfaite, il ne saurait y avoir de nouveaux progrès.

 

La question suivante est :  peut‑on trouver une telle unité ?  Dans l'Inde on s'est efforcé, dès les temps les plus reculés, d'arriver à une science de la religion et de la philosophie, deux éléments que les Hindous ne séparent pas comme on a coutume de le faire en Occident.  Nous considérons la religion et la philosophie comme deux aspects d'une même chose qui doivent reposer également sur la raison et la vérité scientifique.

 

Le système de la philosophie samkhya est l'un des plus anciens de l'Inde et même du monde.  Son principal représentant, Kapila, est le père de toute la psychologie hindoue et le système qu'il enseigna jadis reste encore le fondement de tous les systèmes de philosophie que l'on accepte dans l'Inde aujourd'hui et qu'on appelle les darshanas.  Tous ces systèmes acceptent la psychologie de Kapila quelles que puissent être leurs divergences à d'autres égards.

 

Le Védanta, qui est le développement logique du samkhya, en recule les conclusions encore plus loin.  Bien que sa cosmologie soit conforme à celle qu'enseignait Kapila, le Védanta ne se contente pas d'aboutir au dualisme, mais continue de chercher l'unité finale qui est le but à la fois de la science et de la religion.