RAMAKRISHNA

 

Sadhanas, ou préparations à une vie supérieure
 

Swami Vivekananda

 

Si l'atavisme gagne du terrain, nous en perdons ; si l'évolution progresse, nous avançons.  Nous ne devons donc pas permettre à l'atavisme de jouer.  Le premier travail d'étude est ici, dans mon propre corps.  Nous sommes trop occupés à vouloir corriger les défauts de notre prochain ; c'est là la difficulté.  Il nous faut commencer par notre propre corps.  Le coeur, le foie, etc. ont tous des tendances à l'atavisme ; faisons‑leur prendre conscience de nouveau, maîtrisons‑les, et ils obéiront à nos ordres, ils s'inclineront devant nos désirs.  Il fut un temps où nous commandions à notre foie, où nous pouvions secouer toute notre peau, comme le fait une vache.  J'ai vu beaucoup de gens qui par des efforts assidus avaient récupéré cette faculté.  Une fois qu'un effort a été fait, il en reste une trace.  Rappelez toutes ces activités submergées, tout le vaste océan de l'action.  C'est la première partie de la grande étude, et c'est absolument nécessaire pour notre bien et pour celui de la société dans laquelle nous vivons.  Il ne faut pas faire porter continuellement et exclusivement son effort sur la conscience.

 

Il y a aussi l'autre partie de l'étude, qui n'est pas aussi nécessaire dans notre vie sociale, et qui rapproche de la libération.  Son effet direct est de libérer l'âme, de porter la torche dans les ténèbres, de nettoyer ce qui reste, de le secouer ou même de le défier, et de nous faire marcher en avant en perçant les ténèbres.  C'est le but, le supra‑conscient.  Lorsque cet état est réalisé, ce même homme que nous connaissons devient divin, devient libre.  Pour l'esprit ainsi entraîné à passer au ‑delà de tout, notre univers commencera peu à peu à livrer ses secrets ; nous lirons le livre de la nature, chapitre par chapitre, jusqu'à ce que le but soit atteint, et nous passerons de la vallée de la vie et de la mort à cet Un, où la vie et la mort n'existent pas.  Nous connaîtrons le Réel, nous deviendrons le Réel.

 

La première chose nécessaire est une vie calme et paisible.  S'il faut que je passe toute la journée dans le monde pour y gagner ma vie, il me sera difficile d'arriver à quelque chose de très élevé pendant cette existence.  Peut‑être dans une autre vie naîtrai‑je dans des conditions plus propices.  Mais si je prends la chose suffisamment au sérieux, les circonstances changeront dès l'existence actuelle.  Est‑il rien que vous ayez vraiment désiré et que vous n'ayez pas obtenu ?  C'est impossible.  Car c'est le désir qui crée le corps.  C'est la lumière qui a pour ainsi dire percé dans votre tête les trous qu'on appelle les yeux.  Si la lumière n'avait pas existé, vous n'auriez pas d'yeux.  C'est le son qui a fait les oreilles.  L'objet de la perception existait d'abord, avant que vous ne fabriquiez l'organe.  Dans quelques milliers de siècles, ou même plus tôt, nous aurons peut‑être d'autres organes pour déceler l'électricité, ou autre chose.  Pour un mental paisible, il n'est pas de désir.  Le désir ne naît pas à moins qu'il n'existe à l'extérieur quelque chose pour le satisfaire.  Ce quelque chose d'extérieur perce tout simplement des trous dans notre corps, pourrait‑on dire, et tente de pénétrer dans le mental.  Ainsi lorsque le désir naîtra en nous d'avoir une vie calme et paisible, où tout sera propice au développement mental, cela se réalisera, vous pouvez en croire ma propre expérience.  Cela viendra peut‑être dans des milliers d'existences, mais il faudra que cela vienne.  Tenez‑vous en à cela, au désir.  Vous ne sauriez avoir de désir intense si l'objet de ce désir n'existait pas déjà hors de vous.  Naturellement, il vous faut comprendre qu'il y a désir et désir.

 

Le maître disait :  « Mon enfant, si tu désires Dieu, Dieu viendra à toi ».  Or le disciple ne comprenait pas très bien son maître.  Un jour tous deux allèrent se baigner dans le fleuve, et le maître dit au disciple « Plonge », et celui‑ci s'exécuta.  L'instant d'après, le maître se jetait sur lui et le maintenait sous l'eau, l'empêchant de remonter à la surface.  Quand le jeune homme, après s'être beaucoup débattu, fut épuisé, le maître le lâcha :  « Comment te sentais‑tu là‑dessous ? » lui demanda‑t‑il.  « J'avais un terrible besoin de respirer. » « As‑tu un désir aussi grand de trouver Dieu ? » « Non, maître » « Aie ce même désir pour Dieu, et tu trouveras Dieu ».

Cela sans quoi nous ne pouvons pas vivre, doit venir à nous.  Sinon la vie ne pourrait pas continuer.

 

Si vous voulez être yogi, vous devez être libre et vous placer dans des conditions où vous soyez seul et dégagé de toute anxiété.  Celui qui désire une vie confortable et agréable, et en même temps veut réaliser le Moi est comme le sot qui voulant traverser un fleuve, s'empara d'un crocodile qu'il prenait pour un tronc d'arbre.  « Cherchez d'abord le royaume de Dieu et sa justice, et toutes ces choses vous seront données par surcroît ». Toutes choses viennent à celui qui ne demande rien.  La fortune est comme une coquette ; elle ne s'intéresse pas à celui qui la désire, mais elle est aux pieds de celui qui ne s'occupe pas d'elle.  L'argent vient inonder celui qui ne le recherche pas ; et de même la gloire qui arrive en abondance, jusqu'à en être une gêne et un fardeau.  Tout cela vient toujours au maître ; l'esclave n'obtient jamais rien.  Le maître est celui qui peut vivre sans ces choses, dont la vie ne dépend pas des bagatelles et des futilités de ce monde.  Vivez pour un idéal et uniquement pour cet idéal.  Qu'il soit si grand, si fort qu'il ne puisse plus y avoir rien d'autre dans votre esprit, qu'il n'y ait place pour rien d'autre, qu'il n'y ait de temps pour rien d'autre !

 

Voyez comme certains hommes donnent toute leur énergie, leur temps, leur cerveau, leur corps et tout pour devenir riches.  Ils n'ont même plus le temps de prendre leur petit déjeuner.  Dès les premières heures du jour ils sont à leur travail.  Ils meurent à la tâche, pour la plupart, et les autres, lorsqu'ils ont obtenu cet argent, ne peuvent même pas en jouir.  C'est splendide !  Je ne dis pas qu'il soit mauvais d'essayer de s'enrichir ; c'est merveilleux et admirable.  Mais qu'est‑ce que tout cela montre ?  Cela montre qu'on peut déployer la même énergie et la même combativité pour rechercher la liberté que pour trouver de l'argent.  Nous savons qu'à notre mort il nous faudra quitter l'argent et tout le reste, et pourtant voyez la quantité d'énergie que nous dépensons pour les acquérir.  Ne devrions‑nous pas, nous, ces mêmes êtres humains, déployer mille fois plus de force et d'énergie pour acquérir ce qui ne flétrit jamais, et que nous conservons toujours ?  Car le seul grand ami, celui qui nous accompagne au delà du tombeau, c'est notre propre excellence spirituelle, les bonnes actions que nous avons faites.  Tout le reste, nous l'abandonnons ici avec le corps.

 

C'est le premier grand pas, le véritable désir de l'idéal.  Après cela tout est facile.  L'esprit indien s'en est rendu compte ; là‑bas, dans l'Inde, les gens font n'importe quoi pour trouver la vérité.  Ici, en Occident, la difficulté c'est que tout est rendu tellement facile !  Le grand but, ce n'est pas la vérité, c'est le développement.  C'est la lutte qui est la grande leçon.  Faites‑y bien attention, ce qui nous profite le plus dans cette vie, c'est la lutte.  C'est par là que nous devons passer.  S'il est une route qui conduise au ciel, elle traverse l'enfer.  C'est toujours par l'enfer qu'on passe pour aller au ciel.  Lorsque l'âme s'est débattue contre les circonstances et a rencontré la mort, a trouvé la mort mille fois sur son chemin, mais sans se laisser décourager, a repris la lutte à maintes et maintes reprises, encore et toujours, alors l'âme émerge de cette lutte comme un géant et rit de l'idéal qu'elle s'est efforcé d'atteindre, parce qu'elle découvre qu'elle est elle‑même beaucoup plus grande que l'idéal.  Je suis le but, mon propre Moi, et rien d'autre ; qu'y a‑t‑il en effet que je pourrais comparer à mon propre Moi ?  Un sac d'or pourrait‑il être l'idéal de mon âme ?  Certainement pas.  Mon âme est l'idéal le plus noble que je puisse avoir.  Réaliser ma propre nature véritable est le but unique de ma vie.

 

Il n'existe rien qui soit absolument mauvais.  Le diable a sa place ici tout aussi bien que Dieu, sans quoi il ne serait pas là.  Comme je vous l'ai dit, c'est par l'enfer que l'on doit passer pour aller au ciel.  Nos erreurs ont un rôle à jouer ici‑bas.  Allons de l'avant !  Ne regardons pas en arrière lorsque nous avons fait quelque chose qui n'est pas bien.  Croyez‑vous donc que vous pourriez être ce que vous êtes aujourd'hui, si vous n'aviez pas fait toutes ces erreurs ?  Bénissez donc vos erreurs !  Ce sont des anges qui ne se sont pas fait connaître.  « Bénie soit la torture !  Béni soit le bonheur ! » Peu importe quel est votre sort.  Accrochez‑vous à l'idéal.  Marchez de l'avant.  N'ayons pas l'oeil fixé sur nos petites erreurs passées, sur toutes les petites choses du passé.  Sur ce champ de bataille qui est le nôtre, il faut secouer la poussière des erreurs.  Quant à ceux qui ont l'épiderme trop sensible pour supporter la poussière, qu'ils sortent des rangs !

 

Ainsi donc, la première grande préparation, c'est cette détermination formidable de lutter, détermination qui doit être cent fois plus forte que celle qu'on emploie pour obtenir les choses du monde.

 

Et cela doit être accompagné de méditation.  C'est la méditation qui compte !  Méditez !  Ce qui est le plus important, c'est la méditation.  C'est ce qui s'approche le plus de la vie spirituelle, l'esprit qui médite.  C'est le seul instant de notre vie quotidienne où nous ne sommes pas du tout matériels :  l'Âme pensant à Elle‑même, libre de toute matière, ce merveilleux contact de l'Âme.

 

Le corps est notre ennemi, et pourtant il est notre ami.  Qui de vous peut supporter la vue de la souffrance ?  Et qui de vous ne peut pas la supporter lorsque vous la voyez uniquement en peinture ?  Parce qu'alors elle n'est pas réelle, nous ne nous identifions pas avec elle ; nous savons que c'est seulement une image ; elle ne peut pas nous faire de mal ni nous faire de bien.  Nous pouvons même éprouver un certain plaisir à voir une toile représentant la souffrance la plus atroce ; nous apprécions la technique du peintre, nous nous émerveillons de son admirable génie même si le sujet du tableau est absolument horrible.  C'est là le secret :  le non‑attachement.  Soyez le Témoin.

 

Aucun exercice de respiration, aucun exercice physique de yoga ne peut vous servir tant que vous n'êtes pas parvenu à l'idée :  « Je suis le Témoin ».  Lorsque la main du tyran s'appesantit sur votre nuque, dites :  « Je suis le Témoin !  Je suis le Témoin ! » Dites :  « Je suis l'Esprit.  Rien de ce qui est extérieur ne peut me toucher ».  Lorsque de mauvaises pensées se présentent à vous, répétez cela, assénez‑leur ces coups de marteau sur la tête :  « Je suis l'Esprit, je suis le Témoin, le Toujours‑béni !  Je n'ai aucune raison d'agir, aucune raison de souffrir ; j'en ai terminé avec tout, je suis le Témoin ! » Je suis dans ma galerie de tableaux, cet univers est mon musée, je regarde tous les tableaux qui se succèdent.  Qu'ils soient bons ou mauvais, ils sont tous beaux.  J'en vois l'art admirable, mais tout est Un.  Des flammes infinies que jette le Grand Peintre !  À proprement parler, rien n'existe, ni volitions, ni désirs.  Il est tout.  Il ou Elle, la Mère, joue et nous sommes comme des poupées qui l'aident dans ce jeu.  Elle place l'un de nous ici, habillé en mendiant, puis en roi, l'instant suivant en saint, et puis en démon.  Nous revêtons différents costumes pour aider l'Esprit, la Mère, dans Son jeu.

 

Lorsque le bébé joue, il ne viendrait même pas si sa maman l'appelait.  Mais lorsqu'il a fini de jouer, il se précipite vers sa mère, et n'admettrait pas qu'elle le repousse.  De même il y a des moments dans notre vie où nous avons fini de jouer et nous voulons nous jeter dans les bras de la Mère.  Alors tout notre effort ici‑bas n'aura plus aucune valeur.  Hommes, femmes et enfants ; richesse, gloire et célébrité ; plaisirs et joies de la vie, châtiments et succès, tout cela n'existera plus, et toute la vie nous apparaîtra comme un spectacle.  Nous verrons simplement le rythme infini, sans fin et sans but, et qui va nous ne savons pas où.  Nous dirons seulement ceci :  nous avons fini de jouer.