RAMAKRISHNA

 

Qu'est-ce que la religion ?
 

Swami Vivekananda

 

Une énorme locomotive est passée à toute vitesse.  Un petit ver qui rampait sur l'un des rails s'est sauvé en s'écartant un peu avant le passage du train.  Et pourtant ce petit ver, si insignifiant qu’on peut l'écraser en un instant, est une chose vivante tandis que la locomotive, si énorme, si gigantesque, n'est qu'une machine, un appareil.  On dit que l'un est un être animé tandis que l'autre n'est que de la matière morte.  Toute sa puissance, toute sa force, toute sa vitesse ne sont que celles d'une machine inerte, d'un appareil mécanique. Le pauvre petit ver qui rampait sur le rail et que le plus léger contact avec la locomotive aurait privé de vie, est un être majestueux lorsqu'on le compare à la formidable machine.  Il est une petite partie de l'Infini et, par conséquent, il est plus grand que le puissant engin. Pourquoi cela ?  À quoi reconnaissons‑nous ce qui vit de ce qui ne vit pas ?  ‑ La machine accomplit mécaniquement tous les mouvements que son fabricant a voulu qu'elle fasse ; ses mouvements ne sont pas de la vie.

 

Comment donc pouvons‑nous distinguer ce qui est mort de ce qui est vivant ?  ‑ Chez ce qui vit, il y a de la liberté, de l'intelligence ; dans ce qui est mort, tout est enchaîné et aucune liberté n'est possible parce qu'il n'y a pas d'intelligence.  Cette liberté qui nous différencie des simples machines, est principalement ce que nous nous efforçons d'atteindre.  Être plus libres est le but de tous nos efforts car c'est seulement dans la liberté totale que peut exister la perfection.  Cet effort pour atteindre la liberté se retrouve à la base de tous les cultes, que nous le comprenions ou non.

 

Si nous examinions tous les différents cultes qui existent dans le monde, nous verrions que les hommes les moins évolués adorent des fantômes, des démons, les esprits de leurs ancêtres.  Culte des serpents, culte du dieu de la tribu, culte des morts, pourquoi tout cela ? ‑ Parce que les hommes sentent que, pour des raisons qu'ils ignorent, ces êtres sont plus grands qu'eux, plus puissants et limitent leur liberté.  Aussi cherchent‑ils à se les rendre propices pour éviter d'être molestés par eux ; en d'autres termes, pour devenir plus libres. Ils cherchent aussi à s'attirer les faveurs de ces êtres supérieurs, à obtenir des dieux, en cadeau, ce qu'ils devraient acquérir par un travail personnel.

 

Dans l'ensemble, cela nous montre que l'humanité s'attend à un miracle.  Cette espérance ne nous abandonne jamais et nous avons beau essayer, nous recherchons toujours le merveilleux et l'extraordinaire.  Qu'est-ce que l'esprit, sinon une quête incessante du sens et du mystère de la vie ?  Nous pouvons dire que seuls les hommes non cultivés cherchent de telles choses, mais la question n'en subsiste pas moins.  Pourquoi ?  ‑ Les Juifs réclamaient un miracle.  Le monde entier en demande depuis des milliers d'années.  On constate aussi un mécontentement universel.  Nous nous façonnons un idéal, mais avant d'avoir parcouru la moitié du chemin qui doit nous y mener, nous en faisons un autre.  Nous luttons avec acharnement pour atteindre tel ou tel objectif et ensuite nous découvrons que nous n'en avons plus envie.  Ce mécontentement nous l'éprouvons à maintes et maintes reprises.

 

Quel est le sens de ce mécontentement universel ?  C'est que la liberté est toujours le but que se propose l'homme.  Il la recherche toujours ; sa vie toute entière est une lutte pour l'atteindre.  L'enfant se révolte contre la loi dès qu'il vient au monde.  Le premier son qu'il émet est un cri, une protestation contre l'esclavage dans lequel il se trouve.  Cette soif de liberté fait naître l'idée d'un Être qui est complètement libre.  La notion de Dieu est un élément fondamental de la constitution humaine.  Dans le Védanta, Sat ‑ Chit ‑ Ananda (Existence ‑ Connaissance ‑Béatitude) est la plus haute conception de Dieu que puisse avoir l'esprit.  C'est l'essence de la connaissance et c'est aussi, par nature, l'essence de la béatitude.  Il y a assez longtemps que nous étouffons cette voix intérieure, que nous cherchons à obéir à la loi et à faire taire la nature humaine ; mais il y a aussi en nous cet instinct de rébellion contre les lois de la nature.  Nous pouvons ne pas comprendre quelle en est la signification ; mais il y a cette lutte inconsciente de l'humain contre le spirituel, ou de l'esprit inférieur contre l'esprit supérieur, et cette lutte est une tentative pour préserver notre vie séparée, ce que nous appelons notre individualité.

 

Même les enfers font ressortir ce fait miraculeux que nous sommes nés rebelles.  Et même contre le fait initial de la vie, contre l'irruption de la vie elle‑même, nous nous révoltons et nous crions :  « Pas de loi pour nous ! » Tant que nous obéissons aux lois, nous sommes comme des machines ; l'univers continue et nous ne pouvons pas en triompher.  Les lois, en tant que lois, deviennent la nature de l'homme.  Le premier indice que nous percevions d'une vie sur un plan supérieur est cette lutte en nous‑mêmes pour briser les chaînes de la nature et pour devenir libres.  « Liberté, ô liberté !  Liberté, liberté, liberté chérie ! »  Voilà ce que chante l'âme.  Mais hélas, l'esclavage, l'asservissement à la nature semble être sa destinée.

 

Pourquoi y aurait‑il un culte des serpents ou des esprits ou des démons et toutes ces croyances diverses, tous ces rites pour provoquer des miracles ?  Pourquoi disons‑nous qu'en telle ou telle chose il y a vie, il y a un être ?  ‑ Il doit y avoir un sens dans toute cette recherche, dans tout cet effort pour comprendre la vie, pour expliquer l'être.  Ce n'est pas insensé et vain.  C'est l'effort incessant de l'homme pour devenir libre.  La connaissance, que nous appelons maintenant science, lutte depuis des milliers d'années, dans un effort pour se libérer et les gens réclament la liberté.  Et pourtant, il n'y a pas de liberté dans la nature.  Tout y est loi ; cependant, la lutte continue.  Oui, toute la nature, depuis le soleil lui‑même jusqu'aux atomes, est soumise à la loi.  Et même pour l'homme, il n'est pas de liberté.  Mais nous ne pouvons pas le croire.  Nous étudions ces lois depuis toujours et pourtant nous ne pouvons pas, nous ne voulons pas croire que l'homme soit soumis à la loi.  L'âme crie toujours :  « Liberté, liberté. »

 

Ayant la notion de Dieu comme Être parfaitement libre, l'homme ne peut pas se résigner éternellement à cette servitude.  Il lui faut monter plus haut et s'il ne luttait pas pour lui‑même, il trouverait la lutte trop dure.  Il se dit :  « Je suis né esclave, je suis enchaîné. Néanmoins, il existe un Être qui n'est pas lié par la nature, qui est libre et Maître de la nature. »

 

La notion de Dieu est, par conséquent, une partie aussi essentielle et aussi fondamentale de l'esprit que l'idée de servitude.  Toutes deux sont le produit du concept de liberté.  Il ne peut y avoir de vie, même dans la plante, sans l'idée de liberté.  Que ce soit dans la plante ou dans le vermisseau, la vie doit s'élever à une conception individuelle.  Elle est déjà là, à travailler inconsciemment ; la plante vit son existence pour préserver la variété, le principe ou la forme, non pour préserver la nature.  L'idée de la nature qui gouverne chaque pas que nous faisons en avant l'emporte sur l'idée de liberté.  L'idée du monde matériel va de l'avant ; l'idée de liberté va aussi de l'avant.  Et la lutte continue toujours.  Nous entendons parler de querelles de credo et de sectes.  Ceux‑ci sont justifiés ; ils sont à leur place ; ils doivent être là.  La chaîne s'allonge et naturellement la lutte s'intensifie.  Mais nous ne devons pas nous disputer, sachant que nous cherchons tous à atteindre le même but.

 

L'Incarnation de la liberté, le Maître de la nature est ce que nous appelons Dieu.  Nous ne pouvons pas Le nier parce que nous ne pouvons pas nous mouvoir, ou vivre, sans l'idée de liberté.  Viendriez‑vous ici si vous ne croyez pas que vous êtes libre ?  Il est tout à fait possible que le biologiste veuille et arrive à donner une explication de notre perpétuel effort pour être libre.  Mais même si nous admettions de telles explications, l'idée de liberté n'en est pas moins présente.  C'est un fait, tout autant que cet autre fait que vous ne pouvez apparemment pas rejeter, le fait d'être soumis à la nature.

 

Servitude et liberté, ombre et lumière, bien et mal doivent exister ; mais le fait même de la servitude démontre aussi que la liberté est cachée derrière.  Si l'un est un fait, l'autre est également un fait.  Il faut qu'existe cette notion de liberté.  Maintenant, nous ne pouvons pas voir que l'idée de servitude, chez l'homme non cultivé, est sa lutte pour la liberté ; mais la notion de liberté n'en existe pas moins chez lui.  Le sauvage sans aucune culture n'a guère conscience de la servitude du péché et de l'impureté parce que sa nature n'est pas beaucoup plus élevée que celle de l'animal.  Ce contre quoi il lutte, c'est la servitude de la nature physique, la privation de plaisirs physiques.  Mais de cette conscience peu développée sort en grandissant la conception plus haute d'un esclavage mental ou moral, et une soif de liberté spirituelle.  Là, nous voyons le divin luire, faiblement encore, à travers le voile de l'ignorance.  Le voile est d'abord très épais et la lumière peut être presque totalement cachée ; mais, malgré tout, elle est là pure et intacte, feu radieux de liberté et de perfection.  L'homme considère que la personnification de cela est le Seigneur de l'univers, l'unique Être libre.  Il ne sait pas encore que tout l'univers est un et que les différences ne sont que de degrés dans les conceptions que nous nous en faisons.

 

Toute la nature est le culte de Dieu.  Partout où il y a vie, il y a cette quête de la liberté.  Et cette liberté est la même chose que Dieu. Nécessairement, elle nous confère une maîtrise sur toute la nature et elle est irréalisable sans la connaissance.  Plus nous savons et plus nous devenons maîtres de la nature.  Seule cette maîtrise nous rend forts et s'il existe un être entièrement libre et maître de la nature, cet être doit avoir une connaissance parfaite de la nature ; il doit être omniprésent et omniscient.  La liberté doit aller de pair avec ces qualités et seul l'être qui les aura acquises sera au-delà de la nature.

 

La béatitude, la paix éternelle qui résultent d'une liberté parfaite, sont la plus haute conception de la religion.  Elle est à la base de toutes les notions de Dieu dans le Védanta.  Existence absolument libre, qui n'est asservie à rien, ni au changement, ni à la nature, en quoi rien ne peut produire un changement.  Cette même liberté est en vous et en moi, et c'est la seule liberté réelle.

 

Dieu est toujours installé dans Son Moi majestueux et immuable.  Vous et moi, nous essayons d'être un avec Lui ; mais nous nous plongeons dans la nature, dans les bagatelles de la vie quotidienne :  l'argent, la célébrité, l'amour humain et toutes ces formes éphémères de la nature qui préparent notre esclavage.  Lorsque la nature brille, de quoi dépend son éclat ?  ‑ C'est de Dieu ; ce n'est ni du soleil, ni de la lune, ni des étoiles.

 

Partout où brille n'importe quoi, que ce soit la lumière du soleil ou celle de notre propre conscience, c'est Lui.  Quand Il brille, tout brille avec Lui.

 

Nous avons donc vu que ce Dieu porte l'évidence en Soi, qu'Il est impersonnel, omniscient, qu'Il connaît et domine la nature, qu'Il est Seigneur de tout.  C'est Lui qui soutient tous les cultes et ceux‑ci se font selon Sa volonté, que nous le sachions ou non.  J'irai même plus loin.  Ce dont tous s'étonnent, ce que nous appelons le mal, est aussi un de Ses cultes.  Cela aussi est une partie de la liberté.  Et je vais même vous dire une chose terrible, c'est que lorsque vous faites le mal, ce qui vous pousse à le faire c'est encore une affirmation de liberté.  Elle peut avoir été mal dirigée, mal orientée, mais elle est là.  Il ne peut y avoir ni vie, ni tendance quelconque si cette liberté n'est pas à la base.  C'est la liberté qui respire dans le souffle de l'univers.  À moins qu'il n'y ait unité au coeur universel, nous ne pouvons pas comprendre la diversité.  Telle est la conception du Seigneur dans les Oupanichads.  Parfois même, elle s'élève plus haut encore et nous présente un idéal devant lequel nous restons d'abord épouvantés ; c'est qu'en essence, nous sommes un avec Dieu.  Celui qui colore les ailes du papillon et le bouton de la rose est la puissance qui est dans le papillon et dans le rosier.  Celui qui nous donne la vie est le pouvoir au‑dedans de nous.  C'est de Son feu que vient la vie, et la mort la plus affreuse est aussi une manifestation de Son pouvoir. Celui dont l'ombre est la mort, Son ombre est aussi l'immortalité.

 

Envisageons une conception plus élevée encore.  Voyez comment nous fuyons comme des lapins devant tout ce qui est terrible ; voyez comment, nous aussi, nous nous cachons la tête et nous croyons que nous sommes en sécurité.  Voyez comme le monde entier fuit tout ce qui est terrible.  Un jour, à Bénarès, je passais dans un jardin où il y a d'un côté un étang et de l'autre un grand mur.  Il y avait là beaucoup de singes ; or les singes de Bénarès sont d'énormes bêtes, parfois hargneuses.  Et ces singes-là se mirent dans la tête de m'empêcher de passer par cette allée.  Ils se mirent à hurler, à crier et à s'accrocher à mes pieds.  Pressé par eux, je me mis à courir ; mais plus j'allais vite, plus ils allaient vite aussi et ils commencèrent à me mordre.  Échapper semblait impossible ; mais, juste à ce moment, un homme que je ne connaissais pas me vit et cria :  « Tenez‑leur tête ! »  Je me retournai et leur fit face.  Ils reculèrent et finalement s'enfuirent.  C'est là une leçon pour toute la vie :  Faire face à tout ce qui est terrible, faire face courageusement.  Comme les singes, les dures épreuves de la vie reculent lorsque nous cessons de fuir devant elles.  Si nous parvenons jamais à trouver la liberté, ce sera en conquérant la nature et non pas en prenant la fuite.  Les poltrons ne gagnent jamais de batailles.  Si nous voulons que la peur, les difficultés et l'ignorance s'enfuient loin de nous, il nous faudra lutter contre elles.

 

Qu'est‑ce que la mort ?  Et que sont ses terreurs ?  ‑N'y voyez‑vous pas le visage du Seigneur ?  Fuyez le mal, la terreur et la souffrance et ils vous poursuivront.  Tenez-leur tête et ils fuiront !  Le monde entier adore l'aise et le plaisir et bien peu de gens osent adorer ce qui est douloureux.  S'élever au‑dessus des deux, c'est l'idée même de la liberté.  Tant que l'homme ne passe pas par cette porte, il ne peut être libre.  Nous devons tous faire face.  Nous nous efforçons d'adorer le Seigneur; mais le corps se dresse entre nous et Lui.  La nature s'élève entre nous et Lui et nous empêche de Le voir.  Nous devons apprendre à L'adorer et à L'aimer dans la foudre, dans la honte, dans la douleur, dans le péché.  Tout le monde a toujours prêché le Dieu de vertu.  Je vous prêche un Dieu de vertu et un Dieu de péché, tout en un.  Prenez-Le, si vous l'osez.  C'est la seule voie qui mène au salut ; alors seulement viendra à nous la Vérité ultime qui dérive de l'idée d'unité ; alors disparaîtra cette idée que l'un est plus grand que l'autre.  Plus nous nous conformerons à la loi de liberté, plus nous nous mettrons entre les mains du Seigneur et plus les difficultés disparaîtront.  Alors, nous ne ferons plus de différence entre la porte du ciel et celle de l'enfer ; nous n'établirons plus de distinction entre les hommes.  Jusqu’à ce que dans le monde nous ne voyions plus rien que le Seigneur Lui‑même, tous ces maux nous assiégeront et nous ferons toutes ces distinctions.  Car c'est seulement dans le Seigneur, dans l'Esprit, que nous sommes tous un et, jusqu'à ce que nous voyions Dieu partout, cette unité n'existera pas pour nous.

 

Deux oiseaux au merveilleux plumage, inséparables compagnons, étaient posés sur le même arbre, l'un en haut et l'autre en bas.  Le magnifique oiseau d'en bas mangeait les fruits de l'arbre, doux ou amers.  Il était attristé de trouver des fruits amers ; mais, peu après, il se remettait à manger les fruits.  Si le suivant aussi était amer, il levait les yeux et voyait l'autre oiseau qui ne mangeait pas de fruits, soit doux, soit amers, mais restait calme et majestueux, immergé dans sa propre gloire.  Puis le pauvre oiseau d'en bas oubliait cette vision et recommençait à manger les fruits amers et les fruits doux.  Pourtant, à un moment, il en trouva un particulièrement âcre.  Alors, il s'arrêta de nouveau et regarda encore une fois, en haut, l'oiseau glorieux.  Puis, il s'en rapprocha peu à peu.  Quand il fut assez près, des rayons de lumière tombèrent sur lui, l'enveloppèrent et il vit qu'il était transformé en l'oiseau supérieur.  Il devint calme, majestueux, libre et s'aperçut qu'il n'y avait jamais eu sur cet arbre qu'un seul oiseau.  Celui d'en bas n'était que le reflet de celui d'en haut.  De même, en réalité, nous ne sommes qu'un avec le Seigneur; mais la réflexion nous fait paraître multiple, tout comme un soleil unique, en se reflétant dans mille gouttes de rosée, semble être un millier de tout petits soleils.  La réflexion doit s'effacer pour que nous puissions nous identifier avec notre nature réelle, qui est divine.  L'univers lui‑même ne peut jamais être la limite de notre satisfaction.  C'est pourquoi l'avare amasse toujours davantage d'argent, c'est pourquoi le voleur dérobe, le pécheur fait le mal et c'est pourquoi vous étudiez la philosophie. Il n'y a qu'un même mobile pour tous.  Il n'y a pas d'autre but dans la vie que celui d'atteindre cette liberté.  Consciemment ou non, nous cherchons tous à parvenir à la perfection.  Et chaque être devra l'atteindre.

 

Celui qui tâtonne dans le péché, dans la souffrance, celui qui choisit un chemin à travers des enfers y arrivera aussi ; mais il lui faudra du temps.  Nous ne pouvons pas le sauver.  Quelques bons coups sur la tête l'inciteront à se tourner vers le Seigneur.  Le chemin de vertu, de pureté, d'altruisme, de spiritualité finit par être trouvé et ce que tous font inconsciemment, nous essayons de le faire consciemment.  Cette idée a été exprimée par saint Paul :  « Ce Dieu… que vous révérez sans Le connaître, c'est ce que je vous annonce ». (Actes 17, 28)  C'est là une leçon que le monde entier doit apprendre.  Quel est le rôle de ces philosophies et de ces théories de la nature, sinon de nous aider à atteindre ce but unique de la vie ?  ‑ Arrivons à cette conscience de l'identité de toutes choses.  Que l'homme se voie en toutes choses.  Ne soyons plus les adorateurs de credo et de sectes, avec des conceptions limitées de Dieu ; mais voyons‑Le en toutes choses dans l'univers.  Si vous êtes de ceux qui connaissent Dieu, vous trouverez partout la même adoration que dans votre propre coeur.

 

Pour commencer, débarrassez‑vous de toutes ces limitations et voyez Dieu en chaque personne.  Voyez‑Le travailler avec toutes les mains, marcher avec tous les pieds, manger avec toutes les bouches.  En chaque être, Il vit ; avec tous les esprits, Il pense.  Il est évident en Soi.  Il est plus près de nous que nous‑mêmes.  Savoir cela, c'est la religion, c'est la foi.  Puisse le Seigneur nous accorder cette foi ! Lorsque nous sentirons cette unité, nous serons immortels.  Nous sommes, même physiquement, immortels, un avec l'univers.  Tant qu'il reste dans l'univers un être qui respire, je vis dans cet être.  Je ne suis pas ce petit individu restreint que vous voyez ; je suis l'universel.  Je suis la vie de tous les fils du passé.  Je suis l'âme du Bouddha, de Jésus, de Mahomet.  Je suis l'âme de tous les maîtres.  Je suis tous les voleurs qui ont pillé et tous les assassins qu'on a pendus.  Je suis l'universel.  Dressez‑vous donc ; c'est le culte le plus noble.  Vous êtes UN avec l'univers.  Cela seulement est de l'humilité ; se traîner à quatre pattes et se traiter de pécheur n’en est pas.  La plus haute évolution est d'arracher ce voile de la différenciation.  La croyance la plus haute est celle de l'unité.  « Je suis Untel » est une conception bornée, erronée du Moi réel.  Je suis l'universel.  Tenez‑vous‑en à cette idée et adorez toujours le Très‑Haut dans Sa forme la plus haute car Dieu est Esprit et Il doit être adoré en esprit et en vérité.  Par les formes inférieures du culte, les pensées matérielles de l'homme s'élèvent à l'adoration spirituelle et l'Un infini et universel finit par être adoré en esprit et par l'esprit.  Ce qui est limité est matériel. L'esprit seul est infini.  Dieu est Esprit, infini.  L'homme est Esprit et, par conséquent, infini.  Seul l'Infini peut adorer l'Infini.  Nous allons adorer l'Infini ; tel est le plus haut culte spirituel.

 

Il est magnifique de concevoir ces idées ; mais voyez comme c'est difficile !  Je fais des théories, je parle, je philosophe et, l'instant d'après, une contrariété survient et inconsciemment je me mets en colère.  J'oublie que dans l'univers il y a autre chose que ce petit moi limité.  J'oublie de dire :  « Je suis l'Esprit ; que m'importe cette bagatelle ?  Je suis l'Esprit ».  J'oublie que tout cela est simplement moi‑même en train de jouer.  J'oublie Dieu.  J'oublie la liberté.

 

Le chemin qui mène à la liberté est étroit comme le tranchant d'un rasoir, long, difficile et pénible à parcourir.  Les sages l'ont déclaré à maintes et maintes reprises.  Et pourtant, ne vous laissez pas asservir par les faiblesses et les échecs.  Les Oupanichads l'ont dit : « Lève‑toi, éveille‑toi et ne t'arrête pas avant d'avoir atteint le but ». (Katha Oupanichad, III, 14)  Nous parcourrons certainement la route, même si elle est étroite comme le tranchant d'un rasoir, si longue et difficile soit‑elle !  L'homme devient le maître des dieux et des démons.  Personne d'autre que nous n'est à blâmer pour les fautes que nous commettons.  Pensez‑vous qu'on ne puisse trouver qu'une sinistre coupe de poison quand on recherche du nectar ?  ‑Le nectar est là, à la portée de tous ceux qui s'efforcent de l'atteindre.  Le Seigneur Lui‑même nous dit :  « Renonce à tous ces sentiers et à toutes ces luttes.  Prends refuge en Moi.  Je t'emmènerai sur l'autre rive. Sois sans crainte. » (Bhagavad Gîtâ, XVIII, 66)  Nous trouvons cela dans toutes les Écritures parvenues jusqu'à nous.  La même voix nous enseigne à dire :  « Que Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel » car « c'est à Toi qu'appartiennent… le règne, la puissance et la gloire. »  (Matthieu, XXVI, 39 ; VII, 10)

 

C'est difficile ; tout est très difficile.  Je me dis :  « Maintenant, je prends refuge en Toi, Seigneur.  À Ton amour, je sacrifierai tout et sur Ton autel je placerai tout ce qui est bon et vertueux.  Mes péchés, mes douleurs, mes actions bonnes ou mauvaises, je Te les offrirai. Prends‑les.  Je ne T'oublierai jamais ».  À un certain moment, je dis :  « que Ta volonté soit faite » et, le moment d'après, quelque chose vient me mettre à l'épreuve et j'entre dans une violente colère.  Le but de toutes les religions est le même ; mais les maîtres n'emploient pas tous le même langage.  Ce que l'on tente de faire, c'est de tuer le faux moi pour que le vrai Moi, le Seigneur, puisse régner.  « Moi, l'Éternel, ton Dieu, je suis un Dieu jaloux ».  (Deutéronome, V, 9) – « Tu n'auras point d'autres dieux devant Ma face ». (Deutéronome, V, 7) Ainsi s'expriment les Écritures juives.  Dieu doit être là tout seul.  Nous devons dire :  « Pas moi mais Toi », puis tout abandonner excepté le Seigneur.  C'est Lui qui doit régner, Lui seul.

 

Parfois, nous luttons peut‑être avec acharnement ; puis, l'instant suivant, notre pied glisse et alors nous essaierons de tendre la main vers la Mère.  Nous estimons que nous ne pouvons pas subsister seuls.  La vie est infinie et « que Ta volonté soit faite » en est un chapitre. Tant que nous n'avons pas réalisé tous les chapitres, nous ne pouvons pas réaliser le tout.  « Que Ta volonté soit faite ».  À chaque instant, le traître qu'est notre pensée se rebelle contre l'injonction et pourtant il faut la répéter et la répéter encore si nous voulons dominer le moi inférieur.  Nous ne pouvons pas servir un traître et néanmoins être sauvé.  Le salut existe pour tous sauf pour le traître.  Et lorsque nous refusons d'obéir à la voix de notre Moi supérieur, nous sommes condamné comme traître, comme traître à nous-même, traître à la majesté de la Mère.  Arrive que pourra, il nous faut abandonner notre corps et notre pensée à la Volonté Suprême.  C'est avec raison qu'un philosophe hindou a observé :  « Celui qui dit deux fois :  Que Ta volonté soit faite, commet un péché ».  « Que Ta volonté soit faite ! ».  Que faut‑il de plus ?  Pourquoi le dire deux fois ?  ‑ Ce qui est bon est bon.  Nous ne le retirerons plus jamais.

 

« Que Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel…car c'est à Toi qu'appartiennent, pour tous les siècles, le règne, la puissance et la gloire. »  (Matthieu, V, 10 et 13)