RAMAKRISHNA

 

Privilège
 

Swami Vivekananda

 

Il semble que deux forces différentes soient à l'oeuvre dans la nature.  L'une d'elles différencie constamment, et l'autre unifie tout aussi constamment  ; l'une rend les individus de plus en plus distincts les uns des autres, l'autre ramène pour ainsi dire les individus en une masse, faisant apparaître l'identité au sein même de toute cette différenciation.  Il semble que l'action de ces deux forces se fasse sentir dans tous les aspects de la nature et de la vie humaine.  Sur le plan physique, nous trouvons toujours les deux forces très nettement à l'oeuvre ; elles séparent les individus, les rendent de plus en plus différents les uns des autres, et en même temps les groupent en genres et en familles, faisant apparaître des similitudes de forme et d'expression.  Il en est de même en ce qui concerne la vie sociale de l'homme. Depuis que la société a commencé d'exister, ces deux forces ont agi, différenciant et unifiant.  Leur action se manifeste sous diverses formes et prend des noms divers selon le lieu et selon l'époque.  Mais leur essence est présente en tout, l'une produisant la diversité et l'autre la similitude ; l'une fait naître la caste et l'autre la détruit ; l'une crée des classes et des privilèges et l'autre les détruit.

 

L'univers tout entier semble être le champ de bataille de ces deux forces.  D'une part, on soutient que nous devrions résister de toutes nos forces à ce processus d'unification – bien qu'il existe – parce qu'il conduit à la mort, parce que l'unité parfaite est aussi annihilation complète, et que lorsque cessera le processus de différenciation actuellement à l'oeuvre dans le monde, l'univers cessera également.  C'est la différenciation qui est cause des phénomènes que nous voyons ; l'unification réduirait tout à une matière homogène et sans vie.  Et ce résultat, naturellement, l'humanité désire l'éviter.  On peut appliquer le même raisonnement à toutes les choses et à tous les faits que nous percevons autour de nous.  On peut soutenir que même pour le corps physique et la classification sociale, l'identité absolue produirait la mort naturelle du corps et la mort de la société.  Une identité absolue de pensée et de sentiment provoquerait la dégénérescence et la décrépitude mentales.  Il faut donc éviter l'identité.  C'est une des thèses qu'on a soutenues, dans tous les pays et à diverses époques, simplement en termes différents.  C'est pratiquement le même argument que mettent en avant les brahmanes de l'Inde, pour défendre les divisions et les castes, lorsqu'ils cherchent à protéger les privilèges d'une certaine partie de la communauté, contre tous les autres groupes. En détruisant la caste, disent‑ils, on arrive à détruire la société, et ils ne craignent pas d'exciper de ce fait historique que leur société est celle qui a subsisté le plus longtemps.  Aussi cet argument qu'ils invoquent n'est‑il pas sans sembler avoir quelque poids.  C'est avec une certaine autorité qu'ils peuvent déclarer :  ce qui fait vivre l'individu le plus longtemps doit certainement être mieux que ce qui lui confère une vie plus courte.

 

De son côté, l'idée d'unité a toujours eu ses défenseurs.  Depuis l'époque des Upanishads, du Bouddha et du Christ, et de tous les autres grands prophètes religieux, jusqu'à nos jours, dans les nouvelles aspirations politiques, dans les revendications des opprimés, des persécutés et de tous ceux qui se trouvent dépourvus de privilèges, on voit paraître cette même assertion de l'unité et de l'identité.  Mais la nature humaine tient bon.  Ceux qui ont un avantage veulent le conserver, et s'ils trouvent en leur faveur un argument, si grossier et injuste soit-il, ils s'y raccrochent.  Ceci s'applique d'ailleurs aux uns et aux autres.

 

Appliquée à la métaphysique, cette question prend également un aspect différent.  Le bouddhiste déclare que nous n'avons pas besoin de rien chercher qui apporte l'unité au milieu de ces phénomènes, que nous devons nous contenter de ce monde phénoménal.  Cette variété est l'essence de la vie, si misérable et faible qu'elle paraisse ; nous ne pouvons rien avoir d'autre.  Le védantiste, lui, déclare que cette unité est la seule chose qui existe ; la variété n'est que phénoménale, éphémère et apparente.  « Ne vous préoccupez pas de la variété », dit le védantiste ; « retournez à l'unité. »  « Évitez l'unité », dit le bouddhiste ; « elle est illusoire :  allez à la variété ».  Les mêmes divergences d'opinion, en métaphysique et en religion, se sont perpétuées jusqu'à nos jours car, en somme, tout le total des principes de la connaissance est fort restreint.  La métaphysique et la connaissance métaphysique, la religion et la connaissance religieuse, sont arrivées à leur apogée il y a cinq mille ans, et nous ne faisons que réitérer les mêmes vérités dans des langues différentes, en les enrichissant parfois d'illustrations nouvelles.  Telle est donc la controverse, aujourd'hui encore.  Les uns veulent que nous nous en tenions au phénoménal, à toute cette diversité, et font remarquer, avec beaucoup d'arguments à l'appui, que la diversité doit subsister, car lorsqu'elle cessera, tout disparaîtra.  Ce que nous entendons par la vie est le résultat de la diversité.  L'autre camp, par contre, s'acharne à nous faire évoluer vers l'unité.

 

Si nous passons à l'éthique, nous trouvons une innovation audacieuse.  C'est peut‑être la seule science qui s'écarte courageusement de cette querelle.  Car l'éthique est unité ; sa base est l'amour.  Elle refuse de considérer cette diversité ; le seul but de l'éthique est l'unité, l'identité.  Les codes éthiques les plus nobles que l'humanité ait encore découverts n'admettent pas la diversité ; ils n'ont pas le temps de s'arrêter pour l'examiner ; leur but unique est de provoquer cette identité.  L'esprit indien – et par là, je veux dire l'esprit védantique – étant surtout analytique, a découvert cette unité comme résultat de toute son analyse, et a voulu tout construire sur cette idée d'unité. Mais, comme nous l'avons vu, dans le même pays, il y a eu d'autres esprits, les bouddhistes, qui n'ont pu trouver nulle part cette idée d'unité.  Pour eux toute vérité est une masse de variations, il n'y a aucun rapport entre une chose et une autre.

 

Je me rappelle une histoire que raconte le professeur Max Muller dans un de ses livres.  C'est une ancienne histoire grecque, d'un brahmane qui rendit visite à Socrate à Athènes.  « Quelle est la connaissance suprême ? » demanda le brahmane.  « Savoir », répondit Socrate, « que l'homme est la fin et le but de toute connaissance » « Mais comment peut‑on connaître l'homme sans connaître Dieu ? » rétorqua le brahmane.  Un parti, le grec – qui est représenté par l'Europe moderne – insiste sur la connaissance de l'homme ; le parti « indien », représenté surtout par les anciennes religions du monde entier, insiste sur la connaissance de Dieu.  L'un voit Dieu dans la nature, et l'autre voit la nature en Dieu.

 

Peut‑être à l'époque actuelle le privilège nous a‑t‑il été donné de nous placer en dehors de ces deux conceptions et d'avoir une vue impartiale de l'ensemble.  Que la diversité existe, c'est un fait.  Et il faut qu'il en soit ainsi, si la vie doit exister.  Mais c'est aussi un fait que dans ces variations et par elles, on doit percevoir l'unité.  C'est un fait qu'on perçoit Dieu dans la nature, mais c'est aussi un fait qu'on perçoit la nature en Dieu.  La connaissance de l'homme est la connaissance suprême, et ce n'est qu'en connaissant l'homme que nous pouvons connaître Dieu.  Mais c'est aussi un fait que la connaissance de Dieu est la connaissance suprême et que seulement en connaissant Dieu nous pourrons connaître l'homme.  Si contradictoires que ces propositions puissent paraître, elles sont une nécessité pour la nature humaine.  L'univers tout entier est un jeu de différenciation et d'unité.  L'univers tout entier est un jeu du fini dans l'Infini. Nous ne pouvons pas prendre l'un sans admettre l'autre.  Mais nous ne pouvons pas les prendre tous deux comme des faits de la même perception, de la même expérience ; et pourtant cela continuera toujours ainsi.

 

Par conséquent, si nous en revenons à notre sujet particulier, qui est la religion plutôt que l'éthique, un état de choses dans lequel toute diversité aurait disparu, pour faire place à une homogénéité uniforme et inerte, est impossible tant que dure la vie.  Et ce ne serait pas souhaitable non plus.  D'autre part, il y a l'autre aspect des faits :  cette unité existe déjà en fait.  C'est ce que l'on soutient ; non pas que cette unité doit être effectuée, mais qu'elle existe déjà, et que sans elle, nous ne pourrions pas du tout percevoir la variété.  Nous n'avons pas à créer Dieu, car il existe déjà.  C'est ce qu'ont soutenu toutes les religions.  Dès qu'on a perçu le fini, on a aussi perçu l'Infini.  Il y a des gens qui insistent sur l'aspect fini, et déclarent qu'ils ont perçu le fini sans rien d'autre ; d'autres insistent sur l'aspect infini et déclarent qu'ils ont perçu l'Infini uniquement.  Mais nous savons que par suite d'une nécessité logique, nous ne pouvons percevoir l'un sans l'autre. Aussi soutient‑on que cette identité, cette unité, cette perfection, comme nous pouvons l'appeler, n'a pas à être créée ; elle existe déjà, elle est ici.  Nous n'avons qu'à la reconnaître, à la comprendre.  Que nous le sachions ou non, que nous puissions ou non l'exprimer en langage clair, que cette perception revête ou non la force et la clarté d'une perception sensorielle, elle est là.  Une nécessité logique de notre esprit nous oblige à avouer qu'elle est là, sans quoi il n'y aurait pas de perception du fini.  Je ne parle pas de la vieille théorie de la substance et des qualités, mais de l'unité :  au milieu de toute cette masse de phénomènes, le fait de la conscience que vous et moi sommes différents nous apporte, au même instant, la conscience que vous et moi ne sommes pas différents.  Sans cette unité, la connaissance serait impossible.  Sans l'idée d'identité, il n'y aurait ni perception, ni connaissance.  Aussi les deux conceptions marchent‑elles de pair.

 

C'est pourquoi l'identité absolue des conditions, si tel est le but de l'éthique, apparaît impossible.  Que tous les hommes soient pareils est irréalisable, malgré tous les efforts que nous pourrons faire.  Les hommes continueront à naître différenciés ; certains seront plus forts que d'autres ; certains auront des capacités naturelles, que d'autres n'auront pas ; certains auront des corps parfaits, et d'autres non.  Nous ne pouvons pas l'empêcher.  Et en même temps résonnent dans nos oreilles les merveilleuses paroles de moralité prononcées par différents maîtres :  « Ainsi, voyant le même Dieu également présent en tous, le sage ne blesse pas le Moi par le Moi, et ainsi il parvient au but suprême.  Dès cette vie, ceux qui ont fixé leur esprit sur cette identité ont triomphé de l'existence relative ; car Dieu est pur, et Dieu est le même pour tous.  C'est pourquoi on dit que ces hommes vivent en Dieu. » (Bhagavad Gîtâ XIII, 28 et V, 19)  Nous ne pouvons pas nier que ce soit la véritable conception.  Et pourtant nous trouvons en même temps cette difficulté qu'on ne pourra jamais parvenir à l'identité en ce qui concerne les formes extérieures et la situation.

 

Mais on peut arriver à éliminer les privilèges.  C'est là le travail qu'a devant lui le monde entier.  Dans toutes les vies sociales, on a trouvé cette lutte, dans toutes les races et dans tous les pays.  La difficulté n'est pas qu'un groupe d'hommes soit naturellement plus intelligent qu'un autre, mais que ce groupe d'hommes, parce qu'il a cet avantage de l'intelligence, prive même de jouissances physiques ceux qui n'ont pas le même avantage.

 

Le but de la lutte est de détruire ce privilège.  Que certains soient physiquement plus forts que d'autres, et puissent ainsi tout naturellement subjuguer ou vaincre les plus faibles, est un fait évident.  Mais qu'ils profitent de cette force pour attirer à eux tout le bonheur qu'on peut obtenir dans cette vie, n'est pas conforme à la loi, et c'est contre cela qu'on lutte.  Que certains hommes, grâce à leurs aptitudes naturelles, puissent accumuler davantage de richesses que les autres, est naturel.  Mais que par suite de ce pouvoir de s'enrichir, ils deviennent des tyrans et qu'ils bousculent ceux qui ne peuvent en faire autant, n'est pas conforme à la loi, et c'est contre cela qu'on lutte.  Jouir d'un avantage qu'on a sur un autre est un privilège, et la destruction de ce privilège a été de tout temps le but de la moralité. C'est ce travail‑là qui tend vers l'identité, vers l'unité, sans détruire la diversité.

 

Que toute cette diversité subsiste éternellement ; elle est l'essence de la vie.  Nous jouerons tous ainsi, éternellement.  Vous serez riche et moi pauvre ; vous serez fort, et moi faible ; vous serez savant et moi ignorant ; vous serez spirituel et je le serai moins.  Qu'importe ? Restons ainsi.  Mais parce que vous êtes plus fort, physiquement ou intellectuellement, vous ne devez pas avoir plus de privilèges que moi.  Le fait que vous êtes plus riche n'est pas une raison pour que vous soyez considéré comme plus grand que moi, car ici l'identité subsiste, malgré la différence des conditions.

 

L' oeuvre de l'éthique est – et restera dans l'avenir – non pas de détruire la diversité, et d'instaurer l'identité dans le monde extérieur, ce qui est impossible – car cela amènerait la mort et l'anéantissement – mais de reconnaître l'unité en dépit de toutes ces différences, de reconnaître le Dieu intérieur, malgré tout ce qui nous effraie, de reconnaître que cette force infinie est la propriété de tous malgré toutes les faiblesses apparentes, et de reconnaître la pureté éternelle, infinie, essentielle de l'âme, en dépit de tout ce qui paraît de contraire sur la surface.  C'est cela que nous devons reconnaître.  Si nous envisageons seulement un aspect, une moitié de la question, c'est dangereux, et cela peut provoquer des querelles.  Il nous faut prendre le tout tel qu'il est, le considérer comme notre base, et l'appliquer dans toutes les parties de notre vie, comme individus et comme membres de la société.