RAMAKRISHNA

 

Sur le jnâna yoga
 

Swami Vivekananda

 

Connaître le « OM » est connaître le secret de l'univers.  L'objet du Jnâna Yoga est le même que celui du Bhakti Yoga et du Râja Yoga, mais la méthode est différente.  C'est le Yoga des forts, de ceux qui ne sont ni mystiques, ni dévotionnels, mais rationnels.  De même que le Bhakti Yogi fraye son chemin vers l'union totale avec le Suprême par l'amour et la dévotion, de même le Jnâna Yogi fraye son chemin jusqu'à la réalisation de Dieu par le pouvoir de la raison pure.  Il doit être préparé à rejeter toutes les vieilles idoles, toutes les vieilles croyances et les superstitions, tout désir pour ce monde ou pour un autre, et avoir pris la détermination de ne chercher que la liberté seule.  Sans Jnâna la libération ne peut être nôtre.  Elle consiste à voir ce que nous sommes réellement, que nous sommes au‑delà de la peur, de la naissance, de la mort.  Le bien le plus élevé est la réalisation du Moi.  Il est au‑delà des sens, au‑delà de la pensée.  Le véritable « je » ne peut être saisi.  Il est le sujet éternel et ne peut jamais devenir un objet de connaissance, car la connaissance ne peut être que du relatif, pas de l'Absolu.  Toute connaissance qui vient des sens est une limitation, elle est une chaîne sans fin de cause et d'effet.  Le monde est un monde relatif, l'ombre du réel.  Néanmoins, comme il est le plan de l'équilibre où le malheur et le bonheur se composent, il est le seul plan où l'homme peut réaliser son être véritable et savoir qu'il est Brahman.

 

Ce monde est l'évolution de la nature et la manifestation de Dieu.  Il est notre interprétation de Brahman ou Absolu, vu à travers le voile de Mâyâ ou apparence.  Le monde n'est pas un zéro, il a une certaine réalité.  Il apparaît seulement parce que Brahman est.

 

Comment pouvons‑nous connaître le connaisseur ?  Le Védanta dit :  « Nous le sommes, mais nous ne le savons jamais, parce qu'il ne peut jamais devenir un objet de connaissance ».  La science moderne le dit également.  Il ne peut être connu.  Nous pouvons néanmoins en avoir des aperçus de temps en temps.  Une fois que l'illusion du monde est détruite, nous le retrouverons, mais il ne gardera plus aucune réalité pour nous.  Nous le verrons comme un mirage.  Parvenir derrière le mirage est le but de toutes les religions.  Savoir que l'homme et Dieu sont un, est l'enseignement constant que donnent les Védas, mais peu sont capables de pénétrer derrière le voile et de réaliser cette vérité.

 

La première chose dont doit se libérer celui qui veut devenir un jnâni est la peur.  La peur est l'un de nos pires ennemis.  Ensuite, ne rien croire avant de savoir.  Répétez‑vous constamment, « Je ne suis pas le corps, je ne suis pas le mental, je ne suis pas la pensée, je ne suis pas même la conscience, je suis l'Atman ».  Quand vous pourrez tout rejeter, seul restera le vrai Moi.  La méditation du jnâni est de deux sortes :  Dénier et rejeter tout ce que nous ne sommes pas ; insister sur ce que nous sommes réellement, l'Atman, le Moi unique Existence, Connaissance, Félicité.  Le vrai rationaliste doit continuer à suivre sa raison jusqu'à ses limites extrêmes.  Il ne doit pas accepter de s'arrêter en aucun point du chemin.  Lorsque nous commençons à dénier, tout doit s'en aller avant de pouvoir atteindre ce qui ne peut être rejeté ou dénié, ce qui est le véritable « je ».  Ce « je » est le témoin de l'univers, il est immuable, éternel, infini.  Couches sur couches d'ignorance le cachent à nos yeux, mais il reste toujours le même.

 

Deux oiseaux se tenaient sur un arbre.  L'oiseau en bas se déplaçait toujours d'une branche à l'autre, mangeant tantôt des fruits doux et s'en trouvant heureux, tantôt des fruits amers et s'en trouvant malheureux.  Un jour, après avoir mangé un fruit plus amer que d'habitude, il jeta un coup d'oeil sur la majesté calme de l'oiseau en haut et pensa :  « Comme j'aimerais lui ressembler ! »  Il oublia vite son désir de ressembler à l'oiseau en haut et continua comme avant, mangeant les fruits doux et amers et s'en trouvant heureux ou malheureux.  De nouveau il regarda en haut et de nouveau il s'approcha d'un peu plus près de l'oiseau calme et majestueux en haut.  Cela se répéta plusieurs fois jusqu' à ce que, à la fin, il s'approcha de très près de l'oiseau en haut.  L'éclat de son plumage l'éblouit, sembla l'absorber et, finalement, à sa surprise et son émerveillement, il s'aperçut qu'il n'y avait qu'un seul oiseau – il avait toujours été l'oiseau en haut, et il venait de s'en rendre compte.  L'homme est comme l'oiseau en bas, mais s'il persévère dans ses efforts pour s'élever jusqu'à l'idéal le plus élevé qu'il peut concevoir, il trouvera lui aussi qu'il avait toujours été le Moi et que l'autre n'était qu'un rêve.  Le vrai Jnâna se sépare totalement de la matière et de toute croyance en sa réalité.  Le Jnâni doit toujours garder en son esprit le « Om Tat Sat », c'est‑à‑dire que la seule existence véritable est le « Om ».  L'unité abstraite est le fondement du Jnâna Yoga.  On l'appelle Advaïtisme (« sans dualisme ou dvaïtisme »).  C'est la pierre angulaire de la philosophie védantique, l'alpha et l'omega.  « Brahman seul est vrai, tout le reste est faux, et je suis Brahman ».  Ce n'est qu'en nous voyant ainsi que nous pouvons en faire une partie de notre être même, que nous pouvons nous élever au‑delà de toute dualité, au‑delà à la fois du bien et du mal, du plaisir et de la souffrance, et nous connaître comme l'Unique éternel, immuable, infini, le Un sans second.

 

Le Jnâna Yogi doit être aussi excessif que le sectaire le plus étroit et, en même temps, aussi vaste que les cieux.  Il doit contrôler absolument son mental, être capable d'être un Bouddhiste ou un Chrétien, avoir le pouvoir de se partager entre toutes ces idées différentes et pourtant se tenir ferme à l'harmonie éternelle.  Seul un exercice constant peut nous permettre d'obtenir ce contrôle.  Toutes les modifications sont dans le Un, mais nous devons apprendre à ne pas nous identifier avec ce que nous faisons, et à ne rien entendre, ne rien voir, ne rien parler que de la chose en question.  Nous devons y mettre notre âme toute entière et être intense.  Jour et nuit, nous devons nous dire, « Je suis Lui, je suis Lui. »

 

°-°-°-°-°

 

Le plus grand instructeur de la philosophie védantique fut Shankarâchârya.  Il tira des Védas les vérités du Védanta par un raisonnement solide et édifia sur elles le merveilleux système du Jnâna qui est enseigné dans ses commentaires.  Il unifia toutes les descriptions contradictoires du Brahman et montra qu'il y avait une seule Réalité infinie.  Il montra également que, de même que l'homme ne peut voyager que lentement sur la route qui mène vers le haut, toutes les présentations différentes sont nécessaires en raison des capacités différentes.  Nous trouvons dans les enseignements de Jésus une pensée voisine qu'il adapta évidemment aux possibilités différentes de ses auditeurs.  Il leur parla d'abord d'un Père dans le Ciel et leur demanda de le prier.  Il alla ensuite un peu plus loin et leur dit, « Je suis la vigne et vous êtes les sarments ».  Et pour finir il leur donna la vérité la plus haute :  « Moi et mon Père, nous sommes un »,  et  « Le Royaume du Ciel est en vous ».  Shankara enseigna que les dons de Dieu étaient de trois sortes :  un corps humain, le désir de Dieu, et un instructeur qui peut nous montrer la lumière.  Quand ces trois dons nous ont été faits, nous pouvons savoir que le salut est proche.  La connaissance seule peut nous libérer et nous sauver, mais la vertu doit venir avec la connaissance.

 

L'essence du Védanta est qu'il n'y a rien d'autre que l’Être Unique et que chaque âme est cet Être en totalité, pas seulement une partie de cet Être.  Le soleil tout entier est reflété dans chaque goutte de rosée.  Lorsqu'il apparaît dans le temps, l'espace et la causalité, cet Être est l'homme tel que nous le connaissons, mais derrière toutes les apparences il y a la Réalité unique.

 

L'altruisme est le refus du moi inférieur ou apparent.  Nous avons à nous libérer de ce rêve misérable que nous sommes ces corps.  Nous devons savoir la vérité :  « Je suis Lui ».  Nous ne sommes pas des gouttes qui vont tomber dans l'océan et s'y perdre.  Chacun de nous est la totalité, l'océan infini, et il le saura lorsqu'il sera libéré des chaînes de l'illusion.  L'infini ne peut être divisé, le « Un sans second » ne peut avoir un second ; tout est cet Unique.  Cette connaissance sera le lot de tous, mais nous devons lutter pour l'obtenir maintenant, car sans l'avoir nous ne pouvons donner à l'humanité la meilleure aide.  Le Jîvanmukta (âme libre ou celui qui sait) est seul capable de donner l'amour réel, la charité réelle, la vérité réelle, et c'est la vérité qui rend libre.  Le désir nous rend esclave de nous‑mêmes, c'est le tyran insatiable qui ne donne aucun repos à ses victimes.  Mais le Jîvanmukta a conquis tous les désirs en s'élevant à la connaissance qu'il est l'Un et qu'il ne lui reste rien à désirer.

 

Le mental nous présente toutes nos illusions :  le corps, le sexe, la croyance, la caste, la servitude.  Aussi nous avons à dire sans cesse au mental la vérité jusqu'à ce qu'il la réalise.  Notre nature réelle est toute félicité, et tout le plaisir que nous connaissons n'est que la réflexion de cela.  Cela est au‑delà du plaisir comme de la souffrance, c'est le témoin de l'univers, le lecteur immuable devant lequel nous tournons les feuilles du livre de la vie.

 

Par la pratique vient le Yoga, par le Yoga vient la connaissance, par la connaissance l'amour, et par l'amour la félicité.

 

Dire « moi et mien » est une superstition.  Nous avons vécu en lui si longtemps qu'il est presque impossible de s'en débarrasser.  Pourtant nous devons le faire si nous voulons atteindre au plus haut.  Nous devons être vifs et gais, les visages tristes ne font pas la religion.  La religion doit être la chose la plus gaie qui soit au monde, parce qu'elle est la meilleure.  L'ascétisme ne peut nous rendre saint.  Un homme qui aime Dieu et qui est pur, pourquoi devrait‑il être triste ?  Il devrait être comme un enfant heureux, être véritablement un enfant de Dieu.  La chose essentielle pour la religion est de rendre le coeur pur.  Le Royaume des Cieux est en nous, mais seul celui dont le coeur est pur peut voir le Roi.  Alors que nous pensons au monde, celui‑ci ne sera pour nous que le monde, mais si nous allons à lui avec le sentiment que le monde est Dieu, nous aurons Dieu.  C'est la pensée que nous devrions avoir envers tout le monde et toutes les choses – parents, enfants, maris, épouses, amis et ennemis.  Pensez combien cela changerait tout l’univers pour nous si nous pouvions le remplir consciemment de Dieu !  Ne rien voir d'autre que Dieu !  Tout chagrin, toute lutte, toute douleur disparaîtraient pour toujours pour nous !

 

Jnâna est « l'absence de croyance », ce qui ne veut pas dire le mépris des croyances.  Cela veut dire seulement que l'on est parvenu à un état au‑dessus et au‑delà des croyances.  Le jnâni ne cherche pas à détruire mais à aider tout le monde.  De même que tous les fleuves font couler leurs eaux vers la mer et deviennent un, de même toutes les croyances mèneront à jnâna et deviendront un.

 

La réalité de toute chose dépend de Brahman, et c'est seulement lorsque nous saisissons cette vérité que nous avons une réalité.  Lorsque nous cessons de voir toute différence, nous savons alors que « Moi et mon Père, nous sommes un ».

 

Jnâna est enseigné très clairement par Krichna dans la Bhagavad Gîtâ.  Ce grand poème est tenu pour le joyau de toute la littérature indienne.  C'est une sorte de commentaire sur les Védas.  Il nous montre que notre combat pour la spiritualité doit être mené dans cette vie, ainsi nous ne devons pas chercher à y échapper mais plutôt le forcer à nous donner tout ce qu'il garde.  Comme la Gîtâ symbolise ce combat pour les choses les plus élevées, il est hautement poétique de représenter la scène sur un champ de bataille.  Krichna apparaît comme le conducteur du char d'Arjuna, le chef de l'une des armées en présence, il le presse de ne pas être triste, de ne pas craindre la mort étant donné qu'il est immortel, que rien de ce qui change ne peut faire partie de la nature réelle de l'homme.  Chapitre après chapitre, Krichna enseigne à Arjuna les vérités les plus hautes de la philosophie et de la religion.  Ce sont ces enseignements qui rendent ce poème aussi extraordinaire.  La totalité de la philosophie védantique y est contenue pour ainsi dire.  Les Védas enseignent que l'âme est infinie et qu'elle ne peut être en aucune façon touchée par la mort du corps.  L'âme est un cercle dont la circonférence n’est nulle part, mais dont le centre est en un certain corps.  Ce que l'on appelle la mort n'est qu'un changement de corps.  Dieu est un cercle dont la circonférence n’est nulle part et le centre est partout, et lorsque nous pouvons échapper au centre étroit du corps, nous réaliserons Dieu, notre être véritable.

 

Le présent n'est qu'une ligne de démarcation entre le passé et le futur, et ainsi nous ne pouvons pas dire rationnellement que nous ne nous inquiétons que du présent, car il n'y a aucune existence en dehors du passé et du futur.  C'est une véritable totalité, l'idée du temps n'étant qu'une simple condition imposée par la forme de notre compréhension.

 

°-°-°-°-°

 

Jnâna enseigne qu'il faut renoncer au monde, mais non l'abandonner.  Être dans le monde, mais ne pas être du monde, voilà le véritable test pour le sannyasin.  Cette idée du renoncement est commune à presque toutes les religions.  Jnâna nous demande de voir tout le monde du même regard, de ne voir que « l'égalité ».  Louange et blâme, bien et mal, même chaleur et froid doivent nous être égal.  On trouve en Inde des hommes pour qui cela est littéralement vrai.  Ils parcourent les hauteurs couvertes de neige des Himalaya ou les déserts brûlants de sable, entièrement nus et apparemment inconscients de toute différence de température.

 

Nous devons abandonner en premier lieu cette superstition du corps, nous ne sommes pas le corps.  Nous devons perdre ensuite la superstition que nous sommes le mental.  Nous ne sommes pas le mental, il n'est que le corps « doucereux », aucune partie de l'âme.  Le simple mot corps s'applique à presque tout, il embrasse quelque chose qui est commun à tous les corps.  C'est l'existence.  Nos corps sont les symboles de la pensée qui est derrière cela ; et les pensées sont à leur tour le symbole de quelque chose qui est en arrière d'elles et qui est l'unique Existence réelle, l’Âme de notre âme, le Moi de l'univers, la Vie de notre vie, notre être véritable.

 

Tant que nous croirons être le moins du monde différent de Dieu, la peur restera en nous.  Mais lorsque nous saurons que nous sommes l'Unique, la peur partira.  De quoi pourrions‑nous avoir peur ?  Le jnâni s'élève au‑dessus du corps par la seule force de la volonté, il s'élève au‑dessus du mental, rendant nul cet univers.  C'est ainsi qu'il détruit l'avidya et qu'il connaît son être véritable, l'Atman.  Le bonheur et le malheur ne se trouvent qu'en les sens, ils ne peuvent toucher notre être véritable.  L'âme est au‑delà du temps, de l'espace et de la causalité, elle est donc illimitée, omniprésente.

 

Le jnâni doit s'évader de toutes les formes, il doit aller au‑delà de toutes les règles et de tout livre, et être son propre livre.  Lorsque nous sommes liés par les formes, nous nous cristallisons et nous mourons.  Cependant le jnâni ne doit jamais condamner ceux qui ne peuvent pas s'élever au‑dessus des formes.  Il ne doit jamais penser d'un autre, « Je suis plus saint que toi ».

 

Voici les marques du vrai jnâni :

(1) Il ne désire rien excepté savoir.

(2) Tous ses sens sont sous un contrôle parfait.  Il supporte tout sans se plaindre, se trouvant aussi satisfait si son lit est le sol nu sous le ciel ou s'il est logé dans le palais d'un roi.  Il ne cherche à éviter aucune souffrance, il la supporte car il a tout abandonné à l'exception du Moi.

(3) Il sait que tout est irréel sauf l'Unique.

(4) Il a un désir intense de libération.  Il fixe son esprit avec une volonté forte sur les choses les plus élevées et il atteint ainsi la paix.  Si nous n'avons pas la paix nous ne valons pas plus que les bêtes.  Il n'agit que pour les autres, pour le Seigneur, abandonnant les fruits de l'action et n'en attend aucun résultat, que ce soit ici ou dans un autre monde.  Que l'univers peut‑il nous donner de plus que notre propre âme ?  Lorsque nous avons cela, nous avons tout.

 

Les Védas enseignent que l'Atman ou le Moi est la seule existence.  Il est au‑delà du mental, au‑delà de la mémoire, au‑delà de la pensée et même de la conscience telle que nous la connaissons.  Car il est toutes choses.  Il est Cela par quoi ou à cause de quoi nous voyons, sentons, pensons.  Le but de l'univers est de réaliser son unité avec le « Om » ou l'existence une.  Le jnâni doit se libérer de toutes les formes, il n'est ni Hindou, ni Bouddhiste, ni Chrétien, mais il est les trois ensemble.  On doit renoncer à toute action et les donner au Seigneur.  Aucune action n'a alors le pouvoir de lier.  Le jnâni est un rationaliste formidable, il nie toutes choses.  Il se dit jour et nuit : « Il n'y a ni croyance, ni paroles sacrées, ni cieux, ni enfers, ni dogmes, ni église – il n'y a que Atman ».  Lorsque tout a été rejeté et que l'on atteint ce qui ne peut être rejeté, c'est cela le Moi.

 

Pour le jnâni rien ne va de soi, il analyse par la raison pure et la force de la volonté jusqu'à ce qu'il atteigne le nirvâna qui est l'extinction de toute relativité.  Il est impossible de décrire ou même de concevoir cet état.  Jnâna ne peut jamais être jugé par un résultat terrestre. Ne soyez pas comme le vautour qui plane presque hors de vue, mais qui est toujours prêt à plonger s'il aperçoit un morceau de charogne.  Ne demandez pas la santé, ou la longévité, ou la prospérité, demandez seulement à être libre.  Nous sommes le « Sat-Chit-Ananda », l'Existence-Connaissance-Félicité.  L'existence est l'ultime généralisation dans l'univers, et ainsi nous existons, nous le connaissons, et la félicité est le résultat naturel de l'existence sans mélange.  Nous avons de temps à temps un moment de bonheur suprême lorsque nous ne demandons rien, ne donnons rien et ne connaissons rien d'autre que le bonheur.  Puis ce moment passe et nous avons de nouveau la vue du panorama de l'univers qui vient devant nous, et nous savons qu'il n'est qu'une « mosaïque placée sur Dieu qui est le fondement de toutes choses ».  Lorsque nous revenons sur la terre et que nous voyons l'Absolu comme le relatif, nous voyons « Sat-Chit-Ananda » comme la Trinité :  le Père, le Fils et le Saint‑Esprit.  « Sat » est le principe créateur, « Chit » est le principe directeur, « Ananda » est le principe réalisateur, qui nous unissent de nouveau à l'Unique.  Personne ne peut connaître « existence » (« Sat ») sans et par « connaissance » (« Chit »).  C'est de là que vient la force de la parole de Jésus :  « Personne ne peut aller au Père sans passer par le Fils. »

 

Le Védanta enseigne que le nirvâna peut être atteint ici et maintenant, qu'il n'est pas nécessaire d'attendre la mort pour l'atteindre.  Le nirvâna est la réalisation du Moi, et si vous l'avez connu, ne serait‑ce qu'un instant, vous ne serez plus jamais abusé par le mirage de la personnalité.  Grâce aux yeux, nous pouvons voir l'apparence, mais nous savons pendant tout ce temps ce qu'elle est, car nous avons trouvé notre vraie nature.  Elle est l'écran qui masque le Moi qui est immuable.  L'écran s'écarte et nous trouvons le Moi derrière lui ; tout changement se trouve dans l'écran.  Chez le saint, l'écran est transparent et la réalité peut presque briller à travers lui.  Chez le pécheur, il est plus opaque, et nous sommes capables de perdre de vue la vérité que l'Atman est là, tout comme chez le saint.

 

Tous les raisonnements ne prennent fin que lorsque l'on trouve l'unité ; c'est pourquoi nous devons commencer par analyser, puis faire ensuite la synthèse.  Dans le monde de la science, les forces sont limitées en général à la recherche d'une force sous‑jacente.  Lorsque la science physique peut saisir parfaitement l'unité finale, elle aura atteint son but car c'est en atteignant l'unité que nous trouvons le repos. La connaissance est le but final.

 

La religion est la plus précieuse de toutes les sciences ; il y a bien longtemps que fut découverte l'unité finale, qui est l'objet du Jnâna Yoga.  Il n'y a qu'un seul Moi dans l'univers ; tous les moi inférieurs ne sont que ses manifestations.  Tout est le Moi ou Brahman.  Le saint, le pécheur, l'agneau, le tigre, et même le meurtrier, dans la mesure où ils ont une réalité, ne sont rien d'autre, car il n'y a rien d'autre.  « Ce qui existe est Un, les sages lui donnent des noms divers ».  Rien ne peut être plus grand que la connaissance qui vient dans l'âme comme l'éclair pour ceux qui sont purifiés par le yoga.  Plus on a été purifié et préparé par le yoga, et la méditation, plus sont lumineux les éclairs de la réalisation.  C'est ce qui fut découvert il y a 4 000 ans, mais ce n'est pas encore devenu la propriété de la race, ce n'est que la propriété de quelques individus.

 

°-°-°-°-°

 

Tous ceux que l'on appelle des hommes ne sont pas en fait des êtres humains.  Nous devons comprendre notre monde selon notre propre mental.  La compréhension la plus haute est extrêmement difficile.  Le concret a plus de valeur que l'abstrait pour la plupart des gens. Voici pour l'illustrer l'histoire de deux hommes de Bombay, l'un était un Hindou et l'autre un Jain.  Ils jouaient aux échecs dans la maison d'un riche commerçant de Bombay.  La maison se trouvait près de la mer et le jeu durait longtemps.  Le flux et le reflux de la marée sous le balcon où ils étaient assis attirèrent l'attention des joueurs.  L'un d'eux l'expliqua par une légende selon laquelle les dieux s'amusaient à jeter de l'eau dans une grande fosse et à la verser ensuite.  L'autre joueur disait, « Non, les dieux montent au sommet d'une grande montagne pour s'en servir et quand ils l'ont fait, ils la versent en bas ».  Un jeune étudiant qui se trouvait là commença à se moquer d'eux et dit, « Ne savez‑vous pas que la marée est causée par l'attraction de la lune ? »  À ces mots les deux hommes se tournèrent vers lui en colère et lui demandèrent s'il les prenait pour des imbéciles.  Pensait‑il que la lune avait des cordes pour faire monter la marée et qu'elle pouvait aller aussi haut ?  Ils refusèrent absolument d'accepter une explication aussi folle.  À ce moment l'hôte entra dans la pièce et fut pris à partie par les deux hommes.  C'était un homme instruit et il savait naturellement la vérité, mais, voyant qu'il était impossible de la faire entendre aux joueurs d'échec, il fit signe à l'étudiant et commença à donner une explication des marées qui se montra extrêmement satisfaisante à ses auditeurs ignorants.  « Vous devez savoir », leur dit‑il, « qu'il y a au loin, au milieu de l'océan, une immense montagne d'éponge ; vous savez l'un et l'autre ce qu'est une éponge et ce que cela signifie.  Cette montagne d'éponge absorbe une grande quantité d'eau et fait alors baisser le niveau de la mer.  Mais, peu à peu, les dieux descendent et viennent danser sur la montagne et leur poids fait sortir toute l'eau, et le niveau de la mer remonte.  Voilà, messieurs, la cause des marées, vous pouvez voir par vous‑mêmes comme cette explication est simple et raisonnable ».  Les deux hommes qui s'étaient moqués du pouvoir de la lune comme cause des marées ne trouvaient rien d'incroyable à une montagne d'éponge sur laquelle les dieux pouvaient venir danser !  Les dieux étaient pour eux une réalité et ils avaient vu réellement l'éponge, qui leur semblait plus probable que l'effet conjugué de la lune et de la terre sur la mer !

 

Le « confort » n'est pas une preuve de la vérité ; bien au contraire la vérité est souvent loin d'être confortable.  Celui qui recherche vraiment la vérité ne doit s'attacher à aucun confort.  Il est difficile de tout abandonner, mais le jnâni le fait.  Il doit devenir pur, tuer tous les désirs et cesser de s'identifier avec le corps.  C'est alors seulement que la plus haute vérité peut briller en son âme.  Le sacrifice est nécessaire, et cette immolation du moi inférieur est la vérité sous‑jacente qui a fait du sacrifice une partie de toutes les religions.  Toutes les offrandes propitiatoires faites aux dieux n'étaient que des modes vaguement compris du seul sacrifice qui ait une valeur réelle, l'abandon du moi apparent par lequel nous pouvons seul réaliser le Moi le plus élevé, l'Atman.  Le jnâni ne doit pas essayer de préserver son corps, pas même souhaiter de le faire.  Il doit être fort et suivre la vérité, même si l'univers s'écroule.  Ceux qui suivent les « dadas » ne le peuvent jamais.  C'est le travail de toute une vie, même celui de cent vies !  Ils sont rares ceux qui s'efforcent de réaliser le Dieu intérieur, de renoncer au ciel, au Dieu personnel et à tout espoir de récompense.  Une volonté forte est nécessaire pour cela, l'hésitation est même le signe d'une grave faiblesse.

 

L'homme est toujours parfait, sinon il ne pourrait jamais le devenir, et il doit le réaliser.  Si l'homme était lié par des causes extérieures, il ne pourrait qu'être mortel.  L'immortalité ne peut être vraie que pour l'inconditionné.  Rien ne peut toucher l'Atman – l'idée n'est qu'une simple illusion ; mais l'homme doit s'identifier avec Cela, non avec le corps ni avec le mental.  Qu'il sache qu'il est le témoin de l'univers et qu'il jouisse alors de la beauté du panorama merveilleux qui passe devant lui.  Qu'il se dise même :  « Je suis l'univers, je suis Brahman ».  Lorsqu'un homme s'identifie réellement à l'Unique, à l'Atman, tout devient possible pour lui et toute matière devient son serviteur.  Comme le disait Çri Râmakrichna :  « Après que le beurre ait été baratté, on peut le mettre dans l'eau ou dans le lait, il ne se mêlera jamais ni à l'un, ni à l'autre.  De même, lorsque l'homme a réalisé une fois le Moi, il ne peut plus jamais être contaminé par le monde. »

 

Vu du haut d'un ballon, les distinctions secondaires ne sont pas visibles, de même, lorsqu'un homme s'élève assez haut, il ne verra plus les bonnes et les mauvaises gens.  Une fois que le pot a cuit, il ne peut plus recevoir de forme.  Il en est de même pour le mental qui a touché une fois le Seigneur et qui a reçu le baptême du feu, il ne peut plus alors être changé.  Philosophie signifie en sanscrit « vision claire », et la religion est la philosophie pratique.  Une philosophie purement théorique, spéculative, n'est pas considérée en Inde comme de grande valeur.  Il n'y a ni église, ni croyance, ni dogme.  Les deux grandes divisions sont les « Dvaïtistes » et les « Advaïtistes ».  Les premiers disent :  « La voie du salut vient par la grâce de Dieu.  Une fois mise en action la loi de la causalité, rien ne peut l'arrêter.  Dieu seul n'est pas lié par cette loi, il nous aide à la briser par sa grâce ».  Les seconds disent, « Derrière toute cette nature il y a quelque chose qui est libre, et c'est en trouvant ce qui est au‑delà de toute loi que l'on gagne la liberté, et la liberté est le salut ».  Le dualisme n'est qu'une phase, l'advaïtisme est le but ultime.  Devenir pur est le chemin le plus court qui mène à la liberté.  Nous n'avons que ce que nous gagnons.  Aucune autorité ne peut nous sauver, aucune croyance.  S'il y a un Dieu, tout le monde peut le trouver.  Il n'est besoin de personne pour savoir qu'une chose est chaude ; chacun peut le découvrir par lui‑même.  Il doit en être de même pour Dieu.  Cela doit être un fait de conscience pour tous les hommes.

 

Les Hindous ne reconnaissent pas le péché tel qu'il est compris par le monde occidental.  Les mauvaises actions ne sont pas un péché, nous n'offensons pas un Souverain en les commettant, nous ne faisons de mal qu'à nous‑mêmes, et nous devons en supporter les conséquences.  Ce n'est pas un péché que de mettre son doigt dans le feu, mais celui qui le fait souffrira exactement comme s'il l'était. Toutes les actions produisent certains résultats et chaque action retourne à son auteur.  Le « Trinitarisme » est en avance sur « l'Unitarisme » (qui est le dualisme, Dieu et l'homme étant séparé pour toujours).  Le premier pas en avant est fait lorsque nous nous reconnaissons comme les enfants de Dieu.  Le dernier pas lorsque nous nous réalisons comme l'Unique Atman.

 

°-°-°-°-°

 

La question de savoir pourquoi les corps ne peuvent être éternels est illogique en soi, car le mot « corps » s'applique à certaines combinaisons d'éléments changeants, dont la nature est l’impermanence.  Lorsque nous ne passons pas par des modifications, nous n'aurons pas de corps, comme on les appelle.  Une matière qui serait au-delà de la limite du temps, de l'espace et de la causalité, ne serait pas du tout de la matière.  Le temps et l'espace n'existent qu'en nous, nous sommes le seul Être permanent.  Toutes les formes sont transitoires, c'est pourquoi toutes les religions disent :  « Dieu n'a pas de forme. »

 

Ménandre était un roi grec de Bactriane.  Il fut converti au Bouddhisme vers 150 av. J.C. par l'un des moines bouddhistes missionnaires et fut appelé par eux Milinda.  Il demanda à un jeune moine, son instructeur, « Un homme parfait tel que le Bouddha, peut‑il se trouver dans l'erreur et faire des fautes ? »  La réponse du jeune moine fut la suivante :  « L'homme parfait peut rester dans l'ignorance de questions secondaires dont il n'a pas l'expérience, mais il ne peut jamais se tromper pour ce qui est de la compréhension qu'il a obtenue réellement.  Il est parfait ici et maintenant.  Il connaît le mystère tout entier, l'Essence de l'univers, mais il peut ignorer les variations extérieures par lesquelles cette essence est manifestée dans le temps et l'espace.  Il connaît l'argile en soi, mais il n'a pas l'expérience de chaque forme en quoi elle peut être travaillée.  L'homme parfait connaît l'Âme elle‑même, mais non chaque forme et chaque combinaison de sa manifestation ».  Il aurait à acquérir un simple savoir relatif exactement comme nous le faisons, bien que, en raison de son immense pouvoir, il pourra l'apprendre beaucoup plus rapidement.  Le formidable « projecteur » d'un esprit parfaitement contrôlé, lorsqu'il est projeté sur n'importe quel sujet, le réduira vite en son pouvoir.  Il est très important de comprendre cela pour éviter toutes ces explications fantaisistes sur le point de savoir pourquoi un Bouddha ou un Jésus ont pu être trompés sur des questions de connaissance relative, comme nous savons qu'ils le furent.  Les disciples ne doivent pas être blâmés pour avoir rapportés les faits de façon inexacte. C'est de la bêtise de dire qu'une chose est vraie et qu'une autre est fausse dans l'exposé des faits.  Acceptez l'affaire toute entière ou rejetez‑la.  Comment pouvons‑nous reconnaître le vrai du faux ?

 

Si une chose se produit une fois, elle peut se produire de nouveau.  Si un être humain a jamais pu réaliser la perfection, nous pouvons le faire également.  Si nous ne pouvons pas devenir parfaits ici et maintenant, nous ne le pourrons jamais, quel que soit l'état, ou le ciel, ou la condition que nous imaginons.  Si Jésus-Christ n'était pas parfait, alors la religion qui porte son nom s'écroulerait.  S'il était parfait, nous pourrons devenir également parfaits.  L'homme parfait ne raisonne pas ou ne connaît pas comme nous le faisons, car toute notre connaissance est une simple comparaison, et il n'y a pas de comparaison, pas de classification possible dans l'Absolu.  L'instinct est moins passible d'erreur que la raison, mais la raison est plus élevée et mène à l'intuition, qui va encore plus loin.  La connaissance est soeur de l'intuition qui, comme l'instinct, est également infaillible, mais sur un plan plus élevé.

 

Il y a trois degrés de manifestation pour les êtres vivants :  (1) subconscient – mécanique et infaillible ; (2) conscient – comprenant et errant ; (3) superconscient – intuitif et infaillible.  On en trouve des exemples chez l'animal, l'homme et Dieu.  Car pour l'homme qui est devenu parfait, il ne reste qu'à appliquer son intelligence.  Il ne vit que pour aider le monde, il ne désire rien pour lui‑même.  Ce qui distingue est négatif, le positif est toujours de plus en plus ouvert.  Ce que nous avons en commun est le plus ouvert de tout, et c'est d'être.

 

La loi est une sténographie mentale pour expliquer une série de phénomènes, mais la loi comme entité n'existe pas pour ainsi dire.  Nous utilisons ce mot pour expliquer une succession régulière de certains évènements dans le monde phénoménal.  Nous ne devons pas laisser la loi devenir une superstition, quelque chose d'inévitable à quoi nous devrions nous soumettre.  L'erreur doit accompagner la raison, mais le combat même pour vaincre l'erreur fait de nous des dieux.  La maladie est le combat de la nature pour rejeter quelque chose de mauvais.

 

De même, le péché est le combat du divin en nous pour rejeter l'animal.  Nous devons pécher, c'est‑à‑dire faire des erreurs, afin de nous élever à la divinité.

 

Ne prenez personne en pitié.  Regardez tout le monde comme vos égaux, nettoyez‑vous vous‑mêmes du péché primordial de l'inégalité. Nous sommes tous égaux et nous ne devons pas penser, « Je suis bon et vous êtes mauvais, et je m'efforce de vous réformer ».  L'égalité est le signe de celui qui est libre.  Jésus alla trouver les publicains et les pécheurs et vécut avec eux.  Il ne se mit jamais sur un piédestal. Les pécheurs seuls voient le péché.  Ne voyez pas l'homme, voyez seulement le Seigneur.  Nous fabriquons notre propre ciel et nous pouvons faire un ciel même en enfer.  Les pécheurs ne se rencontrent qu'en enfer, et aussi longtemps que nous les voyons autour de nous, nous y sommes nous‑mêmes.  L'esprit n'est ni dans le temps, ni dans l'espace.  Réalisez :  « Je suis l'Existence Absolue, la Connaissance Absolue, la Félicité Absolue – Je suis Lui, je suis Lui ».

 

Réjouissez‑vous de naître, réjouissez‑vous de mourir, réjouissez‑vous toujours dans l'amour de Dieu.  Débarrassez‑vous de l'esclavage du corps ; nous en sommes devenus esclave et nous avons appris à presser sur notre coeur nos chaînes et à aimer notre servitude ; nous y tenons tellement que nous aspirons à la perpétuer et à continuer avec le corps, le corps pour toujours.  Ne vous accrochez pas à l'idée du corps, ne pensez pas à une existence future, semblable à celle‑ci ; n'aimez pas ou ne désirez pas le corps, même le corps de ceux qui vous sont chers.  Cette vie est notre maître et mourir ne sert qu'à faire de la place pour recommencer.  Le corps est notre maître d'école, mais se suicider est une folie, c'est seulement tuer le maître d'école.  Un autre prendra sa place.  Aussi, tant que nous n'avons pas appris à transcender le corps, nous devons avoir un corps et, quand nous le perdons, nous en recevons un autre.  Et pourtant nous ne devons pas nous identifier au corps, mais il ne faut le regarder que comme un instrument utilisable pour atteindre la perfection.  Hanuman, le dévot de Râma, résume ainsi sa philosophie :  « Quand je m'identifie au corps, Ô Seigneur, je suis Ta créature, éternellement séparée de Toi. Lorsque je m'identifie à l'âme, je suis une étincelle de ce Feu Divin que Tu es.  Mais lorsque je m'identifie à l'Atman, Toi et moi nous sommes un ».  C'est pourquoi le jnâni s'efforce de réaliser l'Atman et rien d'autre.