RAMAKRISHNA

 

L'existence unique qui semble être multiple
 

Swami Vivekananda

 

Vairagya ou le renoncement est le grand tournant que l'on rencontre sur la voie de tous les yogas.  Le karmin renonce au fruit de son travail.  Le bhakta renonce à tous les petits amours pour l'amour tout puissant et omniprésent.  Le yogin renonce à toute l'expérience qu'il a acquise parce que, d'après sa philosophie, toute la nature, bien qu'elle soit pour permettre à l'âme de faire son expérience, l'amène finalement à savoir qu'il n’est pas dans la nature, mais éternellement distinct de la nature.  Le jnanin renonce à tout parce que, d'après sa philosophie, la nature n'a jamais existé ni dans le passé ni dans le présent, et n'existera jamais dans l'avenir.  À ces niveaux très élevés, on ne saurait poser la question de l'utilité – ce serait absurde.  Et même si on la posait, que trouverions‑nous après avoir fait une analyse appropriée ?  L'idéal du bonheur, ce qui amène en l'homme davantage de bonheur, est plus utile à l'homme que les choses plus élevées qui n'améliorent pas sa situation matérielle ou qui ne lui apportent pas tant de bonheur.  C'est là le but de toute science :  donner du bonheur à l'humanité.  L'homme s'empare de ce qui donne le plus de bonheur et renonce à ce qui lui en donne le moins.  Nous avons vu que le bonheur est soit dans le corps, soit dans le mental, soit dans l'Atman.  

 

Chez les animaux et chez les êtres humains les moins évolués qui ressemblent beaucoup à des animaux, le bonheur est tout entier dans le corps.  Nul homme ne peut manger avec le même plaisir qu'un chien affamé ou un loup.  Ainsi chez le chien et le loup, le bonheur est entièrement dans le corps.  Chez les hommes nous trouvons un niveau de bonheur plus élevé, celui de la pensée, et chez le jnanin le plan le plus élevé du bonheur est le Moi, l'Atman.

 

Ainsi, pour le philosophe, cette connaissance du Moi est de la plus haute utilité parce qu'elle lui donne le plus grand bonheur possible. Les assouvissements des sens et les objets matériels ne sauraient être pour lui de la plus haute utilité puisqu'il n'y trouve pas le même plaisir qu'il trouve dans la connaissance – et en effet la connaissance est le seul but ; elle est vraiment le plus grand bonheur que nous connaissions.  Tous ceux qui travaillent dans l'ignorance sont pour ainsi dire les bêtes de trait des devas.  J'emploie ici le mot deva comme désignant un sage.  Tous ceux qui travaillent et peinent et qui font un labeur comme celui des machines ne jouissent pas vraiment de la vie ; c'est le sage qui en jouit.  Un riche dépensera peut‑être cent mille dollars pour acheter un tableau mais c'est l'homme qui comprend l'art qui en jouira ; si le riche ne comprend rien à l'art, le tableau ne lui servira de rien, il en sera seulement le propriétaire.  Dans le monde entier, c'est toujours le sage qui jouit du bonheur du monde.  L'ignorant ne jouit de rien ; sans le savoir il doit travailler pour autrui.

 

Nous avons vu jusqu'ici dans les théories de ces philosophes advaïtistes qu'il ne peut y avoir qu'un seul Atman ; il ne peut y en avoir deux. Nous avons vu comment, dans tout l'univers, il n'y a qu'une existence et comment cette existence, lorsqu'on la voit par l'intermédiaire des sens, s'appelle le monde, le monde de la matière.  Lorsqu'on la voit à travers le mental on l'appelle le monde des pensées et des idées, et lorsqu'on la voit telle qu'elle est c'est l'Être unique infini.  Il faut vous rappeler cela.  Il faut vous rappeler qu'il n'existe pas d'âme en l'homme bien que j'ai dû le présumer au début pour l'expliquer.  Il n'y a qu'une existence qui est l'Atman, le Moi, et lorsqu'on le perçoit à travers les sens, à travers les images des sens, on l'appelle le corps.  Quand on l'aperçoit à travers la pensée on l'appelle le mental.  Quand on l'aperçoit dans sa propre nature elle est l'Atman, l'unique existence.  

 

Ce n'est donc pas qu'il existe trois choses en une, le corps, le mental, et le Moi, bien que ce soit une façon commode d'exposer les choses pour les expliquer.  Tout est cet Atman ; et cet Être unique est parfois appelé le corps, parfois le mental et parfois le Moi, selon l'angle sous lequel on le considère.  Il n'existe qu'un Être, que l'ignorant appelle le monde.  Quand un homme monte plus haut sur l'échelle de la connaissance, il appelle ce même Être le monde de la pensée.  Et enfin lorsque vient la connaissance elle‑même, toutes les illusions disparaissent et l'homme trouve qu'il n'existe rien d'autre que l'Atman.  Je suis cette existence unique.  Telle est la conclusion dernière.  Il n'existe dans l'univers ni deux ni trois ; tout est Un.  Cet Un, par l'illusion de Mâyâ, paraît être plusieurs, tout comme une corde peut être prise pour un serpent.  C'est la corde elle‑même qui paraît être un serpent.  Il n'existe pas deux choses séparées, une corde d'un côté et un serpent de l'autre.  Nul homme ne peut voir ces deux choses en même temps.  Le dualisme et le non‑dualisme sont d'excellents termes de philosophie, mais dans une vision parfaite nous ne percevons jamais en même temps le réel et le faux.  Nous sommes tous nés monistes et nous n'y pouvons rien.  Nous ne percevons jamais qu'un aspect.  Quand nous voyons la corde nous ne voyons pas du tout le serpent, et quand nous voyons le serpent nous ne voyons pas du tout la corde, celle‑ci a disparu.  Quand vous voyez l'illusion vous ne voyez pas la réalité.  Supposez que vous voyiez un de vos amis qui est à une certaine distance ; vous le connaissez très bien.  Mais, à cause de la brume et du brouillard, vous le prenez pour quelqu'un d'autre.

 

Tant que vous voyez en votre ami un autre, vous ne voyez pas votre ami du tout.  Celui‑ci a disparu.  Vous ne percevez qu'un homme à la fois.  Supposez que votre ami soit Monsieur A.  Lorsque vous voyez en Monsieur A. Monsieur B. vous ne voyez pas du tout Monsieur A. ; dans chaque cas vous ne percevez qu'un seul.  Lorsque vous vous voyez comme corps, vous êtes un corps et rien d'autre – et c'est ce que voient la plupart des hommes.  Ils peuvent parler de l'âme et du mental et de toutes ces choses mais ce qu'ils perçoivent c'est la forme physique, le toucher, le goût, la vue, etc.  Il y a d'autres hommes qui dans certains états de conscience, se perçoivent eux‑mêmes comme pensée.  Vous connaissez naturellement l'histoire que raconte Sir Humphrey Davy.  Il faisait des expériences devant ses élèves avec du gaz hilarant ; brusquement un des tubes se brisa, le gaz s'échappa et le savant l'aspira.  Pendant quelques instants il resta immobile comme une statue.  Ensuite il dit à sa classe que pendant qu'il était dans cet état il avait en effet perçu le monde entier comme composé d'idées. Le gaz lui avait fait momentanément oublier la conscience du corps et il avait commencé de voir comme idée la chose même que d'habitude il voyait comme corps.  Lorsque la conscience s'élève encore plus haut, lorsque cette petite conscience mesquine disparaît à jamais, ce qui est la Réalité derrière elle, brille et nous la voyons comme l'Existence‑Connaissance‑Béatitude unique, le seul Atman, l'Universel.  « L'Unique qui est la connaissance elle‑même, l'Unique qui est la béatitude elle‑même, incomparable au delà de toute limite, à jamais libre, jamais asservi, infini comme le ciel, immuable comme le ciel.  Un tel Être se manifestera dans votre coeur au cours de la méditation. »

 

Comment la théorie advaïtiste explique‑t‑elle ces diverses phases que sont les ciels et les enfers et les différentes idées que nous trouvons dans toutes les religions ?  Lorsqu'un homme meurt on dit qu'il va au ciel ou en enfer, ici ou là, ou encore que l'homme après sa mort, renaît dans un autre corps, soit au ciel, soit quelque part dans un autre monde.  Ce ne sont là que des hallucinations.  

 

À dire vrai, personne n'est jamais né et ne meurt jamais.  Il n'y a ni ciel ni enfer, ni ce monde‑ci ; ni l'un ni l'autre n'ont jamais réellement existé.  Si vous racontez à un enfant des quantités d'histoires de fantômes et que vous le fassiez sortir dans la rue le soir, que se passe‑t‑il ?  S'il rencontre un tronc d'arbre que verra l'enfant ?  Un fantôme, les bras tendus pour le saisir.  Supposez qu'un homme tourne au coin de la rue pour aller à la rencontre de sa bien aimée ; s'il voit ce même tronc d'arbre il le prendra pour la jeune fille.  Un policier qui apercevra ce même tronc d'arbre le prendra pour un voleur et le voleur le prendra pour un agent de police.  C'est toujours le même tronc d'arbre qui a été vu de plusieurs façons différentes.  Le tronc d'arbre est la réalité, et ce qu'on a vu en lui n'est qu'une projection mentale.  Il existe un seul Être, le Moi.  Il ne va ni ne vient.  

 

Lorsqu'un homme est ignorant, il désire aller au ciel ou dans quelqu'autre lieu et il pense à cela toute sa vie.  Aussi lorsque ce rêve terrestre se termine voit‑il le monde comme un paradis dans lequel il y a des anges et des devas qui volent un peu partout, etc.  Si un homme désire toute sa vie retrouver ses ancêtres, il les retrouvera tous depuis Adam parce qu'il les crée.  Si un homme est encore plus ignorant et s'est laissé effrayer par des fanatiques qui lui ont parlé de l'enfer et de toutes sortes de châtiments, il verra notre monde comme l'enfer quand il mourra.  La mort et la naissance ne signifient pas autre chose que des déplacements du plan de vision.  Vous ne bougez pas, et ce sur quoi vous projetez votre vision ne bouge pas non plus.  Vous êtes le permanent, l'immuable.  Comment pourriez‑vous aller et venir ?  C'est impossible ; vous êtes omniprésent.  Le ciel ne bouge jamais mais les nuages se déplacent à la surface du ciel et nous pouvons croire que c'est le ciel qui bouge.  Tout comme, lorsque nous sommes dans un train, le paysage nous semble se déplacer.  Ce n'est pas vrai, c'est le train qui se déplace.  Vous êtes où vous êtes et ce sont ces rêves et tous ces nuages qui changent de place.  Un rêve, en suit un autre, sans aucun lien.  Il n'y a rien dans ce monde qui soit rapport ou loi, mais nous nous imaginons qu'il existe beaucoup de rapports.  

 

Vous avez probablement tous lu Alice au pays des merveilles ; c'est le plus admirable livre pour enfants que l'on ait écrit en notre siècle. Quand je l'ai lu j'en ai été enchanté ; j'avais toujours eu l'intention d'écrire ce genre de livre pour des enfants.  Ce qui m'a le mieux plu dans ce livre c'est ce qui paraît le plus aberrant, c'est le fait qu'il n'existe aucun rapport entre les choses.  Une idée apparaît, puis fait place à une autre sans aucune suite.  Lorsque nous étions enfants cela nous paraissait la logique la plus étonnante.  Ainsi l'auteur a retrouvé ses pensées d'enfant qui lui semblaient alors parfaitement conséquentes et il a composé ce livre pour des enfants.  Tous les livres qu'écrivent les adultes pour essayer de faire avaler aux enfants leurs idées d'adultes sont absurdes.  Nous aussi nous sommes des enfants adultes, c'est tout.  Le monde conserve la même inconséquence que dans Alice au pays des merveilles sans aucune logique.  

 

Quand nous voyons certaines choses se produire beaucoup de fois dans un certain ordre, nous l'appelons cause et effet et nous annonçons que la même chose se produira de nouveau.  Lorsque ce rêve change, un autre rêve qui le remplacera nous paraîtra tout aussi logique que celui‑ci.  Lorsque nous rêvons la nuit, les choses que nous voyons nous paraissent parfaitement logiques et pendant ce temps, nous n'y voyons aucune inconséquence.  C'est seulement lorsque nous nous éveillons que nous voyons le manque de suite dans les idées.  Lorsque nous nous éveillerons de ce rêve du monde et que nous le comparerons à la réalité, nous verrons que tout ceci n'est qu'une absurdité inexplicable, une masse sans logique qui se déroule devant nous, sans que nous sachions d'où elle vient ni où elle va, mais dont nous savons qu'elle prendra fin.  C'est ce qu'on appelle Mâyâ et c'est pareil à des masses de nuages moutonneux et rapides.  Ils représentent toute cette existence changeante, tandis que le soleil lui‑même, l'immuable, est vous.  Lorsque vous regardez de l'extérieur cette existence immuable vous l'appelez Dieu, et lorsque vous la regardez de l'intérieur vous l'appelez vous‑même.  Mais c'est toujours une seule et même chose.  Il n'existe pas de Dieu distinct de vous, de Dieu plus haut que vous, que le « Vous » véritable.  Comparés avec vous, tous les dieux sont de petites créatures.  Les conceptions de Dieu et de notre Père qui est aux cieux ne sont que notre propre réflexion.  Dieu lui‑même est votre image.  Il est faux de dire :  « Dieu créa l'homme à son image ».  C'est l'homme qui crée Dieu à sa propre image.  Dans tout l'univers, nous créons des dieux à notre image.  Nous créons le Dieu, puis nous nous prosternons à ses pieds et nous l'adorons.  Et quand ce rêve arrive nous l'aimons.

 

C'est là une bonne chose à comprendre :  l'essentiel et le fond de cette conférence c'est qu'il n'y a qu'une seule existence et que cette existence unique, vue à travers différentes constitutions, nous paraît être soit la terre, soit le ciel, soit l'enfer, soit les dieux, soit les fantômes, soit des hommes, soit des démons, soit le monde, etc.  Mais au milieu de toute cette multiplicité, « celui qui voit l'Unique dans cet océan de mort, celui qui voit la vie unique dans cet univers flottant, celui qui réalise l'Un qui ne change jamais, à lui appartient la paix éternelle ; à nul autre, à nul autre ».  

 

Cette existence unique doit être réalisée.  Il s'agit ensuite de savoir comment.  Comment peut‑on la réaliser ?  Comment interrompre ce rêve :  comment nous éveiller de ce rêve dans lequel nous sommes de petits hommes et de petites femmes et où il y a toutes ces choses ? Nous sommes l'Être infini de l'univers et nous nous sommes matérialisés en ces petits êtres, hommes et femmes, qui sont à la merci d'une parole douce d'un tel, ou d'une parole violente d'un autre.  Quelle effroyable sujétion et esclavage !  Moi qui suis au delà de tout plaisir et de toute douleur, moi dont le reflet est l'univers entier, moi pour qui le soleil, la lune et les étoiles ne sont que de petits fragments de ma propre vie, je suis asservi en un effroyable esclavage !  Si vous me pincez, j'ai mal.  Si vous me dites une bonne parole, je m'en réjouis. Voyez mon état :  esclave du corps, esclave de la pensée, esclave du monde, esclave d'une bonne parole, esclave d'un mot méchant, esclave de la passion, esclave du bonheur, esclave de la vie, esclave de la mort, esclave de tout.  

 

Il faut briser cet esclavage.  Comment ?  « L'Atman doit d'abord être écouté, puis être raisonné, puis être médité ».  C'est la méthode du jnanin advaïtiste.  Il faut d'abord entendre la vérité, puis y réfléchir et enfin l'affirmer sans cesse.  Pensez toujours :  « Je suis Brahman » ; toute autre pensée doit être rejetée comme affaiblissante.  Rejetez toute pensée que vous êtes des hommes ou des femmes.  Laissez aller le corps, laissez aller l'esprit, laissez aller les dieux, laissez aller les fantômes.  Laissez partir tout ce qui n'est pas cette existence unique.  

 

« Quand un homme en entend un autre quand un homme en voit un autre, c'est peu de chose ; quand nul n'entend personne, quand nul ne voit personne, c'est l'Infini ».  (Chandogya Oupanichad, VII, 24).  L'état suprême est celui dans lequel le sujet et l'objet ne font plus qu'un. Lorsque c'est moi qui écoute et moi qui parle ; lorsque c'est moi qui enseigne et moi qui apprend ; lorsque c'est moi qui crée et moi qui suis créé – c'est alors seulement que la crainte disparaît.  Il n'existe plus personne pour nous effrayer.  Il n'existe plus que moi, qui pourrait me faire peur ?  Il faut écouter cette idée tous les jours.  Débarrassez‑vous de toute autre pensée.  Rejetez tout le reste et répétez cela continuellement, que cette pensée se déverse dans vos oreilles jusqu'à ce qu'elle parvienne à votre coeur, jusqu'à ce que tous vos nerfs et tous vos muscles et toutes les gouttes de votre sang retentissent de cette idée :  je suis Lui, je suis Lui.  Même aux portes de la mort, dites :  je suis Lui.  

 

Il y avait dans l'Inde un homme, un sannyasin, qui répétait toujours :  « Shivoham (je suis Béatitude éternelle) ».  Un jour un tigre sauta sur lui, l'emporta et le tua; mais aussi longtemps qu'il vécut, l'homme continua de répéter :  « Shivoham, Shivoham ».  Même aux portes de la mort, dans le plus grand danger, au plus épais de la mêlée, au fond de l'océan, au sommet de la plus haute montagne, dans la forêt la plus profonde, répétez‑vous :  « Je suis Lui, je suis Lui ».  Répétez jour et nuit :  « Je suis Lui ».  C'est la plus grande force et c'est la religion.  « Les faibles ne parviendront jamais à l'Atman ».  Ne dites jamais, « Ô Seigneur, je suis un misérable pécheur ».  Qui vous aiderait ?  C'est vous qui aidez tout l'univers.  Qu'est‑ce qui pourrait vous secourir dans cet univers ?  Où est l'homme, le dieu ou le démon qui pourrait vous aider ?  Qui peut triompher de vous ?  Vous êtes le dieu de l'univers.  À qui pouvez‑vous demander assistance ?  Jamais vous n'avez reçu d'aide de personne, sauf de vous‑même.  Dans votre ignorance, toutes les fois qu'une de vos prières était exaucée, vous l'avez attribué à l'intervention de tel ou tel Être, mais c'est vous qui, sans le savoir, avez exaucé votre propre prière.  L'aide est venue de vous‑même et vous vous êtes plu à imaginer que quelqu'un d'extérieur venait vous secourir.  Vous ne trouverez jamais d'appui en dehors de vous‑même ; vous êtes le créateur de l'univers.  Comme le ver à soie, vous avez construit un cocon autour de vous.  Qui vous sauvera ?  Brisez votre cocon et sortez‑en comme un papillon magnifique, comme une âme libre.  C'est alors seulement que vous verrez la vérité.  Dites‑vous toujours :  « Je suis Lui ».  Ce sont là des mots qui brûleront la gangue de votre esprit ; ce sont des mots qui feront jaillir l'énergie formidable qui est déjà en vous, la puissance infinie qui dort dans votre coeur.  Il faut y arriver en écoutant constamment la vérité et rien qu'elle.  Partout où il y a une pensée de faiblesse, tenez‑vous à l'écart.  Si vous voulez être jnanin évitez toute faiblesse.

 

Avant de commencer à vous exercer, débarrassez votre esprit de tous les doutes.  Luttez, discutez, raisonnez et lorsque vous serez bien assuré dans votre esprit que cela seulement doit être la vérité et rien d'autre, ne discutez plus, fermez la bouche.  N'écoutez plus de discussion et n'argumentez plus vous‑même.  À quoi servirait de recourir à d'autres arguments ?  Vous avez trouvé la solution qui vous convient, vous avez tranché la question.  Que reste‑t‑il à faire ?  Il reste à réaliser la vérité – alors pourquoi perdre un temps précieux en vaines discussions ?  Il faut maintenant méditer sur la vérité.  Toute idée qui vous donne de la force doit être adoptée et toute pensée qui vous donne de la faiblesse doit être rejetée.  

 

Le bhakta médite sur des formes et des images, etc., et sur Dieu.  C'est la voie naturelle, mais elle est plus lente.  Le raja yogin médite sur différents centres de son corps et manipule des pouvoirs dans son esprit.  Le jnanin dit :  l'esprit n'existe pas ni le corps.  Il faut se débarrasser de cette idée du corps et de l'esprit et par conséquent il est vain d'y penser.  Ce serait essayer de guérir une maladie par l'octroi d'une autre.  La méditation du jnanin est donc la plus difficile, car elle est négative.  Il nie tout, et ce qui reste est le Moi.  C'est le procédé le plus analytique.  Le jnanin veut dépouiller de l'univers le Moi par la pure force de l'analyse.  Il est facile de dire :  « Je suis un jnanin », mais c'est très difficile d'en être vraiment un.  « La route est longue comme si l'on marchait sur le tranchant d'un rasoir, mais ne désespère pas !  Éveille‑toi, lève‑toi et ne t'arrête pas avant d'avoir atteint le but » disent les Védas.

 

En quoi consiste donc la méditation du jnanin ?  Il veut s'élever au‑dessus de toute conception de corps ou de mental et chasser l'idée qu'il est un corps.  Quand je dis, par exemple :  « Moi, Swâmi », l'idée du corps arrive immédiatement.  Alors que dois‑je faire ?  Je dois asséner un coup violent à mon mental et dire, « Non, je ne suis pas le corps, je suis le Moi ».  Que m'importe si la maladie ou la mort viennent sous leur forme la plus affreuse ?  Je ne suis pas le corps.  Pourquoi embellir le corps ?  Pour encore jouir de l'illusion ?  Pour continuer l'esclavage ?  Qu'il parte, je ne suis pas le corps.

 

Voilà le sentier d'un jnanin.  Le bhakta dit :  « Le Seigneur m'a donné ce corps pour que je puisse traverser en sécurité l'océan de la vie et je dois soigner le corps jusqu'à ce que le voyage soit accompli ».  Le raja‑yogin dit :  « Je dois prendre soin de mon corps afin de pouvoir progresser continuellement et finalement atteindre la libération ».  Le jnanin n'a aucune patience ; il lui faut atteindre le but immédiatement.  Il dit :  « Je suis libre de toute éternité, je ne suis jamais asservi ; je suis de toute éternité le Dieu de cet univers.  Qui me rendra parfait ?  Je suis déjà parfait ».  Quand un homme est parfait il voit aussi la perfection chez autrui.  Quand il voit l'imperfection c'est son propre esprit qui se projette.  Comment pourrait‑il voir l'imperfection s'il ne l'a pas en lui ?  Aussi le jnanin ne se soucie‑t‑il pas de perfection ou d'imperfection.  Ni l'une ni l'autre n'existent pour lui.  Dès qu'il est libre, il ne voit plus le bien ni le mal.  Qui voit le bien et le mal ?  Celui qui les a en soi‑même.  Qui voit le corps ?  Celui qui croit qu'il est le corps.  Dès l'instant où vous vous débarrassez de l'idée que vous êtes le corps vous ne voyez plus du tout le monde.  Le monde disparaît à jamais.  Le jnanin cherche à s'arracher à cette servitude de la matière par la force de la conviction intellectuelle.  C'est la voie négative, le « neti, neti » (« pas ceci, pas ceci »).