RAMAKRISHNA

 

Étapes sur la route de la réalisation
 

Swami Vivekananda

 

En tête des qualités exigées de celui qui veut chercher jnana, la sagesse, viennent shama et dama que l'on peut considérer comme étant simultanés.  Ils consistent à retenir le mental et les organes dans leurs propres centres, à ne pas leur permettre d'en sortir et de s'égarer.  Je vais d'abord vous expliquer ce qu'il faut entendre par « organes ».  Prenons, par exemple, les yeux.  Les yeux ne sont pas les organes de la vision ; ils n'en sont que les instruments.  À moins que les organes ne soient également présents, je ne pourrai pas voir même si j'ai des yeux.  Mais si j'ai les organes et les instruments, il faut encore que le mental se branche sur les uns et sur les autres pour qu'il y ait vision. Ainsi, dans tout acte de perception, trois choses sont nécessaires :  d'abord l'instrument extérieur, puis l'organe intérieur et enfin le mental. Si l'un des trois est absent, il n'y a pas perception.  Le mental agit donc par l'intermédiaire de deux agents dont l'un est intérieur et l'autre extérieur.  Lorsque je regarde quelque chose, mon mental « sort » ; il se dirige vers l'extérieur.  Si, au contraire, je ferme les yeux et commence à réfléchir, mon mental ne sort pas ; il est actif intérieurement.  Dans un cas comme dans l'autre, il y a activité des organes. Quand je vous regarde et vous parle, organes et instruments sont actifs les uns et les autres.  Si je ferme les yeux et me mets à réfléchir, les organes sont actifs mais non les instruments.  Sans l'activité des organes, il n'y aurait pas de pensée.  Vous pouvez constater qu'aucun de vous ne peut penser sans l'aide de quelque symbole.  Un aveugle, par exemple, a aussi besoin de quelque sorte de figuration pour pouvoir penser.  Les organes de la vue et de l'ouïe sont, en général, très actifs.  Il faut vous rappeler que par « organes », nous entendons les centres nerveux de l'encéphale.  Les yeux et les oreilles ne sont que les instruments de la vue et de l'ouïe et les organes sont intérieurs. Si les organes sont détruits pour une cause quelconque, nous ne verrons ni n'entendrons, même si les yeux et les oreilles sont toujours là. Aussi, afin de maîtriser le mental, devons-nous d'abord pouvoir maîtriser ces organes.  Empêcher le mental de vagabonder intérieurement ou extérieurement, maintenir les organes dans leurs centres respectifs, est ce qu'on appelle shama et dama.  Shama consiste à ne pas permettre au mental de se diriger vers l'extérieur et dama à brider les organes internes.

 

L'élément suivant de la préparation (ce n'est pas facile d'être philosophe !) est titikshâ, le plus difficile de tous car ce n'est rien moins que la patience idéale :  Ne pas résister au mal.  Ceci nécessite une explication.  Nous pouvons ne pas résister au mal et, en même temps, nous sentir très malheureux.  Par exemple, si un homme me dit des choses très méchantes, je peux ne pas lui témoigner de haine ni lui répondre.  Je peux dissimuler tout signe de colère.  Mais, malgré cela, il est possible que la colère et la haine existent dans mon esprit et que j'éprouve de forts mauvais sentiments à l'égard de cet homme.  Alors, ce ne serait pas vraiment de la non-résistance.  Il faut, au contraire, que je ne ressente aucun sentiment de haine et de colère et que je n'aie aucune pensée de résistance.  Mon esprit doit rester aussi calme que si rien ne s'était passé.  C'est seulement quand je serai parvenu à cet état, et pas avant, que j'aurai atteint la non‑résistance.  Supporter toute souffrance sans même avoir l'idée d'y résister ou de la chasser, sans même le moindre sentiment pénible dans l'esprit ou remords quelconque, c'est cela titikshâ.  Supposons que je ne résiste pas et qu'il en résulte une catastrophe.  Si j'ai vraiment titikshâ, je n'aurai aucun remords de n'avoir pas résisté.  Lorsque l'esprit est parvenu à cet état, il s'est fixé en titikshâ.  Dans l'Inde, des gens font des choses extraordinaires pour s'exercer à titikshâ.  Ils supportent sans s'en préoccuper une chaleur ou un froid terrible.  La neige même ne les trouble pas parce qu'ils n'accordent aucune pensée à leur corps.  Ils le délaissent comme si c'était quelque chose d'étranger.

 

Ensuite vient uparati qui consiste à ne pas penser aux objets des sens.  Nous passons la plus grande partie de notre temps à penser aux objets sensoriels, à des choses vues ou entendues par nous ou que nous verrons ou entendrons, à des choses que nous avons mangées, que nous mangeons ou que nous mangerons, à des endroits où nous avons vécu, etc.  Nous y pensons, nous en parlons souvent.  Celui qui veut être Védantiste doit renoncer à cette habitude.

 

Ce qu'il faut ensuite, c'est shrâddha, la foi.  On a besoin d'une foi considérable dans la religion et en Dieu.  Jusqu'à ce qu'on l'ait, on ne peut espérer devenir un jnanin.  Un grand sage m'a dit une fois qu'en ce monde, pas un homme sur vingt millions ne croit en Dieu.  Je lui ai demandé pourquoi et il m'a répondu :  « Supposez qu'un voleur qui serait dans cette pièce, apprenne qu'il y a dans la pièce à côté une quantité d'or et que la cloison séparant les deux pièces soit très mince.  Dans quel état sera ce voleur ?  ‑ Il ne pourra pas dormir du tout, lui répondis‑je.  Son cerveau travaillera continuellement à chercher un moyen de s'emparer de l'or et il ne pourra penser à rien d'autre. ‑ Penses‑tu, répliqua le sage, qu'un homme pourrait croire en Dieu et ne pas éprouver le désir fou de Le trouver ?  Si un homme croit sincèrement à l'existence de cette mine immense, infinie de béatitude et qu'on peut l'atteindre, cet homme ne fera‑t‑il pas des efforts fous pour y parvenir ?  C'est une vigoureuse foi en Dieu avec le désir intense de L'atteindre qui est appelée shrâddha.

 

Puis vient samâdhâna, la pratique constante du maintien de l'esprit fixé sur Dieu.  Rien ne se fait en un jour.  On ne peut pas absorber la religion comme une pilule.  Il faut un effort ardu et constant.  On ne peut triompher de l'esprit que par une pratique lente et régulière.

 

Ensuite vient mumukshutva, le désir intense de parvenir à la Libération.  Ceux d'entre vous qui ont lu « La lumière de l'Asie », d'Edwin Arnold, se rappellent sa traduction du premier sermon du Bouddha, là où il est dit :  « Vous souffrez par vous‑même et nul ne vous y oblige.  Nul ne peut vous contraindre à vivre ou à mourir, à tourner sur la roue, à serrer dans vos bras ses rayons d'agonie, ni son cercle de larmes, ni son moyeu qui est néant. »

 

Toute la souffrance que nous subissons, c'est nous qui l'avons bien voulue.  Telle est notre nature.  Un vieux Chinois qui, après soixante ans de prison, avait été mis en liberté lors du couronnement d'un nouvel empereur, s'écria quand il fut sorti que la vie serait pour lui intenable.  Il voulait retourner dans son horrible cachot, avec les rats et les souris.  Il ne pouvait supporter la lumière.  Aussi demanda‑t‑il qu'on le tue ou qu'on le remette en prison et on le remit dans son cachot.  Tous les hommes se trouvent dans une situation exactement analogue.  Nous courons tête baissée vers toutes sortes de misères et nous ne voulons pas en être délivrés.  Chaque jour, nous poursuivons le plaisir et, avant même de l'avoir atteint, nous constatons qu'il s'est enfui, qu'il nous a glissé entre les doigts.  Et pourtant nous n'arrêtons pas notre course folle ; nous continuons encore et toujours, comme des imbéciles et des aveugles.

 

Dans certains moulins à huile en Inde, on emploie des zébus qui tournent sans arrêt pour broyer les graines oléagineuses.  Sur le cou des zébus est posé un joug.  Un morceau de bois accroché au joug soutient quelques brins de paille.  Le zébu est muni d'oeillères telles qu'il peut seulement voir droit devant lui.  Aussi tend‑il le cou pour saisir la paille.  Ce faisant, il fait avancer un peu le morceau de bois, puis il recommence, avec le même résultat, et ainsi de suite.  Il n'atteint jamais la paille ; mais il tourne toujours dans l'espoir de l'attraper et ainsi il moud les graines.  De la même façon, vous et moi, qui sommes nés esclaves de la nature, de l'argent et de la richesse, des femmes et des enfants, nous courons toujours après un peu de paille, après de simples chimères.  Ainsi, nous passons par une ronde d'innombrables vies sans obtenir ce que nous recherchons.  Le grand rêve est l'amour.  Nous allons tous aimer et être aimés.  Nous allons tous être heureux et nous ne rencontrerons jamais la misère.  Mais plus nous avançons vers le bonheur et plus il s'éloigne de nous.  C'est ainsi que va le monde et que va la société.  Et nous, esclaves, aveugles, il nous faut payer pour cela, sans le savoir.  Étudiez votre propre vie et constatez combien peu de bonheur elle contient, combien peu vraiment vous avez gagné à cette chasse aux chimères en ce monde.

 

Vous rappelez‑vous l'histoire de Solon et de Crésus ?  Le roi dit au grand sage que l'Asie Mineure était un très heureux pays.  Le sage lui demanda :  Qui est l'homme le plus heureux ?  Je n'ai vu personne qui soit très heureux.  ‑ Quelle absurdité, dit Crésus.  C'est moi l'homme le plus heureux du monde.  ‑ Attends, Sire, la fin de ta vie ; ne sois pas pressé, répliqua le sage et il partit.  Quelque temps plus tard, le roi fut vaincu par les Perses qui le condamnèrent à être brûlé vif.  On prépara le bûcher.  Lorsque le malheureux Crésus le vit, il se mit à crier :  « Solon, Solon ».  On lui demanda alors de qui il parlait et il raconta l'histoire.  L'empereur perse en fut touché et il lui fit grâce.

 

Telle est aussi la vie de chacun de nous, tant est formidable le pouvoir qu'a sur nous la nature.  Elle nous repousse brutalement à maintes reprises ; mais nous continuons à la poursuivre fiévreusement.  Nous espérons toujours malgré tout.  Cet espoir, cette chimère nous affole, mais nous espérons toujours obtenir le bonheur.

 

Il y avait jadis, en Inde, un grand roi à qui l'on posa un jour quatre questions dont l'une était :  Quelle est la chose la plus merveilleuse au monde ?  ‑‑ L'espoir, répondit le roi ; c'est ce qu'il y a de plus merveilleux.  Jour et nuit, nous voyons des gens mourir autour de nous et pourtant nous croyons que nous ne mourrons pas.  Nous ne pensons jamais que nous mourrons ou que nous souffrirons.  Chacun pense obtenir cela.  Il espère malgré tout, en dépit de tout, contre tout raisonnement logique.

 

Mais personne n'est jamais vraiment heureux.  Si un homme est riche et a une table bien garnie, sa digestion est mauvaise et il ne peut pas manger.  Si un homme a une bonne digestion et un estomac d'autruche, il n'a rien à se mettre sous la dent.  S'il est riche, il n'a pas d'enfant ; s'il est pauvre et affamé, il a tout un régiment d'enfants dont il ne sait que faire.  Pourquoi en est‑il ainsi ?  Parce que le bonheur et le malheur sont l'avers et le revers d'une même médaille.  Celui qui prend le bonheur doit prendre le malheur en même temps.  Nous avons tous cette sotte idée que nous pouvons obtenir le bonheur sans avoir aussi le malheur et cette idée s'est tellement bien implantée en nous que nous ne sommes plus maîtres de nos sens.

 

Quand j'étais à Boston, un jeune homme est venu me trouver un jour et m'a donné un bout de papier sur lequel il avait écrit son nom et son adresse, suivis de ces mots :  Toute la richesse et tout le bonheur du monde sont à vous, mais seulement si vous savez les prendre.  Si vous venez me trouver, je vous montrerai comment faire.  Prix :  $ 5.  ‑ En me donnant ce papier, il me demanda :  Hein, qu'en dites‑vous ?  ‑Jeune homme, lui répondis‑je, pourquoi ne trouvez‑vous pas d'abord l'argent pour faire imprimer ce prospectus ?  Vous n'avez même pas assez d'argent pour cela.

 

Il ne m'a pas compris.  Il était infatué de cette idée qu'il pouvait obtenir une richesse et un bonheur immenses sans aucune difficulté.  Il y a deux extrêmes dans lesquels les hommes tombent ; l'un est l'extrême optimisme, où tout est rose, beau et bon ; l'autre est l'extrême pessimisme, où tout semble se tourner contre nous.  La majorité des hommes ont un cerveau plus ou moins insuffisamment développé.  Il y en a peut‑être un sur un million dont le cerveau soit bien développé.  Les autres ont des idiosyncrasies particulières ou sont des monomaniaques.

 

Naturellement, nous tombons dans des extrêmes.  Lorsque nous sommes jeunes et en bonne santé, nous pensons que toutes les richesses du monde vont nous appartenir.  Plus tard, quand la société a joué avec nous comme avec un ballon de football, quand nous sommes devenus vieux, nous nous asseyons dans un coin pour bougonner et asperger d'eau froide l'enthousiasme des autres.  Peu d'hommes savent qu'avec le plaisir vient la douleur et avec la douleur le plaisir.  Puisque la peine nous répugne, il doit en être de même pour le plaisir puisqu'il est son frère jumeau.  Il est incompatible avec la gloire de l'homme que celui‑ci recherche la douleur et il est tout aussi indigne pour lui de rechercher le plaisir.  Les hommes dont l'esprit est équilibré doivent rejeter l'un comme l'autre.  Pourquoi les hommes ne cherchent‑ils pas à se libérer de ce qui se joue d'eux de telle façon ?  À un moment, nous sommes flagellés ; alors, quand nous nous mettons à pleurer, la nature nous donne un dollar.  Lorsque nous sommes flagellés de nouveau, nous nous remettons à pleurer ; la nature nous donne une tranche de pain d'épices et nous retrouvons le sourire.

 

Le sage désire obtenir la liberté.  Il trouve que les objets des sens ne sont que vanité, et que plaisirs et douleurs n'ont pas de fin.  En ce monde, combien de gens riches sont à l'affût de plaisirs nouveaux ?  Pour eux, tous les plaisirs sont usés et ils en recherchent de nouveaux.  Ne voyez‑vous pas combien de sottises ils inventent tous les jours, pour exciter leurs nerfs pendant quelques instants et comment la réaction arrive ensuite ?  La plupart des gens sont comme un troupeau de moutons.  Si celui qui est en avant tombe dans un fossé, tous les autres le suivent et se rompent le cou.  De la même façon, ce que fait un des leaders de la société, tout le monde le fait sans réfléchir.  Quand un homme commence à voir la vanité des choses de ce monde, il se rend compte qu'il ne devrait pas se laisser ainsi entraîner ou tromper par la nature.  C'est un esclavage.  Si l'on dit à quelqu'un des paroles aimables, il se met à sourire ; mais si on lui parle durement, il se prend à gémir.  Il est l'esclave d'un morceau de pain, d'une bouffée d'air.  Il est l'esclave de la mode, du patriotisme, de la nation, de la gloire, de la célébrité.  Il est ainsi en pleine servitude et l'homme réel a été enterré profondément sous cette servitude. Ce que vous appelez un homme n'est qu'un esclave.  Lorsqu'on prend conscience de tout cet esclavage, alors vient le désir d'être libre, un désir intense.  Si vous mettez sur la tête de quelqu'un un morceau de braise ardente, vous verrez les efforts qu'il fera pour s'en débarrasser.  C'est de la même façon que se débattra pour être libre l'homme ayant réellement compris qu'il est l'esclave de la nature.

 

Nous avons maintenant vu ce qu'est mumukshutva, le désir d'être libre.  L'étape suivante est aussi très difficile.  C'est nityanitya‑viveka, discrimination entre ce qui est vrai et ce qui est faux, entre ce qui est éternel et ce qui est transitoire.  Dieu seul est éternel et tout le reste est transitoire.  Tout meurt ; les anges meurent, les hommes meurent, les animaux meurent, les terres meurent, de même le soleil, la lune et les étoiles.  Tout meurt.  Tout change sans cesse.  Les montagnes d'aujourd'hui sont les océans d'hier et seront des océans demain. Tout est dans un état de flux et de reflux.  L'univers tout entier n'est qu'une masse de changements.  Mais existe Un qui ne change jamais, c'est Dieu.  Et plus nous nous approcherons de Lui, moins il y aura pour nous de changements, moins la nature pourra agir sur nous.  Lorsque nous L'aurons atteint, que nous serons auprès de Lui, nous conquerrons la nature, nous serons maîtres de ces phénomènes de la nature et ils n'auront plus d'effet sur nous.

 

Voyez‑vous, si nous avons réellement passé par la discipline dont je vous ai parlé, nous n'avons réellement besoin de rien d'autre au monde.  Toute connaissance est en nous, toute perfection est déjà dans l'âme.  Mais cette perfection a été recouverte par la nature ; des couches et des couches de nature recouvrent cette pureté de l'âme.  Que devons‑nous faire ?  ‑ En réalité, nous ne développons pas du tout nos âmes.  Comment pourrait être développé ce qui est parfait ?  ‑ Nous ne faisons qu'enlever le voile et l'âme se manifeste dans sa pureté originelle, dans sa liberté naturelle et innée.

 

Maintenant se pose la question :  Pourquoi cette discipline est‑elle si nécessaire ?  ‑ Parce que l'on ne trouve pas la religion avec les yeux ni avec les oreilles, ni même avec le cerveau.  Aucune Écriture sacrée ne peut nous rendre religieux.  Nous pouvons fort bien étudier tous les livres existant au monde et, pourtant, ne pas comprendre un mot de la religion, ni de Dieu.  Nous pouvons parler toute notre vie et n'en tirer aucun profit.  Nous pouvons être les gens les plus intellectuels que le monde ait jamais vus et pourtant ne jamais parvenir à Dieu.  N'avez-vous pas vu, au contraire, quels hommes irréligieux ont produit l'éducation la plus intellectuelle ?  ‑ C'est l'un des fléaux de votre civilisation occidentale que vous recherchez uniquement l'instruction intellectuelle et que vous ne vous occupez pas du coeur.  Cela ne fait que rendre les hommes dix fois plus égoïstes et ce sera votre perte.  Là où il y a conflit entre le coeur et le cerveau, suivons le coeur parce que l'intellect ne connaît qu'un état, la raison. C'est dans le cadre de la raison que l'intellect travaille et il ne peut pas aller au‑delà.  C'est le coeur qui nous emmène sur le plan le plus haut, où l'intellect ne pourra jamais parvenir.  Il dépasse l'intellect et atteint ce qu'on appelle l'inspiration.  L'intellect ne peut jamais être inspiré.  Seul le coeur, lorsqu'il est éclairé, peut trouver l'inspiration.  Un intellectuel au coeur dur ne deviendra jamais un homme inspiré.  C'est toujours le coeur qui parle dans l'être d'amour ; il découvre un instrument plus grand que nul autre que l'intellect pourrait nous donner :  l'inspiration.  Tout comme l'intellect est l'instrument de la connaissance, le coeur est l'instrument de l'inspiration.  Dans un état inférieur, c'est un instrument beaucoup plus faible que l'intellect. L'homme ignorant ne sait rien ; mais, par nature, il est un peu émotif.  Comparez‑le à un grand professeur et voyez le merveilleux pouvoir que possède ce dernier.  Mais le professeur est lié par son intellect et peut être en même temps un démon et un intellectuel.  L'homme émotif ne peut être diabolique.  Aucun homme mû par les sentiments de son coeur n'a jamais été diabolique.  Si on le cultive, le coeur peut être transformé et passer au‑delà de l'intellect ; il peut se changer en inspiration.  Il faudra que l'homme finisse par aller plus loin que l'intellect.  Sa connaissance, ses pouvoirs de perception, de raisonnement, d'intellect et de coeur sont tous occupés à baratter ce lait du monde.  De ce barattement continu résulte du beurre et ce beurre est Dieu.  Les gens de coeur prennent le beurre et le petit lait reste pour les intellectuels.

 

Toutes ces choses sont des préparations pour le coeur, pour cet amour, pour cette sympathie intense qui découle du coeur.  Il n'est aucunement nécessaire d'être instruit, d'être savant pour s'approcher de Dieu.  Un sage m'a dit une fois :  « Pour tuer son prochain, il faut s'armer d'épées et de boucliers ; mais pour se suicider, il suffit d'une aiguille ».  De même, pour enseigner à autrui, il faut beaucoup d'intellect et de savoir ; mais ce n'est pas nécessaire pour parvenir soi‑même à l'illumination.

 

« Êtes‑vous pur ?  Si vous l'êtes, vous atteindrez Dieu » ‑ « Heureux ceux qui ont le coeur pur car ils verront Dieu. »  (Matthieu, V‑8).  Si vous n'êtes pas pur, la connaissance de toutes les sciences du monde ne vous servira jamais de rien ; vous pouvez vous plonger dans la lecture de tous les livres, cela ne vous sera pas d'une grande utilité.  C'est le coeur qui parvient au but ; suivez le coeur.  Un coeur pur voit plus loin que l'intellect.  Il trouve l'inspiration ; il sait des choses que la raison ne pourra jamais savoir.  Partout où il y a conflit entre le coeur pur et l'intellect, mettez‑vous toujours du côté du coeur pur, même si vous estimez déraisonnable ce que fait votre coeur.  Lorsque votre coeur désirera faire du bien à autrui, votre cerveau trouvera peut‑être que ce n'est pas politique.  Mais suivez tout de même votre coeur et vous découvrirez que vous faites ainsi moins d'erreurs qu'en suivant votre intellect.  Un coeur pur est le meilleur miroir pour réfléchir la vérité.  Aussi toutes ces disciplines ont-elles pour but la purification du coeur.  Dès que le coeur est pur, toutes les vérités l'éclairent instantanément.  Toutes les vérités du monde se manifesteront dans votre coeur, pourvu que vous soyez assez pur.

 

Les grandes vérités relatives aux atomes et aux éléments subtils, et aux perceptions subtiles de l'homme, ont été découvertes il y a des siècles et des siècles par des hommes qui n'avaient jamais vu un télescope, ni un microscope, ni un laboratoire.  Comment pouvaient‑ils savoir toutes ces choses ?  ‑ C'était par le coeur.  Ils s'étaient purifiés le coeur.  Il nous est loisible d'en faire autant aujourd'hui.  En vérité, c'est la culture du coeur, et non celle de l'intellect, qui atténuera les misères dans le monde.  On a cultivé l'intellect et on a découvert des centaines de sciences, mais il en est résulté que la masse est devenue esclave du petit nombre et c'est tout le bien que nous en avons tiré. On a créé des besoins artificiels et n'importe quel homme, qu'il ait de l'argent ou non, désire que ces besoins soient satisfaits.  Quand il n'y parvient pas, il se débat et meurt dans la bataille.  C'est là le résultat.  Ce n'est pas par l'intellect que l'on peut résoudre le problème de la misère, mais par le coeur.  Si tout cet immense effort qu'on a fait avait été consacré à rendre les hommes plus purs, plus doux, plus patients, notre monde connaîtrait mille fois plus de bonheur qu'il n'en connaît aujourd'hui.  Cultivez toujours le coeur.  C'est par le coeur que le Seigneur parla et, vous, c'est par l'intellect que vous parlez.

 

Vous vous souvenez que, dans l'Ancien Testament, il est dit à Moïse :  « Ôte les souliers de tes pieds car la terre sur laquelle tu te tiens est une terre sainte ». (Exode, III‑5).  C'est toujours dans cette attitude de respect que nous devons aborder l'étude de la religion.  Pour celui qui arrive avec le coeur pur et une attitude respectueuse, son coeur s'ouvrira.  Les portes s'ouvriront pour lui et il verra la Vérité.

 

Si vous arrivez avec uniquement de l'intellect, vous pourrez faire un peu de gymnastique intellectuelle, trouver des théories intellectuelles, mais pas la Vérité.  La Vérité a un visage tel que quiconque aperçoit ce visage est convaincu.  Le soleil n'a pas besoin d'une torche pour qu'on le voie ; il brille par lui‑même.  Si la Vérité a besoin de preuve, qui démontrera cette preuve ?  ‑ S'il est nécessaire qu'on témoigne en faveur de la Vérité, qui témoignera en faveur du témoin ?  ‑ Il faut nous approcher de la religion avec respect et avec amour ; alors, notre coeur pourra dire :  ceci est la vérité, cela est l'erreur.

 

Le domaine de la religion est au‑delà de nos sens, au-delà même de notre conscience.  Nous ne pouvons pas percevoir Dieu avec nos sens.  Personne n'a jamais vu, ni ne verra jamais Dieu.  Personne n'a Dieu dans sa conscience.  Je ne suis pas conscient de Dieu, ni vous, ni personne.  Où est Dieu ?  Où est le domaine de la religion ?  ‑ Il est au‑delà des sens, au‑delà de la conscience.  La conscience n'est que l'un des plans sur lesquels nous travaillons.  Il nous faut sortir du plan de la conscience, passer au‑delà des sens, nous approcher de plus en plus de notre propre centre.  Au fur et à mesure que nous le ferons, nous nous approcherons de plus en plus de Dieu.  Quelle est la preuve de Dieu ?  ‑ La perception directe, pratvaksham.  La preuve de ce mur, c'est que je le vois.  Dieu a déjà été perçu de cette manière par des milliers de gens et sera perçu de même par tous ceux qui voudront Le percevoir.  Mais cette perception n'est pas du tout une perception sensorielle ; elle est ultra‑sensorielle, supra-consciente et il nous faut tout cet entraînement pour nous conduire au‑delà des sens.

 

Toutes sortes d'actions passées, de servitudes passées tendent à nous tirer continuellement vers le bas.  Ces préparations nous rendront purs et légers.  Les servitudes tomberont d'elles‑mêmes et nous serons guidés au‑delà de ce plan de la perception sensorielle auquel nous sommes attachés.  Alors, nous verrons, nous entendrons et nous sentirons des choses que l'homme, dans ses trois états habituels de veille, rêve et sommeil, ne voit, ni n'entend, ni ne sent.  Alors, nous parlerons, peut‑on dire, un langage étrange et le monde ne nous comprendra pas parce qu'il ne connaît rien d'autre que les sens.  La véritable religion est entièrement transcendantale.  Tout être, dans l'univers, a en soi le pouvoir de passer au‑delà des sens ; même le vermisseau le fera un jour et atteindra Dieu.  Aucune vie ne sera un échec ; il n'existe pas d'échec dans l'univers.  Cent fois, l'homme se fera mal ; mille fois, il trébuchera, mais à la fin il se rendra compte qu'il est Dieu.  Nous savons qu'aucun progrès ne se fait en ligne droite.  Chaque âme se déplace, pour ainsi dire, dans un cercle et devra le parcourir complètement.  Nulle âme ne peut descendre si bas qu'un jour ne vienne où elle devra remonter.  Personne ne sera délaissé.  Nous sommes tous projetés à partir d'un centre commun qui est Dieu.  La vie la plus haute que Dieu ait projetée et aussi la plus basse devront revenir au Père de toutes vies, « de qui tous les êtres sont projetés, en qui tous vivent et à qui tous retournent ; c'est Dieu. » (Taittiriya Oupanichad, III‑1)