RAMAKRISHNA

 

Concentration
 

Swami Vivekananda

 

Toute notre connaissance acquise, concernant le monde intérieur ou extérieur, s'obtient par la seule et unique méthode de la concentration de l'esprit.  Sans concentration nous ne pouvons parvenir à la maîtrise d'aucune science.  L'astronome observe ce qu'il voit par son télescope… et le procédé sera le même si vous désirez étudier votre esprit.  Il vous faudra le fixer en dirigeant ses propres facultés sur lui‑même.  La seule différence qui existe en ce monde, entre les esprits, réside dans leur capacité de se concentrer.  A une plus grande force de concentration correspond une connaissance plus vaste.

 

Si nous examinons la vie des grands hommes passés ou présents, nous découvrons leur formidable puissance de concentration.  On dit qu'ils sont des génies.  Mais la science du Yoga nous apprend qu'en fait nous sommes tous des génies, si nous le voulons vraiment. Quelques‑uns d'entre nous y parviennent plus vite, ils arrivent dans la vie peut‑être mieux équipés, c'est possible.  Cependant nous pouvons tous en faire autant, car la même puissance se trouve en chacun de nous.  Le sujet de cette conférence sera donc la manière de s'y prendre pour concentrer notre esprit et l'amener à s'étudier lui‑même.  Les Yogis ont établi des règles pour cela.  Je vais vous en donner un aperçu.

 

La concentration peut provenir naturellement de différentes sources et, par exemple, vous pouvez l'obtenir au moyen des sens.  Certains y parviennent en écoutant de la belle musique ; d'autres en admirant de beaux paysages. . .  Pour d'autres c'est en s'étendant sur des lits hérissés de pointes de fer aiguisées, pour d'autres c'est en s'asseyant sur des tas de pierres tranchantes.  Il s'agit là de cas extraordinaires et de procédés qui n'ont rien de scientifique.  Par « procédé scientifique » s'entend une discipline progressive de l'esprit.

 

On peut se concentrer en maintenant un bras levé en l'air, c'est là une torture, mais elle permet à certains d'obtenir la concentration voulue.  Il s'agit, répétons‑le, de cas inhabituels.

 

Au contraire, il existe des méthodes universelles différemment exprimées selon les auteurs.  Pour certains d'entre eux, leur but est d'obtenir la super-conscience de l'esprit, c'est‑à‑dire la possibilité d'aller au‑delà des limites du corps physique.  Pour le Yogi, l'éthique a la valeur certaine de purifier l'esprit ; plus il le sera, plus il deviendra facile à discipliner.  En effet notre esprit s'empare de chaque pensée qui s'élève en lui et la mène à sa conclusion.  Plus l'esprit est grossier, plus il est difficile de le maîtriser.  L'homme immoral est incapable de concentrer son esprit pour étudier la psychologie ; au début il y parviendra un peu et pourra même acquérir un sens plus grand de l'ouïe, mais ces résultats s'évanouiront vite.  Si vous étudiez cette question, vous vous rendrez rapidement compte que la puissance extraordinaire acquise par certains ne le fut pas, en fait, d'une manière réellement scientifique.  Ceux qui domptent les serpents, grâce à la magie, seront tués par les serpents… L'homme qui parvient à obtenir des pouvoirs extraordinaires finira un jour par succomber sous leur poids.  En Inde, des millions de personnes reçoivent ainsi des pouvoirs par toutes sortes de moyens : une grande majorité parmi eux meurent fous furieux, beaucoup se suicident.  Pourquoi ? Parce que leur esprit est déséquilibré.

 

L'étude que nous entreprenons doit donc l'être en toute sécurité ; pour cela, elle sera scientifique, lente et paisible.  La première condition est d'obéir à la morale.  Ensuite celui qui demande aux dieux de descendre obtient qu'Ils se manifestent à lui.  Notre psychologie et notre philosophie s'appuient essentiellement sur les normes de la morale parfaite.  Pensez bien à tout ce que cela signifie !  Ne causer aucun dommage à personne, être absolument pur et pratiquer l'austérité sincère.  Pourtant, ces conditions sont indispensables.  Et lorsque l'homme remplit toutes ces conditions et parvient à la perfection, que peut‑on vouloir de plus ? – Lorsqu'il ne ressent plus aucune inimitié envers aucun être…  Alors tous les animaux abandonneront l'inimitié en sa présence.  Les Yogis ont édicté des lois très strictes ; grâce à elles aucun homme ne pourra se faire passer pour charitable sans l'être vraiment…

 

Je ne sais si vous me croirez, mais j'ai connu un homme qui vivait dans un trou, entouré de cobras et de grenouilles qui partageaient sa vie...

 

(Note : Il s'agit de toute évidence d'un saint nommé Pavhari Baba.  Ce saint s'était si complètement abandonné à Dieu qu'il parlait du cobra qui l'avait piqué comme du « messager de son Bien-Aimé ». )

 

Il lui arrivait de jeûner pendant des jours et des mois, puis de sortir de sa retraite.  Il ne prononçait jamais une parole.  Un jour, un voleur se présenta devant lui après avoir dérobé quelque chose dans son Ashram ; à la vue du saint, le voleur eut si peur qu'il s'enfuit, abandonnant derrière lui son sac empli d'objets volés…  Le saint ramassa le sac et courut derrière le maraudeur qu'il finit par rejoindre, après avoir couru pendant des kilomètres…  Alors le saint déposa le sac aux pieds du voleur, et les mains jointes, les larmes aux yeux, le supplia de reprendre son bien qui, disait‑il, appartenait au voleur et non à lui‑même.

 

Mon vieux Maître avait coutume de dire : « Lorsque le lotus du coeur s'épanouit, les abeilles y viennent d'elles‑mêmes. »  Il y a encore des hommes de cette trempe.  Ils n'ont pas besoin de parler…  Lorsque l'homme est parfait dans son coeur et qu'il a abandonné toute pensée de haine, alors les animaux, eux non plus, n'ont pas de haine envers lui.  Il en est de même pour la pureté.  Dans nos rapports avec autrui, ce sont les sentiments qui sont nécessaires.  Nous devons aimer tout le monde… Les fautes d'autrui ne sont pas notre affaire ; les remarquer ou même y penser ne peut être d'aucune utilité.  Notre affaire : c'est le Bien.  Nous ne sommes pas sur terre pour nous occuper des fautes, mais pour être bons et faire le Bien.

 

Voici qu'arrive Mademoiselle Une‑telle : « Ah ! dit-elle, je veux devenir une Yogini ! »  Elle apprend la nouvelle à son entourage une vingtaine de fois, médite pendant cinquante jours, et finit par dire :

 

« Cette religion ne vaut rien.  Je l'ai essayée, mais elle ne mène à rien. »

 

La véritable spiritualité n'existe pas sans être fondée sur une moralité parfaite.  C'est là où gît la difficulté…

 

Dans mon pays, il y a de nombreuses sectes végétariennes.  Certains de leurs adhérents se procurent, par exemple, un ou deux kilos de sucre et les répandent sur le sol pour nourrir les fourmis.  A ce sujet, on raconte l'histoire suivante : un homme avait mis du sucre sur le sol pour les fourmis, ensuite arriva un visiteur qui se mit en devoir de piétiner le sucre et les fourmis avec.  « Misérable ! s'écria le premier, vous êtes en train de tuer ces pauvres insectes ! »  Et ce disant, il le battit tellement que l'autre en mourut.

 

La pureté extérieure est facile ; tout le monde se hâte de l'observer.  Si la pureté consistait à porter une certaine sorte de vêtements, n'importe quel imbécile pourrait être pur.  Mais lorsqu'il s'agit pour cela de se battre avec son propre esprit, c'est un dur labeur !

 

Voyez comme les gens se préoccupent de choses extérieures et superficielles en ayant bonne opinion d'eux‑mêmes !  Lorsque j'étais enfant, j'avais la plus profonde admiration pour Jésus‑Christ.  Un jour, il m'arriva de lire dans l'Évangile le récit des Noces de Cana.  Alors je fermai le livre en m'écriant :

 

« Il mangeait de la viande et buvait du vin !  Donc ce n'était pas un grand homme. »   Nous perdons continuellement de vue la signification réelle des choses : la nourriture et le vêtement.  N'importe quel homme stupide peut les remarquer !  Mais qui va chercher ce qui est derrière ?  Ce dont nous avons le plus besoin, c'est de cultiver notre cœur…

 

En Inde, nous voyons des masses de gens qui prennent un bain vingt fois par jour avec l'idée de parvenir à une grande pureté ; de plus ils ne se laissent toucher le corps par personne… C'est là toujours des faits grossiers, des choses extérieures !  Si les bains continuels nous rendaient purs, alors les êtres purs par excellence devraient être les poissons !

 

Les bains, les vêtements, les règles concernant la nourriture, tout cela n'a de valeur propre qu'en étant uni avec la pratique de la véritable spiritualité… D'abord la spiritualité.  Le reste ne représente qu'une aide.  Si vous n'avez pas le sens de la vie spirituelle, vous pourrez manger de l'herbe toute votre vie, mais cela ne vous servira à rien.  Ces règles vous aideront à suivre la voie si vous les comprenez réellement, sinon elles peuvent même vous faire du mal.

 

Et voici la raison pour laquelle je vous explique tout ceci : c'est en tenant compte du fait que, dans toutes les religions, la Foi et les pratiques spirituelles dégénèrent lorsqu'elles sont observées par des ignorants.  Dans la bouteille, le camphre s'est évaporé, ils se querellent pour avoir le flacon vide.

 

La spiritualité s'évanouit lorsqu'on s'écrie : « Ceci est bien, cela est mal. »  On se querelle sur les formes et les croyances, mais jamais à propos de l'Esprit.  Pendant des années, les Bouddhistes prêchèrent merveilleusement ; puis leur spiritualité s'est évaporée petit à petit… Il en a été de même dans le Christianisme : on a commencé à se battre sur la question de savoir s'il y avait trois dieux en Un, ou un Dieu en trois, sans se soucier le moins du monde de découvrir Dieu Lui‑même, afin de Le connaître.  Pour savoir s'Il est trois en Un ou le contraire, il faut d'abord trouver Dieu Lui‑même.

 

Il en est de même au sujet de la posture qui mérite une explication.  Lorsque vous essayez de discipliner votre esprit, une certaine position du corps vous est favorable.  Quelle est‑elle ? C'est celle où vous vous sentez le plus à l'aise.  D'une manière générale, vous vous apercevrez que la colonne vertébrale doit être libre, sans avoir à soutenir le poids du corps.  Donc la seule chose importante dans la posture que vous adopterez sera de libérer votre épine dorsale du poids de votre corps.

 

Passons maintenant au Prânayama, c'est‑à‑dire aux exercices de respiration.  On en parle beaucoup… Mais ce que je vais vous en dire n'a pas été glané dans quelque secte indienne.  C'est une vérité univer­selle.  En Inde, on éduque les enfants en leur enseignant certains faits, de même que dans votre pays on leur enseigne certaines prières.  Les Hindous apprennent à leurs enfants une ou deux prières, mais aucune religion.  Puis l'enfant commence à chercher celui avec qui il peut entrer en rapport.  Il rencontrera ainsi plusieurs personnes, puis il découvrira « l'homme qui convient », et lui demandera l'initiation.  Si je suis marié, il se peut que mon épouse prenne un autre instructeur que moi et que mon fils en prenne un troisième.  De toutes façons, c'est un secret entre mon instructeur et moi.  L'époux n'a pas droit de regard sur la religion de sa femme.  D'ailleurs, il n'oserait même pas le lui demander.  Chacun sait que personne ne parle de ces choses‑là ; elles ne sont connues que de l'aspirant et de son instructeur… Il peut arriver parfois que ce qui semble tout à fait ridicule à l'un soit justement nécessaire à l'autre… Chacun porte son propre fardeau, il doit être aidé dans sa tâche selon la qualité particulière de son esprit.  C'est une affaire concernant exclusivement l'individu, son instructeur et Dieu.  Il existe cependant certaines méthodes qui sont générales et communes à tous les maîtres.  L'art de respirer et de méditer est universel.  Telle est en Inde la manière de pratiquer l'adoration de Dieu.

 

Sur les rives du Gange, on peut voir : hommes, femmes et enfants se livrant à leurs exercices de respiration et de méditation. Naturellement ils ont aussi d'autres choses à faire, c'est pourquoi ils ne passent pas beaucoup de temps à ces pratiques.  Mais il y en a d'autres qui y consacrent toute leur vie, pour ceux‑là il existe quatre‑vingt‑quatre asanas ou postures variées et des méthodes différentes. Lorsqu'on entreprend ces pratiques sous la direction d'un maître, on arrive à sentir le souffle et les mouvements dans les diverses parties du corps…

 

Le Dharana ou concentration vient ensuite… Le Dharana consiste dans le maintien de l'esprit fixé sur certains points.

 

Chaque jeune Hindou, garçon ou fille, reçoit l'initiation.  Son Guru lui donne un mot, appelé la parole‑racine.  Le Guru a entendu lui‑même cette parole‑racine de son Guru et, à son tour, il la transmet à son disciple.  L'une d'elles est AUM.  Toutes sont des symboles ayant une signification profonde ; elles sont gardées en secret et jamais écrites.  Elles se reçoivent à l'oreille – et non par écrit.  Lorsque l'instructeur les donne, on doit les considérer comme Dieu Lui‑même.  Puis on médite sur elles…

 

Jadis je priais de cette manière pendant toute la saison des pluies, c'est‑à‑dire quatre mois.  Le matin je me levais, faisais un plongeon dans le fleuve et, gardant mes vêtements mouillés sur moi, je répétais le mantra jusqu'au coucher du soleil.  Alors seulement je prenais quelque nourriture – du riz ou quelque chose d'autre.  Quatre mois, durant la saison des pluies !

 

Les Hindous sont persuadés qu'il n'existe rien au monde qui ne puisse s'obtenir.  Dans votre pays, si un homme désire de l'argent, il se met au travail et le gagne.  En Inde, un tel homme ira s'asseoir sous un arbre avec une formule qu'il répètera jusqu'à ce que l'argent vienne. D'après lui, tout lui viendra par la puissance de sa pensée.  Chez vous on gagne de l'argent, mais cela revient exactement au même, puisque vous y mettez toute votre énergie.

 

Il existe les Hatha‑Yogi appelés les Siddha… Ceux‑ci proclament que le plus grand des biens consiste à empêcher le corps de mourir… Pour eux, la seule chose importante est de se cramponner au corps.  Douze ans d'entraînement !  Et il faut commencer en étant encore jeune enfant, autrement c'est impossible.  Le Hatha‑Yogi est un homme bien curieux !  Lorsqu'il débute dans cette pratique en tant que disciple, il s'en va dans la jungle et y vit dans la solitude pendant exactement quarante jours.  Tout ce qu'il sait par la suite, il doit l'apprendre pendant ce laps de temps…

 

Je connais un homme à Calcutta qui prétend vivre depuis cinq cents ans.  Les gens disent que leurs grands‑pères le connaissaient déjà. Tous les jours, il fait une promenade de trente‑cinq kilomètres, mais il ne marche jamais, il court.  Il entre dans l'eau et se couvre de boue des pieds à la tête.  Après cela, il plonge une seconde fois et se couvre à nouveau de boue… Je ne vois pas l'intérêt de tout cela.  On dit bien que les serpents vivent deux siècles !  Il doit être vraiment très vieux, car j'ai parcouru l'Inde pendant quatorze ans et partout où je suis allé j'ai rencontré des gens qui le connaissaient.  Il a voyagé pendant toute sa vie…  Un Hatha‑Yogi peut avaler un morceau de caoutchouc de deux mètres de long, et le dégorger immédiatement après.  Quatre fois par jour, il doit se laver le corps extérieurement et intérieurement…

 

Oui, mais les murs peuvent se garder intacts pendant des milliers d'années…  Et alors ?  Pour ma part, je n'aimerais nullement vivre aussi longtemps.  « A chaque jour suffit sa peine. »  Un seul petit corps suffit amplement avec ses erreurs et ses limitations.

 

Il y a d'autres sectes… qui vous donnent une goutte d'élixir de longue vie, et vous gardez votre jeunesse… Il me faudrait des mois pour énumérer toutes les sectes de l'Inde, il s'en fonde tous les jours une nouvelle.  Mais leur activité est centrée sur le côté matériel de la vie…

 

La puissance de ces sectes réside dans l'esprit.  Leur seule idée est d'arriver à dominer l'esprit.  Concentrez d'abord votre esprit et maintenez‑le fixé sur un certain point, disent‑elles.  Ce point se trouvé généralement dans les centres nerveux ou dans 1a colonne vertébrale.  C'est en fixant son esprit sur ces centres que le Yogi acquiert son pouvoir sur le corps.  En effet, celui‑ci représente pour lui une menace permanente contre sa paix intérieure, en s'opposant continuellement à ses idéals les plus hauts, aussi s'arrange‑t‑il pour devenir maître de son corps et le réduire à l'état de servitude.

 

La méditation vient ensuite.  C'est là l'état le plus élevé… Tant que l'esprit a des doutes, il est loin d'arriver à son état exalté : la méditation peut atteindre cet état.  Dans la méditation l'esprit regarde les choses, il les voit, mais ne s'identifie pas avec elles.  Aussi longtemps que je ressens la souffrance, cela signifie que je m'identifie encore avec mon corps.  Il en est de même quand j'éprouve de la joie ou du plaisir.  Tandis que dans l'état exalté, je regarde le plaisir et la peine avec la même joie ou la même félicité… Toute méditation est une super-conscience directe.  Dans la concentration parfaite, l'âme se libère des chaînes du corps grossier et se connaît elle‑même. Alors tout ce qu'elle souhaite lui  est donné, car pouvoir et connaissance sont toujours là.  Lorsque l'âme s'identifie avec la matière ignorante et dépourvue de puissance, elle pleure… car elle s'identifie alors avec les formes changeantes et mortelles du monde.  Mais que l'âme, libre, veuille exercer ses pouvoirs, elle les manifestera immédiatement ;  qu'elle s'y refuse et rien ne surviendra.  Celui qui connaît Dieu devient Dieu ; rien ne lui est impossible parce qu'il est libéré ;  pour lui naissance et mort n'existent plus, il est libre à jamais !