RAMAKRISHNA

 

Le message du Bouddha au monde
 

Swami Vivekananda

 

Le Bouddhisme est, historiquement, une religion très importante – historiquement, pas philosophiquement – parce que ce fut le plus formidable mouvement religieux que le monde ait jamais vu, la plus gigantesque vague qui ait jailli sur la société humaine.  Il n'est pas une civilisation sur laquelle, d'une façon ou d'une autre, son effet n'ait été ressenti.

 

Les disciples du Bouddha étaient des plus enthousiastes et d'esprit très missionnaire.  Parmi les adeptes des différentes religions, ils furent les premiers à ne pas se satisfaire seulement de la sphère limitée de leur Église mère.  Ils s'étendirent loin et largement.  Ils voyagèrent de l'est à l'ouest, du nord au sud.  Ils atteignirent l'intérieur le plus mystérieux du Tibet.  Ils allèrent en Perse, en Asie Mineure.  Ils allèrent en Russie, en Pologne et dans beaucoup d'autres pays du monde occidental.  Ils allèrent en Chine, en Corée, au Japon.  Ils allèrent en Birmanie, au Siam, en Inde Orientale et au‑delà.  Quand Alexandre le Grand, par ses conquêtes militaires, mit le monde méditerranéen en contact avec l'Inde, la sagesse de l'Inde trouva tout de suite un canal par lequel elle put se répandre sur une grande partie de l'Asie et de l'Europe.  Les prêtres bouddhistes allèrent enseigner parmi les différentes nations et, tandis qu'ils enseignaient, la superstition et l'emprise des prêtres commencèrent à disparaître comme la brume devant le soleil.

 

Pour comprendre correctement ce mouvement, il faut savoir quelles conditions dominaient en Inde au moment où vint le Bouddha ; de même que pour comprendre le Christianisme, il faut connaître l'état de la société juive au temps du Christ.  Il est nécessaire que vous ayez une idée de la société indienne six cents ans avant la naissance du Christ, au moment où la civilisation indienne avait complètement achevé sa croissance.

 

Quand vous étudiez la civilisation de l'Inde, vous constatez qu'elle mourut et ressuscita plusieurs fois.  Ceci est sa particularité.  La plupart des races s'élèvent une fois, puis déclinent pour toujours.  Il y a deux sortes de peuples :  ceux qui croissent continuellement et ceux dont la croissance arrive à une fin.  Les nations pacifiques, telles l'Inde et la Chine, tombent ; néanmoins, elles s'élèvent de nouveau. Mais les autres ne se relèvent plus lorsqu'elles sont tombées ; elles meurent.  Les pacifiques sont bénis car ils auront la joie de la terre.

 

Au moment où naquit le Bouddha, l'Inde avait besoin d'un grand chef spirituel, d'un prophète.  Il y avait déjà une masse très puissante de prêtres.  Vous comprendrez cette situation si vous vous souvenez de l'histoire des Juifs et qu'ils avaient deux types de chefs religieux :  les prêtres et les prophètes – les prêtres maintenant le peuple dans l'ignorance et enfonçant la superstition dans son esprit.  La méthode d'adoration prescrite par les prêtres n'était qu'une manière par laquelle ils pouvaient dominer le peuple.  Dans tout l'Ancien Testament, vous trouvez des prophètes qui s'opposent à la superstition des prêtres.  La fin de cette lutte consacrait le triomphe des prophètes et la défaite des prêtres.

 

Les prêtres croient qu'il y a un Dieu, mais que ce Dieu ne peut être approché et connu qu'à travers eux.  Le peuple ne peut entrer dans le Saint des Saints qu'avec la permission des prêtres.  Vous devez les payer, les vénérer et mettre tout entre leurs mains.  Dans toute l'histoire du monde, la tendance des prêtres s'est manifestée toujours davantage comme une formidable soif du pouvoir.  Cette soif, semblable à celle du tigre, semble faire partie de la nature humaine.  Les prêtres vous dominent et étalent devant vous des milliers de règles.  Ils décrivent les simples vérités par des voies détournées.

 

Ils vous racontent des histoires pour soutenir leur position personnelle supérieure.  Si vous voulez réussir dans cette vie ou aller au ciel après la mort, vous devez passer par leurs mains.  Vous devez accomplir toutes sortes de cérémonies et de rituels.  Tout cela a rendu la vie si compliquée et a mis tant de confusion dans les cerveaux que, si je prononçais des mots simples, vous rentreriez chez vous insatisfaits.  Vous êtes arrivés à la confusion complète.  Moins vous comprenez, mieux vous vous sentez !  Les prophètes ont donné des avertissements contre les prêtres et leurs superstitions et machinations ; mais la vaste masse des peuples n'est pas encore parvenue à comprendre ces avertissements.  Leur éducation est encore à faire.

 

Les hommes doivent avoir de l'éducation.  Actuellement, ils parlent de démocratie, de l'égalité entre tous.  Mais comment un homme saura‑t‑il qu'il est l'égal de tous ?  ‑ Il doit avoir un cerveau fort, un esprit libre d'idées préconçues.  Il doit dépasser une masse de superstitions encroûtant son mental pour parvenir à la Vérité pure qui est dans son Soi le plus profond.  Il saura alors que toutes perfections, tous pouvoirs sont déjà en lui-même, qu'ils ne peuvent lui être donnés par d'autres.  Quand il réalise cela, il devient libre à l'instant même ; il parvient à l'égalité.  Il réalise aussi que chacun est également parfait comme lui‑même, et qu'il n'a nul besoin d'exercer aucune force physique, mentale ou morale sur les autres hommes, ses frères.  Il récuse l'idée qu'aucun homme ait été au‑dessous de lui. Alors, il peut parler d'égalité, mais pas avant cela.

 

Or, comme je vous le disais, il y avait parmi les Juifs une lutte continuelle entre les prêtres et les prophètes.  Les prêtres voulaient monopoliser le pouvoir et le savoir.  Il en fut ainsi jusqu'à ce qu'eux‑mêmes commencent à perdre ce pouvoir, et que les chaînes mises par eux aux pieds des hommes soient mises, en retour, à leurs pieds.  Il arrive toujours que les maîtres, avant longtemps, deviennent des esclaves.  Le point culminant de la lutte fut la victoire de Jésus de Nazareth.  Ce triomphe est l'histoire du Christianisme.  Le Christ réussit finalement à jeter par‑dessus bord la masse de sorcellerie.  Ce grand prophète tua le dragon de l'égoïsme des prêtres, sauva de ses griffes le joyau de vérité et le donna au monde entier.  Ainsi quiconque désirait le posséder en avait absolument la possibilité et n'avait pas à attendre le bon plaisir d'un prêtre.

 

Les Juifs n'ont jamais été une race très philosophique ; ils n'avaient pas la subtilité du cerveau indien, pas plus que le pouvoir psychique des Indiens.  En Inde, les prêtres, les brahmines, possèdent un grand pouvoir intellectuel et psychique.  Ce sont eux qui ont commencé le développement spirituel de l'Inde et ont accompli de merveilleuses choses.  Mais le temps vint où le libre esprit de développement qui avait animé les brahmines disparut.  Ils commencèrent à s'arroger pouvoir et privilèges.  Si un brahmine tuait un homme, il n'était pas puni.  Le brahmine, par sa naissance même, est le dieu de l'univers !  Même le brahmine le plus vicieux doit être vénéré !

 

Mais lorsque les prêtres étaient prépondérants, il existait aussi certains prêtres‑prophètes nommés sannyâsins.  De quelque caste qu'ils puissent être, les Hindous, dans le but d'atteindre la spiritualité, doivent abandonner leur travail et se préparer à la mort.  Ils doivent partir et devenir sannyâsins.  Le monde alors n'est plus rien et n'offre plus d'intérêt pour eux.  Les sannyâsins ne sont pas intéressés par les deux mille cérémonies inventées par les prêtres.  Prononcer certains mots – dix syllabes, vingt syllabes et ainsi de suite – toutes ces choses sont un non‑sens.

 

Ainsi, ces prêtres‑prophètes de l'Inde ancienne répudièrent les façons des prêtres et proclamèrent la vérité pure.  Ils s'efforcèrent de briser leur pouvoir et ils eurent un certain succès.  Mais, après deux générations, leurs disciples retournèrent à la superstitieuse manière détournées des prêtres qui affirmaient :  « Vous ne pouvez connaître la vérité qu'à travers nous ».  La vérité se recristallisa encore et, à nouveau, les prophètes vinrent pour effacer ces altérations et libérer la vérité.  Et cela continue.  Oui, en tout temps, il doit y avoir l'homme, le prophète, ou bien l'humanité mourra.

 

On se demande comment peut exister toute cette méthode détournée des prêtres.  Pourquoi ne pouvez-vous pas parvenir directement à la vérité ?  Avez‑vous honte de la vérité de Dieu que vous ayez à vous cacher derrière toutes sortes de cérémonies et de formules compliquées ?  Avez‑vous honte de Dieu que vous ne puissiez confesser Sa vérité devant le monde ?  Appelez‑vous cela donc être religieux et spirituel ?  Les prêtres seraient donc les seuls qui soient dignes de la vérité !  La masse des humains n'est pas mûre pour se dégager de cela.

 

Prenez le « Sermon sur la montagne » et la Gîtâ.  Ils sont la simplicité même.  Quelle grandeur !  Vous trouvez en eux la vérité révélée clairement et simplement.  Mais les prêtres ne veulent pas accepter, que cette vérité puisse être trouvée si directement.  Ils parlent de deux mille cieux et de deux mille enfers.  Si le peuple suit leurs prescriptions, il ira au ciel.  S'il n'obéit pas aux règles, il ira en enfer.

 

Mais les gens apprendront la vérité.  Certains craignent que si la pleine vérité est donnée à tous, elle leur fasse mal.  « Il ne faut pas leur donner une vérité inadéquate », disent‑ils.  Mais la vérité diminuée ne fait pas le monde meilleur.  Comment pourrait‑il être pire qu'il n'est déjà ?  Mettez la vérité au grand jour.  Si c'est vraiment la vérité, cela fera du bien.  Ceux qui protestent et proposent d'autres méthodes font seulement des politesses à la sorcellerie.

 

L'Inde en était remplie au temps du Bouddha.  Les masses étaient privées de toute connaissance.  Si un seul mot des Védas était perçu par les oreilles d'un homme, de terribles punitions fondaient sur lui.  De ces Védas contenant les vérités découvertes par les anciens Hindous, les prêtres en avaient fait un secret.

 

Vint un temps où un sage ne put plus supporter cela.  Il avait le cerveau, le pouvoir et aussi le coeur – un coeur infini comme le firmament.  Il comprit à quel point les masses étaient dirigées par les prêtres et combien ceux‑ci se prévalaient de leur pouvoir.  Il voulut y remédier.  Il ne désirait aucun pouvoir sur quiconque, mais il voulait briser les chaînes mentales et spirituelles de l'homme.  Son coeur était vraiment immense.  Beaucoup parmi nous peuvent avoir du coeur et vouloir aussi aider les autres.  Mais nous n'avons pas toujours le cerveau ; nous ne connaissons pas les voies et les moyens par lesquels l'aide peut être apportée.  Ce sage avait le cerveau lui permettant de découvrir le moyen de briser les chaînes de l'âme.  Il comprit pourquoi les hommes souffrent et il trouva la voie pour vaincre cette souffrance.  C'était un réalisateur.  Il étudiait tout à fond.  Il enseigna chacun, sans distinction, et fit réaliser à tous la paix de l'illumination.  Ce sage fut le Bouddha.

 

Par le poème d'Edwin Arnold « La Lumière de l'Asie », vous savez que le Bouddha naquit prince et que la misère du monde le frappa profondément ; comment élevé et vivant au milieu du luxe, il ne put trouver la satisfaction dans son bonheur personnel et sa sécurité ; comment il renonça aux choses mondaines, laissant derrière lui sa princesse et son fils nouveau‑né ; comment il erra, recherchant la vérité dans l'enseignement de certains maîtres et comment finalement il atteignit l'illumination.  Vous connaissez sa longue mission, ses disciples, ses organisations.

 

Ce fut enfin le triomphe dans la lutte qui avait opposé en Inde les prêtres et les prophètes.  De ces prêtres indiens, on peut dire qu'ils n'ont jamais été intolérants en matière de religion.  Ils n'ont jamais persécuté au nom de la religion ; il était permis à n'importe qui de prêcher contrairement à eux.  Telle était leur doctrine ; ils n'inquiétaient jamais qui que ce soit pour ses idées religieuses.  Mais ils avaient la faiblesse particulière aux prêtres que tous recherchaient le pouvoir, promulguaient des règles et des disciplines compliquant inutilement la religion, ce qui sapait la force de ceux qui la pratiquaient.

 

Le Bouddha émonda toutes ces excroissances.  Il prêcha les plus formidables vérités.  À tous sans exception, il enseigna l'essence véritable de la philosophie des Védas.  Il l'apprit au monde entier car un de ses messages concernait l'égalité entre les hommes.  Tous sont égaux.  Ici, nulle concession à quiconque.  Le Bouddha fut le grand prédicateur de l’égalité.  Tous les hommes et toutes les femmes ont le même droit à la spiritualité.  Ceci fut son enseignement.  La différence établie entre les prêtres et les autres castes, il l'abolit.  Même ceux qui étaient considérés les plus bas avaient le droit de parvenir au plus haut niveau.  Il ouvrit les portes du nirvâna à chacun et à tous.  Son enseignement était audacieux, même pour l'Inde.  Aucune abondance de prédications n'a jamais pu choquer l'âme de l'Indien ; cependant, il était pénible pour l'Inde d'ingurgiter la doctrine du Bouddha.  Combien plus dur encore ce doit être pour vous !

 

Sa doctrine était la suivante :  Pourquoi y a‑t‑il de la misère dans notre vie ?  ‑ Parce que nous sommes égoïstes.  Nous désirons les choses pour nous‑mêmes.  Voilà pourquoi existe la misère.  Comment sortir de là ?  ‑ En abandonnant le moi.  Le moi n'existe pas ; le monde phénoménal, tout ce que nous percevons, et tout ce qui peut exister.  Il n'y a rien qui s'appelle l'âme dans le cycle de la vie et de la mort. Il y a un courant continu de pensée, une pensée suivant l'autre, chaque pensée venant à l'existence et devenant inexistante au même moment.  Il n'y a pas de penseur de la pensée, pas d'âme.  Le corps change constamment et aussi l'esprit, la conscience.  Par conséquent, le moi est une illusion.  Tout égoïsme veut se maintenir fixé au moi, à ce moi illusoire.  Si nous connaissons la vérité qu'il n'y a pas de moi, alors nous serons heureux et nous rendrons les autres heureux.

 

C'est ce qu'enseignait le Bouddha et il ne parlait pas à la légère ; il était prêt à donner pour le monde sa propre vie.  Il a dit :  « S'il est bon de sacrifier un animal, il est mieux de sacrifier un homme » et il s'offrit lui‑même en sacrifice.  Il a dit aussi :  « Le sacrifice de l'animal est une certaine superstition.  Dieu et l'âme sont également deux grandes superstitions.  Dieu est seulement une superstition inventée par les prêtres.  S'il y a un Dieu, comme le prêchent les brahmines, pourquoi y a‑t‑il tant de misère dans le monde ?  Un tel Dieu n'est pas du tout satisfaisant.  Il y a au ciel un souverain qui dirige l'univers selon Sa douce volonté et nous laisse ici‑bas mourir misérablement.  Il n'a jamais la bonté de nous regarder un seul instant.  Toute notre vie est une souffrance continuelle.  Mais ce n'est pas une punition suffisante.  Après la mort, nous devons aller dans des lieux où nous aurons d'autres punitions.  Pourtant, continuellement, nous célébrons toutes sortes de rites et cérémonies pour plaire à ce Créateur du monde !  »

 

Le Bouddha a ajouté :  « Toutes ces cérémonies sont fausses.  Il n'y a qu'un seul idéal en ce monde :  Détruire toute illusion.  Ce qui est vrai restera.  Aussitôt que les nuages sont passés, le soleil brille.  Comment tuer votre moi ?  ‑ En devenant parfaitement non‑égoïste et prêt à donner votre vie même pour une fourmi.  Oeuvrer non pour des superstitions, non pour plaire à quelque Dieu, non pour obtenir une récompense, mais parce que vous êtes en train de chercher votre libération personnelle en tuant votre moi.  Adoration, prière et toutes choses semblables sont des absurdités.  Vous dites tous :

Je remercie Dieu, mais où habite‑t‑Il ?  ‑ Vous ne le savez pas et pourtant vous devenez tous fous à propos de Dieu. »

 

Les Hindous peuvent tout abandonner excepté leur Dieu.  Renier Dieu c'est faire s'effondrer le sol sous les pieds de la dévotion.  Pour eux, la dévotion et Dieu sont inséparables.  Ils ne peuvent jamais renoncer à cela.

Dans l'enseignement du Bouddha, il n'y a ni Dieu ni âme, mais simplement le travail, non pas pour le moi, pour l'illusion du moi.  Nous serons vraiment nous-mêmes quand cette illusion aura disparu.  En ce monde, peu de personnes peuvent parvenir à cette hauteur et travailler pour l'amour du travail.

 

Pourtant, la religion du Bouddha se répandit vite à cause de ce merveilleux amour qui, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, déborda d'un grand coeur et se consacra non seulement au service de tous les hommes mais de toute chose vivante.  C'était un amour qui ne désirait rien d'autre que trouver un chemin qui libérerait tous les êtres de la souffrance.

 

En ce temps‑là, les gens aimaient Dieu, mais ils avaient oublié tout ce qui concernait leurs frères, leurs semblables.  Les hommes, au nom de Dieu, peuvent donner leur propre vie, mais aussi se retourner et tuer leur propre frère, l'homme.  À cette époque, ils auraient sacrifié le fils pour la gloire de Dieu, volé les nations pour la gloire de Dieu, tué des milliers d'êtres pour la gloire de Dieu, saturé la terre de sang pour la gloire de Dieu.  Pour la première fois, ils se tournèrent vers l'autre Dieu :  l'homme.  C'est l'homme qui devait être aimé.  Ce fut la première vague d'un intense amour pour les hommes, la première vague d'une vraie et pure sagesse.  Partie de l'Inde, cette idée submergea graduellement un pays, puis un autre, du nord au sud, de l'est à l'ouest.

 

Ce grand maître voulait faire briller la vérité comme elle doit briller et ceci sans aucun relâchement, sans compromis, sans connivence avec les prêtres, le pouvoir et les rois.  Pas de courbettes devant les superstitions, les traditions quelles qu'elles soient ; pas de respect pour les formes et les livres qu'on observe simplement parce qu'ils viennent de très loin dans le passé.  Il rejeta toutes les Écritures, toutes les formes de pratique religieuse.  Même le sanscrit, le langage parfait dans lequel la religion était traditionnellement enseignée en Inde, il le rejeta pour que ses disciples n'aient aucune chance de s'imprégner des superstitions associées à lui.

 

Une façon de regarder la vérité, autre que celle dont nous venons de parler, est la façon hindoue.  Nous affirmons que la grande doctrine du Bouddha de non-égoïsme peut être mieux comprise si nous la considérons ainsi.  Dans les Oupanichads, se trouve déjà la principale notion de l'Atman et de Brahman.  L'Atman, le Soi, est identique à Brahman, le Seigneur.  Ce soi est tout ce qui est ; c'est la seule réalité. Mâyâ, l'illusion, le fait concevoir comme différent.  Il n'y a qu'un Soi, pas plusieurs.  Ce Soi‑là (ou Moi) brille sous différentes formes. L'homme est le frère des autres hommes parce que tous sont un.  Un homme n'est pas seulement mon frère ; il est également moi‑même. Faire du mal à un point quelconque de l'univers, c'est également me faire mal à moi‑même, car je suis l'univers.  C'est une erreur de penser que je suis M.Untel ou Untel ; ceci est illusoire.

 

Plus vous approchez du vrai Soi, plus l'illusion s'évanouit.  Plus les différences et les divisions disparaissent, plus vous réalisez tout comme unique Divinité.  Dieu existe ; mais Il n'est pas assis sur un nuage.  Il est le pur Esprit.  Où réside‑t‑Il ?  ‑ Plus près de vous que votre moi lui‑même.  Il est l'Âme.  Comment pouvez‑vous concevoir Dieu comme séparé et différent de vous-même ?  ‑ Quand vous Le considérez séparé de vous-même, vous ne Le connaissez pas.  Il est vous‑même.  Telle était la doctrine des prophètes de l'Inde.

 

C'est être égoïste de penser que vous voyez autrui et le monde différents de vous.  Vous pensez que vous êtes différents de moi.  Aussi vous ne pensez pas du tout à moi.  Vous rentrez chez vous ; vous dînez et vous vous endormez.  Si je meurs, vous mangez quand même, buvez et vous êtes joyeux.  Mais vous ne pouvez pas être réellement heureux lorsque le reste du monde souffre.  Nous sommes tous un. La base de la misère est l'illusion de la séparation.  Rien n'existe que le Soi ; il n'y a rien d'autre.

 

La conception du Bouddha est qu'il n'y a pas de Dieu, mais seulement l'homme.  Il répudie la mentalité sous-jacente, l'idée prédominante de Dieu.  Il trouve que cela rend l'homme faible et superstitieux.  Si vous priez Dieu de vous procurer tout, qui alors va dehors et travaille ?  Dieu vient à ceux qui travaillent durement.  Dieu aide ceux qui s'aident eux‑mêmes.  Une idée différente de Dieu affaiblit vos nerfs, amollit vos muscles, vous rend dépendant.  Tout ce qui est indépendant est heureux ; tout ce qui est dépendant est misérable. L'homme a en lui une puissance infinie et il peut la réaliser.  Lui‑même peut la réaliser comme la puissance infinie.  Cela peut être effectué, mais vous ne le croyez pas.  Vous priez Dieu et restez sur vos gardes.

 

Le Bouddha enseigna l'opposé.  Ne laissez pas pleurer les hommes, ne les laissez pas prendre une attitude de prière constante.  Dieu n'est pas un boutiquier.  Avec chaque respiration, vous priez Dieu.  Je parle ; c'est une prière.  Vous écoutez ; c'est une prière.  Y a‑t‑il jamais un mouvement de vous‑même, mental ou physique, qui ne participe pas de l'infinie Énergie divine ?  ‑ Tout est une prière constante.  Si vous appelez prière seulement un groupe de mots, vous rendez la prière superficielle.  De telles prières ne sont pas très bonnes ; à peine peuvent‑elles apporter quelques fruits véritables.

 

Est‑ce que la prière est une formule magique ?  Est‑ce qu'en la répétant simplement vous obtiendrez des résultats miraculeux ?  ‑ Non. Vous devez tous vous efforcer beaucoup et tous atteindre la profondeur de cette Énergie infinie.  Derrière le pauvre, derrière le riche, il y a la même Énergie infinie.  Ce n'est pas parce qu'un homme travaille durement et qu'un autre homme répète quelques mots qu'ils obtiennent un résultat.  Cet univers est une constante prière.  Si vous considérez la prière dans ce sens, je suis d'accord avec vous.  Les mots ne sont pas nécessaires ; la prière silencieuse est meilleure.

 

La grande majorité des gens ne comprend pas le sens de cette notion.  En Inde, un compromis concernant le Soi signifie qu'on a mis le pouvoir dans les mains des prêtres et qu'on a oublié les grands enseignements des prophètes.  Le Bouddha savait cela ; aussi balaya‑t‑il toutes les pratiques et les doctrines des prêtres et il permit ainsi à l'homme de se tenir sur ses propres pieds.  Il lui fut nécessaire d'aller à l'encontre des habitudes des gens.  Pour cela, il dut apporter des changements révolutionnaires.  Le résultat fut que cette religion sacrificatoire disparut pour toujours de l'Inde.  Elle ne fut jamais ranimée.

 

En apparence, le Bouddhisme a quitté l'Inde, mais non en réalité.  L'enseignement du Bouddha contenait un élément dangereux.  C'était une religion réformiste.  Pour susciter ce formidable changement spirituel, il dut donner beaucoup d'enseignements de caractère négatif. Mais si une religion amplifie trop le côté négatif, elle court le danger d'une destruction éventuelle.  Une secte réformée ne peut jamais survivre, s'il y a uniquement réformation.  Seul, l'élément formatif, l'impulsion vraie, c'est‑à‑dire les principes, vivent sans fin.  Lorsqu'une réforme a été apportée, c'est le côté positif qui doit être amplifié et quand la construction est achevée, on doit retirer l'échafaudage.

 

En Inde, à un certain moment, les disciples du Bouddha amplifièrent beaucoup trop le côté négatif de ses enseignements, et cela contribua à un certain déclin de leur religion.  Les aspects positifs étaient étouffés par les forces négatives.  Alors, l'Inde répudia les tendances destructives fleurissant sous le nom de Bouddhisme et contraires à la pensée nationale indienne.

 

L'élément négatif du Bouddhisme – il n'y a ni Dieu ni âme – périt.  J'affirme que Dieu est le seul Être qui existe.  (Ceci est une déclaration très positive.)  Il est la seule Réalité.  Quand le Bouddha dit qu'il n'y a pas d'âme, je déclare :  « Homme, tu es un avec l'univers ; tu es toutes choses ».  Combien cela est positif !  L'élément réformateur disparaît ; mais l'élément formateur n'a pas cessé d'exister à travers le temps.

 

Le Bouddha enseigna la bonté envers les êtres inférieurs et depuis il n'est pas une secte en Inde qui n'ait préconisé la charité envers tous les êtres y compris les animaux.  Cette bonté, cette charité, plus grande qu'aucune doctrine, nous a été laissée par le Bouddhisme.

 

La vie du Bouddha est particulièrement attirante.  J'ai toujours été très impressionné par la personnalité du Bouddha, mais non intéressé par sa doctrine.  J'ai plus de vénération pour son caractère – cette témérité et cet immense amour – que pour nul autre.  Il était né pour le bien de l'humanité.  Certains peuvent chercher Dieu, d'autres peuvent chercher la vérité pour eux-mêmes ; mais il lui était indifférent de connaître la vérité pour lui‑même.  Il cherchait la vérité parce que le peuple était dans un état misérable.  Le moyen pour parvenir à l'aider était son seul souci.  Pendant toute sa vie, il n'eut jamais une pensée pour lui‑même.  Comment pouvons‑nous, ignorants et égoïstes êtres humains à l'esprit étroit, comprendre vraiment la grandeur de ce sage ?

 

Considérez ce merveilleux cerveau !  Pas d'émotivité.  Ce cerveau géant n'était nullement superstitieux.  Ne croyez pas simplement parce qu'un vieux manuscrit a été fait et est passé de mains en mains de vos aïeux jusqu'à vous ou parce que vos amis le désirent.  Mais pensez par vous‑même ; cherchez la vérité par vous-même; réalisez‑la vous même.  Puis donnez‑la à une ou plusieurs personnes, si cela peut leur être bénéfique.  Les niais sans cervelle, à l'esprit faible, au coeur craintif, ne peuvent pas trouver la vérité.

 

On doit être libre et aussi vaste que le ciel.  On doit avoir l'esprit aussi clair que le cristal.  Là seulement peut briller la vérité.  Nous sommes tous remplis de superstitions.  Même dans votre pays, où vous croyez être hautement éduqués, combien êtes‑vous plein d'étroitesse et de superstitions !  Ainsi, malgré toutes vos proclamations de nation civilisée, on me refusa une fois ici une chaise pour m'asseoir parce que j'étais un Hindou.

 

Six cents ans avant la naissance du Christ, au moment où vivait le Bouddha, les habitants de l'Inde devaient avoir une éducation remarquable.  Ils devaient être profondément libres penseurs.  De grandes masses suivirent le Bouddha.  Les rois et les reines donnèrent leurs trônes.  Le peuple était à même d'apprécier et d'embrasser son enseignement, pourtant si révolutionnaire et différent de ce que leur avaient enseigné les prêtres à travers les âges.  Leurs esprits étaient larges, et larges d'inhabituelle façon.

 

Maintenant, considérez sa mort.  S'il fut grand durant sa vie, il le fut aussi au moment de sa mort.  Il mangeait des aliments offerts à lui par un homme d'une race similaire aux Indiens américains.  Les Hindous n'y touchaient pas parce que ces gens mangeaient de tout sans discrimination.  Il dit à ses disciples :  « Ne mangez pas cette nourriture ; mais moi je ne peux pas la refuser.  Allez vers cet homme et dites‑lui qu'il m'a rendu un des plus grands services obtenus dans ma vie :  il m'a libéré de mon corps ».  Un vieillard s'approcha et s'assit près de lui.  Il avait fait beaucoup de kilomètres pour voir le Maître et Bouddha l'enseigna.  Lorsqu'il vit un de ses disciples pleurer, il le gronda en disant :  « Qu'est ceci ?  Est‑ce le résultat de mon enseignement ?  Il ne doit pas y avoir de fausses chaînes ; ne dépendez pas de moi, pas de fausse glorification de cette personnalité passagère.  Le Bouddha n'est pas une personne ; il est une réalisation.  Travaillez pour votre propre salut. »

 

Même prêt à mourir, il ne voulait aucune distinction pour lui‑même.  Je l'adore pour cela en particulier.  Ce qu'on appelle le Bouddha et le Christ sont seulement des noms donnés à certains états de réalisation.

 

Entre tous les maîtres du monde, il fut celui qui nous apprit le mieux à ne dépendre que de nous‑mêmes.  Il nous libéra non seulement des liens de notre fausse identification avec le corps, mais aussi de l'assujettissement à un Être invisible ou à des êtres appelés Dieu ou dieux. Il invita chacun à entrer dans cet état de liberté qu'il appela nirvâna.  Tous doivent l'atteindre un jour.  Cette réalisation est l'épanouissement de l'homme.