RAMAKRISHNA

 

Âme, Dieu et religion
 

Swami Vivekananda

 

Par la connaissance que nous avons du passé, la voix des siècles est descendue jusqu'à nous, la voix des sages dans les Himalaya et des ermites dans la forêt, la voix qui s'est fait entendre aux races sémitiques, la voix qui a parlé par le Bouddha et par d'autres géants spirituels, la voix de ceux qui ont marché dans la lumière qui accompagnait l'homme aux commencements de cette terre – la lumière qui brille partout où l'homme va et qui vit avec lui à jamais.  Cette voix vient à nous maintenant encore.  Elle est comme les petits ruisseaux qui descendent des montagnes.  Tantôt ils disparaissent et tantôt ils surgissent de nouveau, plus abondants, jusqu'à ce que finalement ils s'unissent en un flot majestueux et puissant.  Les messages qui nous viennent des prophètes, des saints et des saintes de toutes les sectes et de tous les peuples se groupent et s'enflent pour nous parler avec la voix triomphante du passé.

 

Et le premier message que cette voix nous apporte est le suivant :  La paix soit avec vous et avec toutes les religions.  Ce n'est pas un message d'antagonisme, mais un message d'unité de la religion.  Étudions‑le d'abord.  Au début du XIXème siècle, on craignait presque que ne fût venue la fin de la religion.  Sous les coups terribles du marteau‑pilon de la recherche scientifique, les vieilles superstitions tombaient en miettes comme des piles de porcelaine.  Ceux pour qui la religion était uniquement un paquet de croyance et de rites dépourvus de sens étaient au désespoir ; ils ne savaient plus que dire, tout leur glissait entre les doigts.  Pendant quelque temps, il sembla que la marée montante de l'agnosticisme et du matérialisme allait inévitablement tout balayer devant elle.  Certains n'osaient pas dire ce qu'ils pensaient.  Beaucoup croyaient la cause de la religion perdue sans espoir de retour.  Mais le courant a changé et nous avons vu venir à la rescousse…quoi ?  L'étude comparée des religions.  L'étude des différentes religions nous a montré qu'en essence elles sont une.  Quand j'étais enfant, ce scepticisme s'est emparé de moi et il m'a semblé pendant quelque temps que je devais renoncer tout espoir de religion.  Mais heureusement pour moi j'ai étudié la religion chrétienne, l'islamisme, le bouddhisme et d'autres encore.  Quelle ne fut pas ma surprise de constater que les mêmes principes fondamentaux enseignés par ma religion étaient également enseignés par toutes les religions.

 

Et voici comment cette découverte m'attira.  Je me demandais :  quelle est la vérité ?  Ce monde est‑il vrai ?  Oui.  Pourquoi ?  Parce que je le vois.  Les magnifiques mélodies que nous venons d'entendre sont‑elles vraies ?  Oui.  Parce que nous les avons entendues.  Nous savons que l'homme un corps, des yeux et des oreilles, et il a en plus une nature spirituelle que nous ne pouvons pas voir.  Et avec ses facultés spirituelles, il peut étudier ces différentes religions et s'apercevoir que dans toutes, les éléments essentiels sont les mêmes – que ces religions soient enseignées dans les forêts et les jungles de l'Inde ou dans un pays chrétien.  Cela nous montre que la religion est une nécessité constitutionnelle de l'esprit humain.  La preuve d'une religion quelconque dépend de la preuve de toutes les autres.  Si par exemple j'ai six doigts à une main, et que je sois le seul dans ce cas, vous pourrez dire que je suis anormal.  On peut appliquer le même raisonnement à la prétention selon laquelle une religion serait vraie et toutes les autres fausses.  Une religion seulement, comme une main de six doigts unique au monde, ce ne serait pas naturel !  Nous voyons donc que si une religion est vraie, toutes les autres doivent l'être aussi.  Il y a entre elles des différences sur ce qui n'est pas essentiel, mais pour ce qui est essentiel, toutes les religions n'en font qu'une.  Si mes cinq doigts sont vrais, cela prouve que vos cinq doigts sont vrais aussi.

 

Où qu'il soit, l'homme a besoin d'acquérir une croyance, il lui faut développer sa nature religieuse.

 

Un autre fait que je constate en étudiant les diverses religions, c'est qu'il y a trois différentes étapes dans la conception qu'on se fait de l'âme et de Dieu.  En premier lieu toutes les religions admettent qu'en plus du corps qui meurt, il y a une certaine partie, ou quelque chose, qui ne change pas comme le corps – un élément qui est constant, éternel, qui ne meurt jamais.  Mais certaines des religions plus récentes enseignent que cette partie de nous qui ne meurt jamais a cependant eu un commencement.  Or tout ce qui a eu un commencement doit nécessairement avoir une fin.  Nous – la partie essentielle de « nous » – n'avons jamais eu de commencement et n'aurons jamais de fin.  Et au‑dessus de nous tous, au‑dessus de cette nature éternelle, il y a un autre Être éternel, sans fin – Dieu.

 

On parle du commencement du monde, du commencement de l'homme, mais le mot « commencement » signifie uniquement le commencement d'un cycle.  Nulle part il ne signifie le commencement de tout le cosmos.  Il est impossible que la création ait pu avoir un commencement.  Aucun de vous ne peut imaginer l'instant du commencement.  Et ce qui a un commencement doit avoir une fin. « Jamais je n'ai été non‑existant, ni toi.  Et jamais aucun de nous désormais ne cessera d'être », dit la Bhagavad Gita. (II, 12).  Partout où l'on parle du commencement de la création, on entend par là le commencement d'un cycle.  Votre corps se heurtera à la mort, mais votre âme jamais.

 

Avec cette idée de l'âme, nous trouvons un autre groupe d'idées relatives à la perfection de l'âme.  L'âme en soi est parfaite.  L'Ancien Testament des Hébreux admet que l'homme était parfait au commencement.  L'homme s'est rendu lui‑même impur par ses propres actions.  Mais il doit recouvrer son ancienne nature, sa nature pure.  Parfois on parle de ces choses en allégories, en fables et en symboles.  Mais lorsque nous commençons d'analyser ces exposés, nous constatons qu'ils enseignent tous que l'âme humaine est parfaite de par sa nature même, et que l'homme doit retrouver cette pureté originelle.  Comment ?  En connaissant Dieu.  Tout comme le dit la Bible des Hébreux :  « Nul homme peut voir Dieu sinon par le Fils ».  Qu'est‑ce que cela signifie ?  Que voir Dieu est le but, l'objectif de toute vie humaine.  La qualité de fils doit nous venir avant que nous puissions devenir un avec le Père.  Rappelez‑vous que l'homme a perdu sa pureté par ses propres actions.  Lorsque nous souffrons, c'est à cause de ce que nous avons fait ; il n'y a pas lieu d'en blâmer Dieu.

 

Étroitement rattachée à ces idées est la doctrine qui était universellement admise avant que les Européens ne la mutilent, la doctrine de la réincarnation.  Certains d'entre vous peuvent en avoir entendu parler et n'y avoir prêté aucune attention.  Cette idée de réincarnation est parallèle à l'autre doctrine de l'éternité de l'âme humaine.  Rien de ce qui se termine à un point ne peut être sans commencement, et rien de ce qui commence à un point ne peut être sans fin.  Nous ne pouvons croire à une possibilité aussi monstrueuse qu'un commencement de l'âme humaine !  La doctrine de la réincarnation affirme la liberté de l'âme.

 

Supposons qu'il y ait eu un commencement absolu.  Alors toute la responsabilité de cette impureté en l’homme retomberait sur Dieu.  Le Père tout‑compatissant responsable des péchés du monde !  Si c'est ainsi que vient le péché, pourquoi l'un souffrirait‑il plus que l'autre ? Pourquoi une telle partialité, venant d'un Dieu qui est toute compassion ?  Pourquoi des millions d'hommes sont-ils foulés aux pieds ? Pourquoi des gens meurent‑ils de faim alors qu'ils n'ont rien fait pour cela ?  Qui en est responsable ?  Si eux n'y sont pour rien, alors sûrement c'est Dieu qui en est la cause.  C'est pourquoi l'explication la meilleure est celle où chacun est responsable des tourments qu'il subit.  Si je fais tourner la roue, je suis responsable des résultats.  Et si je peux apporter la misère, je peux aussi l'arrêter.  Il s'ensuit nécessairement que nous sommes libres.  Il n'est rien que nous ne puissions considérer comme la fatalité.  Il n'y a rien qui vous contraigne.  Ce que nous avons fait, nous pouvons le défaire.

 

À propos de cette doctrine, il y a une controverse sur laquelle je voudrais retenir un moment votre attention, car elle est un peu compliquée.  Nous acquérons toute notre connaissance par l'expérience ; c'est la seule manière.  Ce que nous appelons expérience est sur le plan du conscient ; par exemple :  quelqu'un joue un air au piano ; il place consciemment les doigts sur les différentes touches du clavier.  Il répète cette opération jusqu'à ce que le mouvement des doigts devienne une habitude.  En suite il peut jouer ce même air sans se préoccuper spécialement de chaque touche en particulier.  De même, nous constatons en ce qui nous concerne que nos tendances sont le résultat de nos actions conscientes dans le passé.  Un enfant naît avec certaines tendances.  D'où viennent-elles ?  Aucun enfant ne vient au monde avec tabula rasa, une page blanche, pour esprit.  La page a déjà reçu des inscriptions.  Les philosophes grecs et égyptiens enseignaient dans l'antiquité que nul enfant ne naît avec un esprit vide.  Chaque enfant arrive avec cent tendances distinctes qui sont le résultat d'actions conscientes passées.  Il ne les a pas acquises dans cette vie‑ci, et nous sommes donc obligés d'admettre qu'il doit les avoir eues dans des vies antérieures.  Le matérialiste le plus étroit doit admettre que ces tendances sont le résultat d'actions passées, mais il ajoute que ces tendances sont venues à l'enfant par la voie de l'hérédité.  Nos parents, nos grands‑parents, nos ancêtres viennent jusqu'à nous par cette loi de l'hérédité.  Or si l'hérédité suffit à tout expliquer, il n'est nullement nécessaire de croire à une âme, puisque le corps explique tout.  Nous n'avons pas à entrer ici dans les différentes discussions et controverses sur le matérialisme et le spiritualisme. Jusqu'ici la voie est libre pour ceux qui croient à une âme individuelle.  Nous voyons que pour arriver à une conclusion raisonnable, nous devons admettre que nous avons vécu des vies antérieures.  C'est ce que croient de grands philosophes et de grands sages des temps passés et des temps modernes.  On y croyait chez les juifs.  Jésus‑Christ y croyait.  Il dit dans l'Évangile :  « Avant qu’Abraham fût, je suis ». (Jean 8,58 - Luc 9,8).  Et d'ailleurs parlant de Jésus, on dit :  « qu'Elie était apparu ». (Matthieu VI, 9)

 

Toutes les religions diverses qui se sont développées chez les différents peuples, dans des circonstances et des conditions variées, ont leur origine en Asie, et les Asiatiques les comprennent bien.  Lorsqu'elles sont sorties de leur pays d'origine, elles se sont entachées d'erreurs. Les idées les plus profondes et les plus nobles du christianisme n'ont jamais été comprises en Europe parce que les idées et les images employées par les auteurs de la Bible y étaient étrangères.  Prenez à titre d'exemple les images de la Madone.  Chaque artiste peint la Madone d'après ses propres idées préconçues.  J'ai vu des centaines de tableaux représentant la Cène, et on y montre Jésus‑Christ assis à une table.  Or le Christ ne s'est jamais assis à une table ; il s'accroupissait par terre comme tout le monde et il avait un bol dans lequel il trempait du pain – pas le genre de pain que vous mangez aujourd'hui.  Il est difficile pour n'importe quel peuple de comprendre les coutumes étrangères des autres peuples.  Mais combien plus difficile encore pour des Européens de comprendre les coutumes juives, après des siècles de transformations et d'adjonctions d'origine grecque, romaine, etc. !  À travers tous les mythes et toutes les mythologies qui l'enveloppent, il n'est pas surprenant que l'on ne comprenne plus guère la splendide religion de Jésus, il n'est pas étonnant qu'on en ait fait une religion de boutiquiers.

 

Venons‑en au point dont je vous parlais.  Nous constatons que toutes les religions enseignent l'éternité de l'âme.  Elles enseignent aussi que le brillant de l'âme s'est quelque peu terni, et que la pureté originelle peut être recouvrée par la connaissance de Dieu.  Quelle idée de Dieu se fait‑on dans ces différentes religions ?  Au début, l'idée de Dieu était très vague.  Les peuples les plus anciens avaient différentes divinités :  le soleil, la terre, le feu, l'eau.  Chez les anciens Juifs, nous voyons beaucoup de ces dieux lutter férocement les uns contre les autres.  Puis nous trouvons Elohim, qui était adoré par les Juifs et par les Babyloniens.  Ensuite nous trouvons un Dieu qui règne, suprême.  Mais la conception en varie selon les tribus, chacune affirme que son Dieu est le plus grand de tous.  Et elle essaie de le prouver en se battant contre les autres.  La tribu qui pouvait le mieux combattre prouvait par là que son Dieu était le plus puissant.  Ces races étaient encore plus ou moins sauvages, mais progressivement des idées meilleures se substituèrent aux anciennes.  Toutes ces vieilles idées sont maintenant disparues ou jetées au débarras, mais toutes ces religions sont le résultat d'une croissance qui a duré des siècles ; aucune n'est tombée du ciel toute prête.  Chacune s'est constituée peu à peu.  Ensuite viennent les idées monothéistes :  croyance en un seul Dieu, qui est omnipotent et omniscient, le seul Dieu de l'univers.  Ce Dieu unique est extra‑cosmique :  Il vit dans les cieux.  Il est affublé des conceptions grossières de ceux qui L'ont découvert.  Il a une gauche et une droite, Il a un oiseau dans la main, et ainsi de suite.  Mais nous constaterons une chose, c'est que les dieux de tribus ont disparu, et que le Dieu unique de l'univers, le Dieu des dieux, les a remplacés.  Cependant Il est encore un Dieu extra‑cosmique.  Il est inapprochable, rien ne peut arriver près de Lui.  Peu à peu pourtant, cette idée‑là change aussi, et à l'étape suivante nous trouvons un Dieu immanent dans la nature.

 

Dans le Nouveau Testament, on enseigne :  « Notre Père qui es aux cieux » (Matthieu VI, 9), un Dieu vivant dans le ciel et séparé des hommes.  Nous vivons sur terre et Lui dans les cieux.  Plus loin nous trouvons cet autre enseignement qu'Il est un Dieu immanent dans la nature ; Il n'est pas seulement Dieu au ciel, Il est aussi sur terre.  Il est le Dieu en nous.  Dans la philosophie hindoue, nous trouvons également un stade où Dieu est tout aussi proche de nous.  Mais nous ne nous arrêtons pas là.  C'est le stade non‑dualiste, dans lequel l'homme se rend compte que le Dieu qu'il adore n'est pas seulement le Père dans les cieux, mais qu'Il est aussi sur la terre et que « Mon Père et moi sommes un ». (Jean X, 30).  Il comprend dans son âme qu'il est Dieu Lui‑même, mais qu'il en est seulement une expression moins haute.  Tout ce qui est réel en moi est Lui :  tout ce qui est réel en Lui est Moi.  L'abîme qui séparait Dieu et l'homme est ainsi comblé.  Et ainsi nous découvrons comment, en connaissant Dieu, nous trouvons le royaume des cieux au dedans de nous. (Luc XVII, 21).

 

Dans le premier stade, dans le dualisme, l'homme sait qu'il est une petite âme personnelle, Jean, Pierre ou Jacques, et il dit :  « Je veux rester Jean, Pierre ou Jacques pendant toute l'éternité, et ne jamais être rien d'autre ».  Un meurtrier pourrait tout aussi bien dire :  « Je veux rester assassin à jamais ».  Mais avec le temps Jacques disparaît et retourne à l'Adam originel et pur.

 

« Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu ». (Matthieu V, 9).  Pouvons‑nous voir Dieu ?  Évidemment non.  Si Dieu peut être connu, Il ne sera plus Dieu.  La connaissance est une limitation.  Mais mon Père et moi sommes un :  je découvre la réalité dans mon âme.  Ces idées sont exprimées dans certaines religions, dans d'autres elles ne sont que suggérées.  Dans d'autres encore elles ont été ostracisées.  Dans ce pays‑ci, les enseignements du Christ sont maintenant bien mal compris.  Et si vous me le pardonnez, je dirai même qu'ils n'y ont jamais été très bien compris.

 

Les différents stades de la croissance sont absolument nécessaires pour atteindre la pureté et la perfection.  Au fond, tous les divers systèmes religieux reposent sur les mêmes idées.  Jésus dit que le royaume des cieux est au dedans de nous.  Et il dit aussi :  « Notre Père qui es aux cieux ».  Comment concilier ces deux enseignements ?  De la façon suivante.  Quand il prononçait cette dernière phrase, il s'adressait aux masses non instruites, aux foules qui n'avaient pas d'éducation religieuse.  Il était nécessaire qu'il leur parlât dans leur propre langue.  Les masses demandent des idées concrètes, quelque chose que les sens puissent saisir.  Un homme peut être le plus grand philosophe du monde et rester un enfant en matière de religion.  C'est seulement quand un homme est parvenu à un niveau élevé de spiritualité, qu'il peut comprendre que le royaume des cieux est au‑dedans de lui.  C'est le véritable royaume de l'esprit.  Nous voyons ainsi que les contradictions et les points douteux qui paraissent exister dans toutes les religions ne font qu'indiquer différents stades de croissance.  Et dans ces conditions nous n'avons le droit de critiquer la religion de personne.  Il y a des étapes dans lesquelles les formes et les symboles sont nécessaires ; ils sont le langage que les âmes qui sont à ces étapes peuvent comprendre.

 

L'idée suivante que je veux vous soumettre, c'est que la religion ne consiste pas en doctrines et en dogmes.  Ce n'est pas ce que vous lisez, ou les dogmes auxquels vous croyez qui ont de l'importance, c'est ce que vous réalisez.  « Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu ».  Oui, dès cette vie.  Et cela, c'est le salut.  D'aucuns enseignent qu'on ne peut arriver au salut qu'en marmonnant des mots. Mais aucun grand Maître n'a jamais enseigné que des formes extérieures soient nécessaires pour le salut.  Le pouvoir d'y arriver est au‑dedans de nous.  En Dieu nous avons la vie et le mouvement. (Actes XVII, 28).  Les credo et les sectes ont aussi leur rôle à jouer, mais ils sont pour les enfants, ils ne durent qu'un temps.  Les livres ne font jamais des religions, ce sont les religions qui font des livres, il ne faut pas l'oublier.  Nul livre n'a jamais créé Dieu, mais Dieu a inspiré tous les grands livres.  Et aucun livre n'a jamais créé une âme ; il ne faut pas l'oublier non plus.  Le but de toutes les religions est de réaliser Dieu dans l'âme.  C'est la religion universelle unique.  S'il existe une vérité universelle qu'on trouve dans toutes les religions, je la vois dans la réalisation de Dieu.  Idéals et méthodes peuvent varier, mais cela reste le point central.  Le cercle peut avoir mille rayons différents, mais tous convergent vers le même centre, qui est la réalisation de Dieu :  quelque chose derrière notre monde des sens, ce monde du manger, du boire et des inepties incessants, ce monde d'ombres trompeuses et d'égoïsme.  Ce quelque chose existe, au‑delà de tous les livres et de tous les credo, au‑delà des vanités de ce monde, et c'est la réalisation de Dieu au dedans de nous.  Un homme peut croire à toutes les églises du monde, il peut avoir dans sa mémoire tous les livres sacrés qui aient jamais été écrits, il peut se faire baptiser dans tous les fleuves du monde, et malgré tout cela, s'il n'a aucune perception de Dieu, je le classe avec les athées les plus étroits.  Par contre un homme peut n'être jamais entré dans une église ou une mosquée, n'avoir jamais pris part à aucune cérémonie religieuse, mais s'il sent Dieu au dedans de soi, et que cela l'élève au‑dessus des vanités de ce monde, cet homme est un saint, quelle que soit l'étiquette que vous lui appliquiez.  Dès qu'un homme proclame qu'il a raison, ou que son église a raison, et que tous les autres ont tort, c'est lui qui a complètement tort.  Il ne sait pas que la preuve de sa religion dépend de la preuve de toutes les autres.  Amour et charité pour la race humaine toute entière, voilà le critère du véritable esprit religieux.  Et par là je n'entends pas la déclaration sentimentale que tous les hommes sont frères, j'entends qu'on doit sentir l'unité de la vie humaine.  Tant qu'ils ne sont pas exclusifs, je me rends compte que tous les credo et toutes les sectes sont à moi ; tous sont magnifiques.  Tous aident les hommes à atteindre la véritable religion.  J'ajouterai qu'il est bon de naître dans une église, mais qu'il est mauvais d'y mourir.  Il est bon de naître enfant, mais il est indésirable de rester un enfant.  Les églises, les cérémonies, les symboles sont bons pour les enfants, mais lorsque l'enfant a grandi, l'église ne peut plus le contenir ; elle doit éclater, ou alors c'est lui qui éclate.  Nous ne devons pas toujours rester des enfants.  C'est comme si l'on essayait d'habiller avec un même manteau des gens de toutes les tailles et de toutes les carrures.  Je n'ai rien à dire contre l'existence des sectes dans le monde.  Plaise à Dieu qu'il en existe encore vingt millions de plus.  Plus il y en aura, plus nous aurons de choix.  Ce que je n'aime pas, c'est qu'on essaye d'appliquer une même religion dans tous les cas.  Bien que toutes les religions soient exactement les mêmes, leur forme doit varier par suite des conditions dissemblables dans lesquelles se trouvent les différentes nations.  Chacun de nous doit avoir sa propre religion individuelle pour tout ce qui concerne les formes extérieures.

 

Il y a bien des années, j'ai été voir dans mon pays un grand sage, un très saint homme.  (Sri Ramakrichna).  Nous avons parlé de nos livres révélés, les Védas, de votre Bible, du Coran, et des livres révélés en général.  À la fin de notre conversation, le sage me dit d'aller prendre un livre sur sa table.  C'était un almanach qui contenait notamment des prévisions sur les pluies pendant l'année.  Le sage me demanda de lire ces prévisions, et je lus combien d'eau devait tomber.  Puis il me dit :  « Maintenant prends le livre et presse‑le ».  Ce que je fis.  Alors il me dit :  « Tu vois, mon garçon, il n'en est pas sorti une goutte d'eau !  Tant qu'il n'en sort pas d'eau, ce n'est qu'un livre, rien qu'un livre !  De même, tant que ta religion ne te fait pas réaliser Dieu, elle est inutile.  Celui qui ne fait qu'étudier des livres pour y trouver la religion me rappelle la fable de l'âne, qui portait un lourd chargement de sucre, mais n'en connaissait pas la saveur.  »

 

Allons‑nous conseiller aux hommes de s'agenouiller et de gémir :  « Misérables pécheurs que nous sommes » ?  Non, rappelons‑leur plutôt leur nature divine.  Je vais vous raconter une histoire :  une lionne à la recherche d'une proie rencontre un troupeau de moutons.  Comme elle bondissait pour en saisir un, elle mit bas un lionceau et mourut sur place.  Le jeune fauve fut élevé dans le troupeau, il apprit à manger de l'herbe et à bêler comme un mouton, et il ne se douta jamais de ce qu'il était.  Un jour un autre lion aperçut le troupeau et fut stupéfait d'y voir un énorme lion qui broutait et bêlait.  Le troupeau s'enfuit, et le lion‑mouton aussi.  Mais l'autre lion guetta une occasion et un jour il trouva son congénère endormi.  Il le réveilla et lui dit :  « Tu es un lion » « Non », protesta l'autre ; et il se mit à bêler.  Mais l'autre lion l'emmena vers l'étang et lui demanda de s'y mirer.  Ne lui ressemblait‑il pas, à lui, au lion ?  L'autre regarda et en convint. Alors le lion étranger se mit à rugir, et lui demanda d'en faire autant.  Le lion‑mouton essaya sa voix, et bientôt il put pousser lui aussi un magnifique rugissement.  Il n'était plus un mouton.

 

Mes amis, je veux vous annoncer à tous que vous êtes aussi puissants que des lions.

 

Dans une pièce sombre, allez‑vous vous frapper la poitrine et crier :  « Il fait noir !  Il fait noir ! »  Non, la seule façon de faire la lumière est d'allumer une lampe, et alors l'obscurité disparaît.  Le seul moyen de réaliser la lumière qui est au‑dessus de vous est d'allumer la lumière spirituelle qui est en vous.  Alors l'obscurité du péché et de l'impureté s’enfuira loin de vous.  Pensez à votre moi supérieur, et non au moi inférieur.