RAMAKRISHNA

 

Tayumanava
 

Swami Ritajanananda

 

Le temple, situé sur le rocher de Trichirapalli, est très ancien.  Plusieurs saints ont visité ce lieu et chanté les louanges de Shiva à qui il est dédié.  La tradition raconte qu'à cet endroit, le Seigneur dans sa grâce infinie, prit la forme de la mère d'une jeune femme souffrante pour venir la soigner, et qu'en conséquence on lui donna le nom sanscrit « Mathrubhuteswara », c'est-à‑dire « celui qui devint la mère ».  En langage tamil, « Tayumanava » a la même signification.  Ainsi, Mathrubhuteswara comme Tayumanava sont des noms de Shiva.

 

Un soir, les cloches mélodieuses du temple appelèrent les pieux dévots à l'office du soir.  Jeunes et vieux se mirent à monter les marches, un peu plus tôt que de coutume, pour arriver à l'heure du culte.  Alors que le soleil disparaissait à l'horizon, le prêtre leva la lampe aux flammes multiples, et l'agita devant le Seigneur.  Le son des flûtes se mêlait à celui des cloches et à la prière des dévots qui psalmodiaient « Hara, Hara Mahadeva ! », inspirés par l'atmosphère religieuse qui régnait dans le temple.

 

Dans la foule, il y avait un jeune homme d'une vingtaine d'années.  Ses traits étaient charmants et sa démarche majestueuse.  Bien que s'étant joint au groupe des dévots, il était clair qu'il ne se sentait pas pleinement satisfait.  Mais c'était parce qu'il désirait une aide spirituelle plus grande.

 

Le service se terminait et les dévots quittèrent lentement le temple.  Mais le jeune homme s'attarda dans les couloirs comme s'il attendait quelque chose.  Puis il finit par sortir aussi.  Dehors, il remarqua près d'une porte du temple un sadhou absorbé dans une profonde méditation.  Son visage était illuminé, montrant l'intensité de la félicité qu'il goûtait dans sa contemplation.  À l'exception de son bol de mendiant, d'un bâton et d'un livre, il n'y avait rien d'autre près de lui.  Les gens du pays avaient souvent vu ce sadhou, mais il ne parlait jamais à personne.  Pour cette raison, on l'appelait « mauna swami », le moine silencieux.

 

Le jeune homme était curieux d'en savoir davantage sur le saint.  De plus, tout ce qu'il avait appris des Écritures sacrées avait allumé en lui le désir d'avoir une vie plus élevée, et il cherchait ardemment un guide.  Il voulait donc savoir jusqu'à quel point le saint pouvait lui venir en aide.  Alors il s'assit près de lui et attendit.  Les heures passaient et le saint ne bougeait toujours pas !  À la fin, lorsque la nature entière fut plongée dans un profond sommeil et qu'il fut minuit passé, le saint ouvrit doucement les yeux.  Il fut surpris de voir le jeune homme assis près de lui à une heure aussi tardive, et il lui en demanda la raison.  Le jeune homme qui ne s'attendait pas à ce que le moine silencieux lui adressa la parole, se sentit troublé et ne trouva rien d'autre à dire que :  « Puis‑je savoir quel est le nom du livre qui se trouve à côté de vous ? » Il est étrange que le jeune homme ait posé cette question !  Mais le saint lui donna calmement le titre du livre « Shiva‑Jnana‑Siddhi ».  « Monsieur, » dit le jeune homme, « je vous serais très obligé de m'expliquer la signification des mots « Shiva, Jnana, Siddhi ».  Le saint lui expliqua que cela signifiait « atteindre la connaissance de Shiva », et voyant la ferveur de son auditeur il se mit à lui expliquer la nature de Dieu, la signification de la connaissance et le but que ce livre enseignait.  La conversation prit vite la forme d'une discussion, et le saint écouta les questions que le jeune homme lui posait et éclaircit tous ses doutes.  À la fin de la conversation le jeune homme comprit que le sadhou n'était pas un homme ordinaire, mais qu'il était un lettré, un connaisseur des Écritures.  C'était vraiment un jour béni pour lui.  Il avait rencontré un saint qui possédait toutes les qualités d'un véritable gourou.  Ses prières n'étaient donc pas restées vaines, et le Seigneur lui avait envoyé le Maître qu'il cherchait.  Alors il se prosterna devant le saint et lui demanda de l'accepter comme disciple.  Le saint qui avait remarqué la soif de vie spirituelle qui habitait le coeur du jeune homme, consentit à le prendre comme disciple et il lui donna une initiation préliminaire.

 

Mais qui était ce jeune homme ?  Au début du XVIIe siècle, le prince Vijoyaraya Chokkalinga Nayakar gouvernait Trichinopalli et le pays environnant.  Il avait un intendant du nom de Ketilyapillaï qui venait de Vedaranyam.  Il gérait très bien les affaires du royaume et gagna l'admiration du prince.  Très généreux de nature, il donna même son fils unique à son frère aîné qui n'avait pas d'enfant.  Mais les années passaient et voyant la vieillesse approcher, il sentit le besoin d'avoir un autre fils.  Il commença alors à prier le Seigneur de Trichinopalli de le bénir et de lui envoyer un fils.  Sa prière fut exaucée et sa femme mit au monde un fils appelé Tayumanava.  L'enfant grandit et on l'envoya à l'école le moment venu.  Cet enfant était précoce et s'intéressa à ses études.  Il maîtrisa tout ce qui était utile pour se faire une carrière dans la vie et apprit également le sanscrit et le tamil.  Mais quand il eut quatorze ans, son père mourut subitement.  Le prince ayant entendu parler des merveilleuses qualités du jeune homme, le nomma intendant à la place de son père sans tenir compte de son jeune âge.  Tayumanava entreprit son nouveau travail avec confiance et habileté.  Et il passait ses heures de loisir à étudier les Écritures sacrées qui l'intéressaient énormément.  Il lut toutes les Upanishads, les Puranas, les Agamas, les Shastras et il conclut que le seul but de la vie était la réalisation de Dieu.  Peu à peu cette certitude devint une passion absorbante.  Il se sentait inquiet et désirait trouver un gourou qui puisse lui montrer la voie.  Un jour qu'il se rendait au temple avec cet espoir, l'incident que nous avons mentionné plus haut se produisit, et il rencontra le sadhou dont nous avons déjà parlé.

 

Tayumanava fut très heureux de trouver ce saint vénérable.  Lorsque le jour se leva, le saint se prépara à quitter le temple où ils s'étaient rencontrés.  Tayumanava voulut le suivre, mais le saint l'en empêcha en lui disant :  « Rentre chez toi et fonde un foyer.  Ne regrette pas cette nécessité.  Quand le temps sera venu, je reviendrai à toi et je t'initierai au sannyasa ».  Mais le disciple ne se sentait pas satisfait de cette solution.  Le désir d'abandonner immédiatement le monde et de pratiquer des austérités sous la direction de son Maître le poussa à refaire la même demande.  Alors le saint se tourna vers lui et d'une voix douce, il lui dit :  « Sois tranquille ! » Puis il s'en alla.

 

Ces deux mots, bien qu'ils n'aient aucune signification spéciale pour les autres, furent un message de grande importance pour Tayumanava.  Il trouva qu'ils contenaient une véritable richesse d'enseignements spirituels en lui rappelant l'essence même de toutes les Écritures.  Tous les livres, sans exception, soulignaient que l'aspirant spirituel doit arriver à la maîtrise des sens qui le mènera au calme du mental.  Sans la maîtrise des désirs, personne ne peut plonger dans le royaume de l'esprit.  En réfléchissant à tout cela, il se disait :  « Comme mon Maître est bon !  En prononçant ces deux mots, il m'a fait plonger en moi‑même et il m'a montré combien je suis indigne, actuellement, de mener une vie ascétique.  Mes passions sont‑elles maîtrisées ?  Suis‑je arrivé à cet état de renoncement qui me permettrait de devenir un moine errant ? » Il lui fallait donc rentrer chez lui et se préparer à cette ultime décision.

 

Les jours s'écoulaient et il comprenait clairement à quel point son mental était le jeu de ses passions et il sentait qu'il était difficile de le calmer.  Les paroles de son Maître vinrent à son secours et les nobles instructions qu'il avait reçues au temple ce soir‑là, lui donnèrent du courage.  Il ne pouvait penser à son Maître que comme le Seigneur lui‑même, ayant pris une forme humaine afin de l'éclairer.

 

Il était venu à lui comme celui qui est l'incarnation de la Connaissance et de la Béatitude.  Tayumanava composa un certain nombre de psaumes d'adoration dédiés à son Maître, l'appelant le Swami Mauna, le Seigneur de tous, la lumière du ciel, etc.  Mais malgré la discipline spirituelle qu'il menait, malgré toutes ses luttes intérieures, il continuait son travail comme par le passé.

 

Quelques mois plus tard, le prince mourut et il eut de plus grandes responsabilités.  Il lui fallut travailler durement afin que la maison royale ne soit pas affectée par la mort du roi.  La reine voyait souvent le jeune homme dans le palais et elle se mit à l'aimer passionnément.  Quand elle commença à lui manifester son attachement, Tayumanava fut choqué de sa faiblesse et lui fit des remontrances.  Mais que peuvent faire les conseils quand on a affaire à une personne vaniteuse ?

 

Toutes ses paroles furent vaines et Tayumanava se sentit en danger, tant pour sa position au palais que pour sa vie, si cette situation se prolongeait.  Alors, une nuit, il quitta Trichirapalli, sans que quiconque s'en aperçoive.

 

Le matin vint et les membres de la maison royale s'aperçurent vite de l'absence de l'intendant.  On le chercha partout, mais il demeura introuvable.  La nouvelle de sa disparition arriva aux oreilles de son frère aîné qui habitait Vedaranyam.  On envoya des messagers à différents endroits de la région et plusieurs mois après son départ, on finit par le retrouver dans un lieu solitaire, près de Ramnad.  Son frère s'y rendit et comprit que Tayumanava se livrait à de sévères austérités.  En voyant son corps émacié et ses cheveux tout emmêlés, les larmes lui montèrent aux yeux.  Il s'assit près de lui et le supplia d'abandonner le genre de vie qu'il menait et de revenir à Vedaranyam, où il pourrait continuer sa vie spirituelle avec un peu plus de confort.  Et il lui dit :  « Si tu n'aimes pas la vie au palais de Trichirapalli, tu pourras rester chez moi.  Tu disposeras de tout ton temps et nous veillerons sur toi ».  Les pleurs et les paroles affectueuses de son frère finirent par décider Tayumanava et il accepta d'aller vivre à Vedaranyam.  Mais ce ne fut pas tout.  En arrivant, il apprit que ses parents lui avaient arrangé un mariage et il dut y consentir.  Son Maître ne lui avait‑il pas dit de fonder une famille ?  Il lui obéirait donc et attendrait patiemment.  Et quelques années plus tard, sa femme donna naissance à un garçon et mourut.  Tayumanava fit tous les rites funèbres, et pensa que le Seigneur arrangeait bien les choses en le libérant de ses obligations dans le monde.  L'enfant fut confié à des parents, et Tayumanava termina sa vie de chef de famille.

 

Un soir, le Mauna Swami apparut devant lui et lui dit que maintenant il pouvait renoncer au monde.  Sans plus attendre, Tayumanava fit tous les préparatifs nécessaires à la cérémonie du sannyasa et le soir même, après avoir reçu les dernières instructions de son Maître, il quitta la ville.  Les environs de Ramnad convenaient parfaitement à la vie spirituelle qu'il désirait mener et il s'y rendit.  Dorénavant, il n'y avait plus aucun obstacle sur sa route, et il put commencer à pratiquer les exercices yoguiques que son Maître lui avait enseignés.  Il passa là le reste de sa vie, à l'exception de quelques courtes visites qu'il fit dans des lieux de pèlerinage comme Chidambaram.  On dit qu'il vécut jusqu'à un âge avancé, bien qu'on ignore la date exacte de sa mort et de sa naissance.  Il est certain qu'il passa la majeure partie de sa vie dans la contemplation spirituelle qu'il exprima ensuite dans les nombreuses compositions littéraires qu'il a laissées.

 

Actuellement, les oeuvres poétiques de Tayumanava occupent une place importante dans la littérature religieuse du pays tamil.  Alors que les premiers Nayanmars (saints shivaïtes) et les Alvars (saints vishnouïtes) chantèrent respectivement les louanges de Shiva et de Vishnou, Tayumanava se servit d'une nouvelle approche.  Il adora la Réalité suprême, l'Unique tout‑pénétrant, qui est au‑delà de l'esprit et de la parole.  Son Maître l'avait initié au culte de Shiva, mais Tayumanava parvint bientôt au‑delà du nom et de la forme.  Nous devons nous rappeler que Tayumanava est né dans une famille shivaïte et qu'il reçut l'enseignement de la philosophie shivaïte dans laquelle le Suprême est appelé Shiva.  Ce qui dans le Vedanta est sat‑chit‑ananda est nommé para Shiva dans le shivaïsme du Sud de l'Inde.  Mais bien que Tayumanava ait une origine purement shivaïte, il décrit le Suprême dans un sens beaucoup plus universel.  Cette façon de présenter la Réalité ultime lui valut d'être accepté par tous les hindous religieux, quelle que soit la forme religieuse ou la croyance à laquelle ils appartiennent.  Il fut reconnu comme étant un grand saint, aussi bien par les Shivaïtes que par les adorateurs de Vishnou.  Pour donner un exemple de l'universalité de sa pensée, nous citerons le début du premier poème de son livre dédié au Para Shiva.

 

Ô Seigneur, vous brillez partout, plein de béatitude, nous ne pouvons pas Vous décrire comme étant ici ou là.  Vous êtes plein de grâces !  Vous êtes Shakti et Vous êtes Celui qui garde l'univers entier en Elle.  Par Votre volonté Vous donnez la vie à toutes choses.  Vous passez inaperçu à travers le mental et la parole des hommes.  Vous êtes celui que les sectes se disputent, comme un trésor depuis le commencement des temps.  Vous êtes nôtre, nôtre !  Vous êtes le Tout Puissant, le Tout‑Connaissant dans l'éternité, et Vous êtes sans changement.  Vous ne connaissez ni la nuit, ni le jour.  Vous êtes Cela que mon âme désire et qui, seul, peut donner la joie constamment.  Nous pensons à Vous, grand et silencieux comme le ciel.  Ô Vous, Âme de tout ce que nous voyons, laissez-nous Vous adorer.

 

Mais, d'autres fois, Tayumanava s'adresse au Seigneur comme Shiva ou Shakti, car il sent qu'ils sont les aspects d'un même Akhanda Sat‑chit‑ananda qui pénètre toutes choses au monde, qui est trop difficile à décrire et à qui il s'adresse dans le passage suivant de son poème :

 

Certains croyants T'appellent :  « Ô Mère !  Ô Mère ! » D’autres disent « Ô Père !  Ô Père ».  Au‑delà de la tombe, certains crient en vain, sans aucune foi.  Partisans de ceci, de cela, d'autres encore T'appellent « la Lumière ineffable, l’Espace illimité, le Verbe primordial, le But, le Monde sans prix, le Temps ! »  Tu es tout cela et Tu es au ‑delà de tout cela, la Sagesse éternelle.  Plein de grâce, tu joues avec le bonheur.  Quelle merveille !  Qui peut pénétrer Ta gloire, ô Âme des âmes, sur terre et en d'autres mondes, ô Toi, véritable Essence qui pénètre tout ! »

 

Il est certain que les Védas, les Agamas et les autres Écritures ne prêchaient pas des croyances différentes, mais n'étaient que des chemins divers qui mènent au même but.  En vérité, le Seigneur vient à nous sous la forme dans laquelle nous désirons Le voir.  Ainsi, Tayumanava dit :

 

Les Védas, les Agamas, les grands Puranas, ainsi que les légendes et les autres contes disent tout au long la croyance de l’Advaïta et du Dvaïta aussi.  Car la Vérité du Dvaïta bien comprise vous mène à la Lumière de l'Advaïta.  Ici, la raison, les faits et les textes sacrés concordent.  Le Dvaïta et l'Advaïta sont un.  Je n'ai pas besoin d'autre discipline ; ce que je pense, je le suis devenu.  Par la pensée constante que « Tu es moi », je peux suivre la voie de l'Advaïta.  Quel que soit ce que je pense de Toi, en cette même forme, Tu descends en moi.  Qu'ai‑je besoin de plus !  Ô Âme des âmes de la terre et des autres mondes !  Ô Véritable Essence qui pénètre tout !

Cette toute pénétrante essence, sans forme particulière, possède l'attribut de la grâce qui joue un rôle important, en conduisant le dévot au Seigneur.  Les adeptes de la voie théiste trouvent toujours que la grâce divine joue un rôle important dans la vie des saints, et Tayumanava appartient à ce groupe lorsqu'il décrit comment la miséricorde du Seigneur lui fut toujours accordée.  Comme la vache qui cherche son petit veau, le Seigneur vint à lui sous la forme de son gourou pour le bénir et l'aider.  À chaque minute de sa vie, il ressentit la bienveillance du Seigneur, et il l'exprime en ces termes :

 

Lorsque le Maître du silence me bénit de Sa grâce et la fit croître, est‑il étonnant que toutes les royautés m'aient paru n'être qu'une comédie ?  Je n'ai compté ni mes perles, ni mes grains, lorsque je me donnai à Toi pour la première fois.  Comme une pluie bienfaisante, ô Nuage chargé de grâce, avec tout ton art maternel, Tu es toujours près de moi.  Ta grâce est la seule chose que je connaisse, gracieux Seigneur.  Tu es le bateau qui conduit au port.  La main qui le conduit, cette main, je la tiens pour toujours.

 

Mais, bien que Tayumanava ressentit la grâce du Seigneur, il n'obtint pas facilement la paix de l'esprit et la félicité intérieure.  Ses luttes furent ardentes et nombreuses.  Il eut à franchir un grand nombre d'obstacles sur sa route.  Il se sentait souvent déprimé de ne pas obtenir cette vision de béatitude malgré ses prières.

 

Plusieurs de ses hymnes décrivent ses difficultés et ses luttes qui sont en fait, les luttes de tous les mystiques.  Arriver à la sublimation de tous les instincts, sans avoir à faire aucun effort, n'est le lot que de bien peu d'âmes très évoluées, alors que ceux qui doivent passer par une vie d'austérités et de disciplines spirituelles sont nombreux.  L'attachement au corps et aux plaisirs des sens, qui est fort tenace par nature, doit être maîtrisé par la discrimination et l'effort d'un esprit vigilant.  L'irréalité du monde, comparée à la réalité de l'Absolu est largement expliquée par Tayumanava.  Le seul état qui soit vraiment digne d'être atteint, est l'état de « mauna », et c'est seulement alors que le mental vagabond est amené au repos en plongeant dans l'Ultime Réalité.  Et Tayumanava disait dans son poème :

Quoi que j'apprenne, quel que soit le discours entendu, mon mental n'est pas stable.  Et pas un atome de ce sens du moi n'a faibli, pas plus que les milliers de désirs cachés dans mon coeur.  Sur terre, a‑t'on jamais vu un mental aussi obtus que le mien !  Ô Félicité suprême qui embrasse tous les mondes autour de nous, comme aussi les mondes lointains !

 

Et il ajoutait :

Comme c'est étrange d'identifier Cela qui ne peut être exprimé par des mots comme étant soi et y penser jour et nuit !

 

Il est vrai qu'un mental instable qui saute perpétuellement d'une chose à une autre est un obstacle sur le chemin de la réalisation.  Nous lisons plus loin :

Il n'y a pas de limite aux désirs.  Les grands empereurs de la terre veulent bâtir des ponts sur l'océan !  Les hommes riches de Kubera veulent apprendre l'alchimie !  Les personnes parvenues à un âge avancé se donnent du mal pour trouver des eaux de jouvence afin de prolonger leur vie !  Quand je songe à tout cela, je pense qu'après tout, j'ai besoin de nourriture et de repos !  Ô Seigneur, Toi qui es Félicité entière, empêche mon mental de gambader de désir en désir !  Conduis-moi à l'état sans mental !  Ô Seigneur de toute pénétrante félicité !

 

Enfin, le saint réussit dans sa quête, et il est intéressant d'étudier l'état auquel il parvint et qui était le but de sa vie.

 

Lorsque nous étudions la vie d'un saint, nous voyons qu'elle correspond exactement à la vie de nombreux mystiques et que leur réalisation finale est la même.  On dit que lorsqu'ils sont bien établis dans la dévotion à leur idéal, ils expérimentent un état de félicité incomparable à aucune joie terrestre, et que cet état est indescriptible par des mots.  Dans cet état, le saint ou le mystique se sent uni à quelque chose de plus grand que lui et qu'on peut appeler « l'Âme du monde », « Dieu » ou « l'Absolu », suivant son choix.  Cette présence écrasante rend le chercheur incapable de rien faire.  Sainte Thérèse, lorsqu'elle parvenait à cet état, se sentait malade et incapable de prier.  Elle disait :

J'étais enveloppée d'esprit avec une telle force, que je n'offrais aucune résistance quelconque.

 

Ailleurs, elle décrit cette expérience :

À la vitesse d'un boulet de canon, une envolée se produit à l'intérieur de mon âme.  Je ne peux la décrire autrement que comme une envolée.  Bien que se produisant sans bruit, cette impression est trop manifeste pour être une illusion, et l'âme est en dehors d'elle‑même.  Du moins c'est l'impression que l'on a.  Et alors, dans cet état, les grands mystères nous sont révélés.

 

Sri Ramakrichna, en essayant de décrire sa première vision disait :

La pièce avec ses portes et ses fenêtres, le temple, tout s'évanouit.  Il me sembla que plus rien n'existait !  Et à la place, je perçus un océan de conscience, éblouissant et sans limites.  Où que je tournais les yeux, aussi loin que je regardais, je voyais arriver de tous côtés et dans un bruit fracassant, d'énormes vagues de cet océan lumineux.  Elles se précipitèrent furieusement sur moi, s'écroulèrent et m'engouffrèrent.  Roulé par elles, je suffoquai.  Je perdis conscience et je tombai !  Que se passait‑il à l'extérieur ?  Je n'en sais rien mais jusqu'au fond de moi‑même j'étais conscient de la présence de la Divine Mère.

 

Nous trouvons des expressions semblables pour exprimer leurs expériences chez d'autres nombreux mystiques.  Pour essayer d'expliquer cet état, ils font souvent des comparaisons avec le sentiment de l'amour humain dans sa plus grande expression d'intensité, pour tenter de faire comprendre cette intense félicité.  On trouve aussi dans des ouvrages de certains mystiques des comparaisons érotiques qui les aident à décrire leurs expériences d'intense bonheur.  C'est le cas de « l' Ananda Kalippu » ou le « Réveil de la Félicité », ouvrage qui reste le chef d'oeuvre de Tayumanava.  Ce poème retrace toute la vie de ce grand saint sur le chemin spirituel en montrant ses débuts, ses luttes et sa réalisation.  Le poème prend la forme d'une narration dans laquelle une jeune fille décrit à une amie comment elle a rencontré son bien‑aimé.  Elle lui raconte les paroles qu'il lui a dites et lui exprime tout le bonheur qu'il lui a donné.  Mais nous devons garder à l'esprit que le « Bien‑Aimé » dont il est question n'est pas un homme, ni la narratrice une jeune fille, mais qu'il s'agit d'un poème symbolisant la rencontre de l'âme humaine avec sa propre réalité, son propre soi.  Voici un extrait de ce poème :

Ô Lui, le premier de tous, l’Éternel, Lui qui est lumineux de Connaissance et de Félicité, Il vint me trouver, silencieux, et comme un ami Il me dit des choses inexprimables !  Comment puis‑je exprimer Ses paroles ?  Par ruse, Il m'a prise à part, et sans que j'y sois préparée, il prit possession de moi.  Brise tous tes liens et accroche‑toi à Moi, m'a‑t‑il dit !  Et quand je l'eus fait, comment exprimer le frisson que j'ai ressenti et les paroles qu'il m'a dites ?

 

Dans un passage suivant du poème, Tyumanava décrit en quelques lignes comment il rencontra son Maître et comment il reçut l'initiation.  Il dit :

Longtemps j'ai erré, bafouillant comme un possédé jusqu'à ce que la délivrance vienne, quand mon Seigneur, chassant le fantôme des désirs, me prit et me garda à Ses pieds.  Maîtrisant mes passions, mon amour pour Lui devint croissant et Il prit possession de moi sans que je ne puisse prononcer une parole.  J'ai perdu ma caste et ma situation dans la société, mais comment vivrais‑je si je le dévoile ?  Ma soeur, ce n’est pas un amant terrestre, mais Il est mon guide et mon Dieu.

 

Voyons comment Tayumanava décrit dans l'Ananda Kalippu l'état de félicité auquel il est parvenu.  Il utilise encore le même procédé, le récit qu'une jeune fille fait à une amie.  Ici, elle lui dit :

Il me fit un tour magnifique, et quelle joie j'en ressentis !  Pendant que le corps frissonnait, des larmes commencèrent à couler de mes yeux comme les eaux de l'océan inondent le rivage !  Il me montra ma nature réelle, me disant de comprendre que je n'appartenais à aucun des cinq éléments.  Comme c'était habile de Sa part de me faire Sienne !  Quand je commençai à comprendre que j'avais conquis et la vie et la mort, je m'aperçus que tout était un jeu de mon mental.  Mon Seigneur vint à moi et me dit de voir avec les yeux de la grâce.  Mais je fus assez folle pour essayer de voir avec les yeux de mon intelligence trouble, et je ne vis que ténèbres où moi‑même je n'étais pas.  Il me demanda de ne pas me considérer autre que Lui‑même.  Comment décrire cette merveille et comment dire la félicité qui m'envahit ?  J'atteignis la vaste étendue de la félicité.  Toute obscurité disparut en moi et je ne vis plus rien d'autre que Sa beauté.

 

Tayumanava nous montre comment cette ultime expérience avec la joie incomparable qu'elle apporte, peut nous faire comprendre combien sont insipides les plaisirs du monde et combien il est ridicule de s'attacher à la vie transitoire qui est aussi vaporeuse que le sommeil.  Il exprime cette pensée dans le passage suivant :

Le corps vit peu de temps.  Pourquoi l'imagines-tu réel, mon amie ?  Quelle réponse donneras‑tu au Seigneur de la mort quand il frappera à ta porte ?  Y a‑t‑il plus fous que nous, pèlerins étrangers en cette terre, dans nos corps de chair, courant follement après les flammes de la luxure pour nous y échauder et nous y brûler et perdre ainsi notre état de pureté !  Le Seigneur de l’Amour, Kama, a perdu son corps, sachant que les plus jolis corps ne servent qu'à nourrir les feux de l'enfer.  Et ce sont là des vérités enseignées par les Écritures.  Ne dites ni « oui » ni « non » aux choses de la vie, mais demeurez silencieux et attentifs.  Le Seigneur Lui‑même vous apprendra tout.

 

La description splendide qui est présentée dans la poésie de Tayumananva, la musique qui l'accompagne et les sentiments élevés qui y sont décrits rendent ce poème très populaire.

 

Tous les ouvrages de Tayumanava qui forment ensemble plus d'un millier de stances, sont d'un immense intérêt et d'un grand attrait.  Ils nous expriment les difficultés et les luttes de tous les véritables aspirants à la vie spirituelle.  Ce grand saint fait partie de ceux qui sont au‑delà des sectes et pour lesquels l'union mystique avec le Seigneur est le vrai but de la vie.  Il suit les instructions de son Maître « Sois tranquille » et nous demande de nous abandonner totalement et d'attendre patiemment la grâce divine.