RAMAKRISHNA

 

La spiritualité
 

Swami Ritajanananda

 

La spiritualité est un sujet très important.  On associe généralement très étroitement la spiritualité et la religion, et pour cette raison, les gens parlent de spiritualité hindoue, de spiritualité chrétienne, russe, etc.  Cela nous montre bien combien la religion est étroitement associée à la spiritualité.  Il est également vrai qu'on ne peut pas dissocier la spiritualité de la religion.  Tout d'abord, essayons de comprendre ce qu'est la spiritualité et ce que le mot spiritualité, lui‑même, signifie exactement.  Dans les différents dictionnaires, il est mentionné que c'est l'action de Dieu sur l'âme, ou l'inspiration qui vient de Dieu, alors que toute activité intérieure de l'âme est détachée des sens.  En langage simplifié nous pouvons dire que la spiritualité est la pratique d'actions dirigées ou inspirées par Dieu ou quelqu'autre idéal élevé.  Il n'y a pas seulement la foi, mais également une intense consécration.  Une personne engagée sur cette voie, consacrant son temps et son énergie à un idéal élevé est considérée comme étant une personne spirituelle.  Bien que les moines et les nonnes consacrent leur temps entièrement en pratiques spirituelles, cela ne signifie pas que la spiritualité soit leur apanage, parce que les chercheurs de Dieu ne se trouvent pas uniquement dans les monastères et les couvents.  Un auteur nommé Fédotov dit que la spiritualité se détermine par la morale la plus haute et les qualités intellectuelles de l'homme dans sa relation avec Dieu et la nature, envers lui‑même et autrui.  Dans la vie sociale ou culturelle, le mot spiritualité pris dans ce sens, trouve son expression dans la philosophie, l'art et l'éthique d'une nation ou d'une civilisation.  Wordsworth ou Keats par exemple, sont hautement représentatifs de la spiritualité anglaise comme cela est exprimé dans le mouvement romantique du XIXème siècle.

 

D'une façon plus exacte ou plus précise, le mot spiritualité est appliqué à la vie religieuse dans son sens le plus intérieur et le plus profond, ainsi qu'à la vie en Dieu avec toutes les expériences spirituelles qui proviennent de cette source divine.  La prière est le centre, le coeur de la spiritualité, et cela n'est pas uniquement vrai de la prière mystique seule.  En réalité, le mysticisme, comme l'expérience de l'union à Dieu (une figure employée par beaucoup de religions en plus du Christianisme), est un phénomène exceptionnel dans la vie religieuse.  Les énergies engendrées par la prière d'union ne demeurent pas enfermées dans la cellule d'un saint contemplatif, mais se répandent, et quelquefois elles fertilisent des lieux très éloignés dans le monde civilisé de l'époque.  L'influence spirituelle déployée par saint François ou sainte Thérèse en sont des exemples historiques.

 

Cependant, l'influence la plus puissante sur les gens est exercée non pas par la prière mystique mais par la prière ordinaire, par l'attitude de l'homme ordinaire envers Dieu, dans ses prières et dans sa vie morale.  Nous trouvons ainsi diverses explications.

 

Un être humain est composé d'un corps matériel et d'une entité immatérielle appelée esprit.  Cela est reconnu dans toutes les civilisations comme également une autre notion, celle de l'Esprit suprême, appelé aussi Dieu.  La spiritualité est la relation entre cet Esprit suprême et l'être humain.  Étant donné que la religion traite de Dieu, la spiritualité est en rapport étroit avec la religion.  Les pratiques religieuses sont faites à la fois pour l'individu et pour le groupe.

 

Lorsque nous parlons de spiritualité, nous parlons généralement du stade individuel et de ses pratiques pour atteindre l'Esprit suprême.  Ainsi, les prières, la méditation, la contemplation intense, les jeûnes, les vigiles sont des pratiques spirituelles par lesquelles un dévot de Dieu espère L'atteindre.  Quelques‑unes de ces pratiques sont communes à beaucoup de religions, telles que les prières, les méditations, mais quelques autres ne le sont pas.  Ainsi, si nous considérons les pratiques, nous trouverons quelques différences.  Mais le point essentiel est, qu'aussi loin qu'une personne puisse aller profondément en elle‑même pour sentir cela, elle puisse accéder au Suprême.  Quelle intense concentration on doit avoir pour arriver à ce que le fonctionnement du mental parvienne à s'arrêter et pour que la nature spirituelle seule se manifeste !  Nous ne pouvons pas parler de spiritualité dans les termes de l'intellect parce que cela concerne la personne entière, aussi bien sa compréhension que ses sentiments.  Lorsqu'une personne plonge profondément dans la recherche spirituelle, elle lui consacre tout son temps et utilise son énergie différemment des autres; on ne peut comprendre ce qui se passe alors.  Son comportement peut paraître étrange et on peut penser que cette personne est devenue folle.  C'est une période de sa vie très difficile à comprendre pour le monde.

 

Une personne qui entre dans la voie spirituelle se détache des choses du monde.  Aussi doit‑on se souvenir des paroles de Swami Vivekananda :

Nous assistons à des conférences, nous lisons des livres, nous argumentons et nous raisonnons au sujet de Dieu et de l'âme, de la religion et du salut.  Tout ceci n'est pas la spiritualité, parce que la spiritualité n'existe ni dans les livres ni dans la théorie ou la philosophie.  Ce n'est pas en apprenant ou en raisonnant que nous trouvons la spiritualité; c'est une croissance intérieure véritable.  Même les perroquets peuvent apprendre par coeur certaines choses et les répéter.  Vous avez de l'instruction… et puis quoi ?  Lorsque la véritable lumière viendra il ne restera, alors, rien de tout cet apprentissage livresque, ni des livres savants.  L'homme qui ne sait même pas écrire son nom, peut être parfaitement spirituel, tandis que celui qui a toute une bibliothèque dans la tête peut échouer à l'être.  Apprendre n'est pas une condition du progrès spirituel, pas plus que l'érudition.  L'attouchement du Gourou, la transmission de l'énergie spirituelle donneront la vie à votre coeur.  Ainsi commencera la croissance.  C'est cela le baptême du feu.  Ne vous arrêtez jamais, allez de l'avant.

 

Ces paroles mettent en évidence le point essentiel suivant lequel la spiritualité ne dépend pas de l'intelligence, ni de la quantité du savoir.  Les auteurs des Oupanichads avaient découvert cela il y a bien longtemps.

 

La vie en ce monde présente différents aspects :  vie matérielle, vie intellectuelle, vie artistique, etc. et vie spirituelle, bien que souvent les gens ne soient pas conscients de la vie spirituelle et ne la développent pas.  Chacun d'entre nous a ses propres attirances et ses goûts personnels.  Peu de gens sont attirés par la vie spirituelle, et ceux‑ci peuvent l'être de multiples façons.  Certains se plongent dedans, d'autres flottent à la surface et d'autres encore restent entre ces deux extrêmes.  Aussi les gens disent‑ils que c'est la grâce de Dieu qui les a amenés à Lui.  Même accepter le Seigneur n'est pas possible si nous ne recevons pas Sa grâce.  Plus d'un saint a reconnu qu'il ne cherchait pas Dieu, mais que le Seigneur le trouva et créa en lui l'intérêt désiré, autrement il aurait gaspillé sa vie entière à poursuivre les plaisirs mondains.  Le poète F. Thomson l'exprima ainsi dans son poème « Le Limier du Ciel ».

 

Ce n'est pas qu'un intérêt passager, mais un intérêt permanent et le chercheur de Dieu s'y plonge de plus en plus.  Un jour ou l'autre, il voit que ses prières ne sont pas vaines, et il commence à se sentir de plus en plus heureux, car il s'aperçoit qu'il n'a pas perdu son temps.  Nous entendons de nombreux saints s'exprimer ainsi.  Il peut arriver que pendant un certain temps on ne fasse pas du tout de progrès.  Comme dans la vie ordinaire on est habitué à obtenir des résultats pour ses actions, on est tenté de croire qu'on verra aussi dans ce domaine des résultats sensibles, quelque sorte d'expérience pour nous convaincre que le Seigneur a bien entendu nos prières.  Mais rien n'est aussi rapidement visible, car, aussi sincère que nous soyons, il reste tellement de désirs mondains et d'attachements que nous ne pouvons pas fixer totalement notre pensée sur l'Idéal choisi.  Combien d'entre nous sont réellement capables de plonger profondément dans la contemplation, même simplement pendant cinq minutes, au point de ne pas être dérangés ou rappelés vers le monde par un bruit ou une odeur ?  Pouvons‑nous complètement ignorer le monde extérieur, ne pas ouvrir les yeux pour voir ce qui arrive autour de nous, même s'il s'agit d'un tout petit murmure ou de quelques mots prononcés à voix basse ?

 

De plus, nos actions quotidiennes et nos relations avec autrui laissent de fortes marques qui émergent au moment même de nos méditations qui en sont très perturbées.  Bien des gens trouvent difficile de rester longtemps en méditation.  Le mental vagabonde çà et là.  Pourquoi ?  La réponse est simple.  Le mental se dirige vers les pensées qui sont attirantes ou celles qui se rapportent à une expérience pénible.  Ainsi il court après les expériences du monde.  La vie spirituelle ne doit pas se passer ainsi.  C'est tout à fait différent.  Le désir d'une vie spirituelle est fondé sur quelque chose d'inhérent à une personne, ce désir doit être éveillé par le contact avec une grande âme, ou par la lecture de quelque livre d'un saint, ou encore par une expérience personnelle qui transforme notre vision de la vie.  Mais cela doit être très profond en nous.  Prenons un exemple :

 

Sri Ramakrichna était prêtre.  C'était son métier pour gagner sa vie.  Il vint au temple et fit tout ce qu'un prêtre doit faire :  nettoyer l'autel, laver les ustensiles, apporter les fleurs, allumer les lampes, décorer l'image et accomplir tout ce qui se rapporte au rituel.  C'est là le devoir d'un prêtre.  Il aurait pu faire cela toute sa vie et vivre comme les autres qui travaillent dans un temple.  Mais il commença à avoir des doutes et à se demander s'il y avait vraiment un Dieu, particulièrement dans l'image qu'il devait accepter comme étant la Mère divine vivante.  Et de plus, ce doute devint si grand et si fort qu'il tourna à l'obsession.  Il ne pouvait pas se libérer de la question :  « Ô Mère, es‑Tu vraiment là ?  Acceptes‑Tu ce culte que je T'adresse, ou est‑ce que tout cela est ma seule imagination ? » Cette question devint insupportable et finalement il pensa qu'il était préférable de mourir.  Alors vint une expérience, une expérience qui répondait à sa question.  Ainsi, il y avait eu l'intensité de la question.

 

Le chercheur spirituel passe quelquefois par ce chemin, avec une grande question.  Mais la plupart des gens ne suivent pas cette voie à cause de leur éducation, de leurs idées sur la vie et sur Dieu, et parce que ces personnes ne sont pas aussi candides que l'était Sri Ramakrichna.  Cela ressemble pour beaucoup à un véritable enfantillage.  De plus, aucun livre ne peut réellement convaincre que Dieu existe et nous faire comprendre, même simplement un peu, ce que signifie le mot Dieu.  Nous ne pouvons pas dire qui sera attiré par Dieu et qui ne le sera pas.  Toutes les religions acceptent l'idée de la grâce divine.  C'est cette grâce qui fait que quelqu'un va vers Lui.  Autrement, on peut passer sa vie entière à jouer ou à s'amuser sans désirer Dieu.  On dit que la grâce éveille le pécheur qui dort et l'amène au salut.  La personne se repent, met tout son zèle et son désir à s'enflammer et ainsi son enthousiasme devient très grand.  C'est une autre manière qui amène les gens à s'intéresser à la vie spirituelle.  Évidemment sans la grâce de Dieu, nous ne pouvons aboutir à rien.  Cela ne peut être réglé, et nous ne pouvons jamais savoir quand ni comment la grâce divine viendra.  Nous devons essayer toute notre vie.

 

Il existe aussi d'autres cas où les gens sont extrêmement pressés et se mettent à souffrir.  Pendant un moment d'intense souffrance ils prient :  « Ô Seigneur ! si Vous existez vraiment, je Vous en prie, aidez‑moi !  Je n'ai personne vers qui je puis aller et je suis complètement perdu ».  Parfois ces gens obtiennent l'aide secourable d'une façon inattendue, alors qu'ils pensaient que ce n'était pas possible.  Ils sont extrêmement surpris.  Ils ne peuvent arriver à croire qu'eux, qui n'avaient jamais été attirés par Dieu, qui n'avaient jamais prié, même pendant un court instant, puissent subitement obtenir cette aide qu'ils pensaient ne pas mériter.  Sentir cela est un moment essentiel de leur vie, et d'une grande importance.  Ils s'étonnent de voir combien le Seigneur est compatissant d'avoir exaucé leurs prières et de venir vers eux.  Plus la situation est douloureuse, plus la foi en Dieu se manifeste, et c'est la vie tout entière qui en est changée.  Il y eut, et il y a encore beaucoup de gens dont la vie a été complètement changée, et pour qui s'est établie une forte attraction pour la vie spirituelle.  Lorsque Girish, le dévot de Sri Ramakrichna disait qu'il ne pouvait pas du tout penser à Dieu, car il était trop occupé, et lorsque Sri Ramakrichna lui répondit qu'il prendrait lui‑même son fardeau et qu'il prierait pour lui, Girish en fut tout heureux.  Mais cela même obligea Girish à penser jour et nuit à Sri Ramakrichna.  Un changement prodigieux se fit en lui.  Ainsi, l'éveil à la vie spirituelle peut se faire de nombreuses façons.

 

Nous devons nous rappeler lorsque nous parlons de la vie spirituelle qu'elle n'est pas en relation avec la vie religieuse d'un groupe.  C'est quelque chose de tout à fait personnel.  La personne que le Suprême intéresse a sa propre voie d'approche.  Elle n'est pas conditionnée par une organisation quelle qu'elle soit.  Ainsi lorsque nous lisons des livres au sujet d'hommes spirituels faisant partie d'une église orthodoxe, nous voyons que beaucoup d'entre eux vivaient au début dans un monastère et que c'est seulement plus tard qu'ils allèrent vivre seuls en menant une vie vraiment très dure.  Naturellement, dans certains pays la liberté d'aller seul et de pratiquer la vie spirituelle dans la solitude a toujours existé.  Plus d'un homme ou d'une femme ont passé leur vie en ermite.  Petit à petit, ils finirent par éprouver une grande joie à ce qu'ils faisaient.  Ils avaient très peu d'intérêt pour le monde extérieur, car ils avaient axé leur vie sur leur vocation.  Prenons deux exemples :  saint Séraphin et Aghoramani une sainte femme de l'Inde qu'on appelait aussi la Mère de Gopal.

 

Le premier était un habitant de la Russie et la deuxième une femme de l'Inde.  Naturellement ils appartenaient à deux pays différents qui avaient des bases religieuses différentes.  Mais étaient‑ils vraiment différents ? C'est ce que nous allons voir.

 

Aghoramani vécut à une période postérieure à saint Séraphin.  C'était une femme toute simple qui ne pouvait pas se vanter d'avoir quelque instruction.  Elle n'avait eu aucune formation religieuse, n'étant jamais allée au couvent, et elle avait vécu seule dans une petite pièce près d'un temple alors qu'elle était très jeune.  Tout ce qu'elle savait faire c'était de répéter le nom du Seigneur, qui est une prière, et d'adorer l'image de son Idéal choisi, qui était Krichna bébé, appelé aussi Gopala.  Sa vie était totalement consacrée à l'adoration de Gopala.  Lorsque tous ses devoirs séculiers étaient terminés, ce qui ne prenait guère de temps, elle se mettait à prier à deux heures du matin, disait‑on, et continuait jusqu'à huit ou neuf heures dans la matinée.  Puis elle se rendait au temple près duquel sa pièce était située et elle y travaillait.  En revenant, elle s'affairait chez elle, préparant une nourriture très simple, faite d'un peu de riz et de quelques légumes, qu'elle offrait et prenait ensuite comme son repas.  Puis elle se reposait un peu, après quoi elle se remettait à prier jusqu'à l'heure du culte dans le temple, auquel elle assistait toujours.  En rentrant dans sa chambre, elle recommençait ses prières jusqu'à une heure tardive de la nuit.  Elle vécut ainsi trente années.  Aghoramani était seule et n'aimait pas que quelqu'un pénètre dans son unique pièce.  D'après les quelques renseignements que nous avons, il est clair qu'elle vivait comme un ermite s'étant entièrement consacrée à l'adoration de sa divinité, sous la forme de Gopala.  La plus grande partie de son temps se passait en prières avec quelques heures consacrées au travail dans le temple et à assister au culte.  La propriétaire du temple qui était aussi attirée par la vie spirituelle, l'avait prise en amitié.  Un jour, elle emmena la Mère de Gopal en pèlerinage.  Ce voyage mis à part, elle n'alla jamais nulle part ailleurs.

 

En 1 884, elle alla voir Sri Ramakrichna qui était déjà bien connu dans cette région comme étant un saint.  Cette visite apporta un changement dans sa vie.  Tout d'abord, elle eut la certitude que Sri Ramakrichna était vraiment un saint parfait et elle fut profondément attirée par lui.  De plus, la façon dont Sri Ramakrichna la reçut ainsi que son amie la propriétaire du temple, son comportement très libre comme celui d'un enfant, lui demandant à manger, et le fait de voir Gopala dans le corps de Sri Ramakrichna, ainsi que d'autres expériences mystiques, lui firent finalement comprendre que tout ce culte extérieur et ses longues heures de méditation n'étaient plus nécessaires.  Un jour, elle demanda à Sri Ramakrichna ce qu'elle devait faire pour sa vie spirituelle.  Le Maître répondit qu'elle n'avait plus rien à faire et qu'elle avait atteint le but de la vie spirituelle.  Cette vie complètement consacrée à l'adoration de Gopal lui avait fait finalement réaliser Sa présence, et ceci entraîna un changement total en elle.  Gopal n'était pas seulement un Enfant divin jouant avec elle tout le temps, mais il était aussi partout.  Les gens autour d'elle n'étaient autres que Gopal.  En chaque personne elle ne voyait que Gopal, qu'elle soit homme ou femme, jeune ou vieille.  Lorsqu'elle devint de plus en plus âgée, elle passait la plupart du temps avec son cher enfant Gopal.  Cela formait tout son univers et dura jusqu'à ses derniers instants.  Elle vécut environ quatre‑vingt quatre ans et rendit son dernier soupir entourée de nombreux dévots, et qui avaient pour elle un amour, une vénération et une admiration très grande.  Les disciples et les dévots de Sri Ramakrichna venaient la voir aussi souvent que possible pour rester avec elle le plus longtemps possible.  Parfois, lorsque les gens lui posaient des questions sur la vie spirituelle, elle répondait :  « Pourquoi me demander cela à moi ?  Qu'est‑ce que je sais, moi une vieille femme qui n'a jamais lu la moindre écriture sacrée et qui n'a jamais eu le moindre enseignement spirituel ! » Mais lorsque les gens insistaient et la pressaient, elle appelait son Gopal :  « Oh ! mon Gopal chéri ! regarde ce qui m'arrive !  Ils me posent des questions et je ne sais quoi dire !  S'il te plait, aide‑moi ! » Puis inspirée par la présence de Gopal elle répondait de façon très satisfaisante, bien que malheureusement, nous n'ayons aucun document.  À partir du moment où elle rencontra Sri Ramakrichna elle n'eut plus aucun doute et elle fut complètement immergée dans son idéal spirituel, et fut très heureuse le reste de ses jours.  Soeur Nivedita fut très vivement impressionnée par cette femme toute simple, sans aucune prétention, et qui était complètement absorbée dans la vie spirituelle.  Depuis l'instant où elle la rencontra, son amour pour elle continua jusqu'à la mort de la Mère de Gopal.  Sri Sarada Devi, Swami Vivekananda et tous les disciples monastiques tenaient en grande estime cette enfant de Dieu, qui représentait la vie spirituelle d'une femme ordinaire.

 

Revenons maintenant à saint Séraphin, naturellement nous verrons que c'est une histoire différente.  Jeune homme, Séraphin entra au monastère alors qu'il n'avait que dix‑neuf ans et passa tout son temps à suivre strictement les règles de la vie monastiques et à prier pendant ses moments libres.  Ses jeunes années s'écoulèrent ainsi, dans un ascétisme sévère qui devait le préparer à une vie de mystique absorbé dans la prière.

 

Il naquit en 1 759.  Dès son plus jeune âge, il fut d'un naturel contemplatif, à tel point qu'il ne trouvait aucun intérêt à la vie ordinaire.  On raconte qu'il avait des visions du monde céleste même quand il était jeune.  Aussi n'est‑il pas étonnant qu'il rejoignit très jeune le monastère.  Mais cette vie ne le satisfit pas pleinement.  Il désirait plonger plus profondément dans la prière et la contemplation pour lesquelles un coin tranquille était nécessaire.  Aussi, alors qu'il avait trente-cinq ans, il alla vivre dans une petite cabane dans la forêt qui entourait le monastère.  Son ermitage était une cabane grossière, avec un poêle, elle avait une véranda et un vestibule.  Il s'efforçait d'être aussi indépendant que possible et il évitait la compagnie des gens.  Il faisait pousser quelques légumes.  Il put continuer de mener sa vie ascétique rigoureusement, sans être dérangé par quiconque.  Il y avait une très large pierre à mi‑chemin entre son ermitage et le monastère.  Il demeurait sur cette pierre pendant la nuit, et priait en se tenant debout ou à genoux avec les bras levés.  Nous ne savons pas quelles expériences il a eues.  Il n'écrivit jamais aucun livre, et les instructions que nous avons pour la vie spirituelle ne font en aucun cas référence à sa vie spirituelle personnelle.  Celle‑ci a dû être très satisfaisante et elle l'amena à un haut niveau spirituel.  Ses rapports avec les gens étaient empreints d'une grande douceur et il appelait toute personne à laquelle il parlait « ma Joie » et aux femmes il disait « Mère ».  Il répondait à toutes les questions concernant la vie spirituelle clairement, dans une langue très simple et du fait de sa vie personnelle, ses réponses inspiraient ses auditeurs.  Bien qu'il fisse beaucoup pour les gens, les guérissant même, il sentait que ce n'était absolument pas lui qui agissait mais le Seigneur.  Ainsi nous voyons qu'il s'était complètement consacré et abandonné à Jésus et que tout ce qui arrivait était, pour lui, la volonté du Seigneur.  Un jour un ami lui dit :  « Père, l'âme humaine vous est révélée comme le visage dans un miroir.  J'ai vu de mes yeux que, sans écouter le récit des malheurs et des besoins spirituels de ce pèlerin qui vous rendait simplement visite, vous lui avez dit tout ce qui le concernait ». La réponse de frère Séraphin fut remarquable.  Il posa tout d'abord sa main droite sur les lèvres du Prieur qui était en train de lui parler et lui dit :  « Il n'en est rien, ma Joie !  Le coeur humain n'est ouvert qu'à Notre‑Seigneur, et Dieu seul voit dans le coeur humain.  Ce pèlerin, comme vous le faites tous, venait à moi – pauvre pécheur et serviteur de Dieu – et ce que le Seigneur m'ordonne de dire, autant que je suis son serviteur, je le dis à celui qui cherche un conseil profitable.  Je considère que la première pensée qui me vient à l'esprit est un signe de Dieu et je l'exprime sans même savoir ce qu'il y a dans l'âme de mon visiteur.  La seule chose que je fasse est de croire que la volonté du Seigneur m'inspire ainsi pour le bienfait des autres ».  Ces mots indiquent clairement combien le saint était uni au Seigneur.

 

Ces deux exemples montrent que, quelle que soit la religion dans laquelle on naît, l'esprit d'une personne spirituelle est complètement attiré vers le Suprême et, il ou elle, s'abandonne totalement en acceptant toutes choses comme venant de Lui.  Naturellement ces personnes-là sont très rares.  Beaucoup de gens peuvent être religieux mais bien peu sont intensément attirés pour chercher Dieu.  On dit que c'est la grâce de Dieu qui fait que les gens sont attirés par cet idéal.  Parfois c'est d'abord le besoin matériel qui crée l'intérêt, et par la suite cet intérêt se transforme et l'amour pour l'idéal s'accroît.  La personne qui est intérieurement vraiment attirée par la vie spirituelle s'y plongera.

 

Jusqu'ici, nous avons examiné la spiritualité telle que les dévots du Seigneur la comprennent et la pratiquent.  On peut se demander ce qui se passe pour ceux qui sont attirés par le Védanta.  Pour ceux dont l'Absolu, le Nirgouna Brahman, est l'idéal et qui considèrent le Soi le plus intime comme identique au Brahman, qu'est-ce que la spiritualité signifie ?  Ils n'ont aucune idée de ce que sont les prières, les rites ou les cérémonies.  Quelle est leur approche et comment, finalement, atteignent‑ils le but ?  Ce sont des questions bien naturelles.  En une phrase :  « Qu'est‑ce que la spiritualité pour ceux qui suivent la voie du Védanta ? ».

 

Il est vrai que les adeptes du Védanta ne suivent pas le même chemin que les dévots.  Ayant lu ou entendu les instructeurs des Oupanichads qui affirment que la Réalité suprême est Brahman, que notre Soi ou Atman est aussi Brahman, ils s'appliquent à trouver ce qu'est Brahman, ce qu'est Atman et comment les deux sont reliés.  Les adeptes du Védanta n'ont ni temple ni église où aller et c'est une discipline entièrement personnelle.  La conviction doit venir que l'univers entier, avec ses multiples formes, est entièrement la manifestation de l'unique Réalité qui est infinie et éternelle.  Il n'y a aucune possibilité de La décrire et Elle ne peut jamais devenir un objet que l'esprit puisse appréhender.  Les Oupanichads ont souvent dit :  « Les mots ne peuvent La décrire et l'esprit ne peut L'atteindre ».  Mais on peut en avoir un aperçu par la pratique des disciplines spirituelles.  Les Oupanichads disent aussi que cela n'est possible que par la grâce du Suprême.  Mais l'homme doit se donner du mal.  Il doit faire de grands efforts.  Une ancienne Oupanichad, la Chandogya présente l'importance de la persévérance, de la discrimination et du raisonnement pour atteindre la Connaissance suprême de la conscience de soi qui est en nous et que l'on considère être la Réalité finale.  Examinons cela à travers une histoire.

 

Un jour, les Devas et les Assouras entendirent parler de la Réalité ultime qui est libre du péché, de la vieillesse, de la mort et de la peine, libre de la faim et de la soif, qui ne désire rien, qui n'imagine rien et qui doit être regardée comme le Soi ultime.  Le sujet les attira parce qu'ils n'avaient jamais rien rencontré de semblable.  Les Devas choisirent alors Indra pour les représenter et les Assouras Virotchana.  Ces deux personnages devaient aller voir Prajapati, le Seigneur de toutes les créatures.  Comme c'était la coutume à cette époque, tous deux durent attendre 32 ans avant que leur maître leur accorde la sagesse spirituelle.  Prajapati leur demanda alors ce qui les avait amené ici.  Indra et Virotchana expliquèrent le but de leur venue :  connaître la nature du Soi.  Le maître voulait que ses disciples la découvrent par eux‑mêmes, en employant la méthode qui consiste à faire des efforts et des erreurs.  Ainsi il dit que ce n'était rien que l'image que nous voyons dans l'oeil, dans l'eau et dans un miroir.  C'est cela dit‑il, que l'on regarde comme le Brahman immortel et sans peur.  Les deux disciples étaient satisfaits d'avoir obtenu ce qu'ils cherchaient.  Puis ils se parèrent de vêtements somptueux, d'ornements et regardèrent leur image.  Les réflexions étaient naturellement semblables à eux.  Virotchana était tout heureux.  « Ainsi ce corps est le Soi suprême » pensa‑t‑il, puisque la réflexion montrait son corps tel qu'il était vêtu.  Il rentra chez lui et dit aux Assouras qu'il connaissait le Soi, et ainsi tous se réjouirent en habillant leur corps, en mangeant et en buvant.  Mais Indra ne put accepter cela parce qu'il y avait contradiction entre la déclaration « le Soi suprême libre de tout péché, libre de la vieillesse, de la mort et du chagrin, etc. » et ce corps qui n'est pas éternel, qui n'est pas libéré de la vieillesse, etc.

 

Aussi retourna‑t‑il voir son maître et il lui dit qu'il devait être instruit.  Le maître lui demanda de pratiquer des austérités encore pendant 32 ans et quand il revint, le maître dit :  « Le vrai Soi est ce qui est heureux dans les rêves et qui est le Brahman immortel et sans crainte, ou en d'autres termes, l'état de rêve est le Soi ».  Bien que cela parusse satisfaisant sur le moment, Indra découvrit rapidement qu'il ne pouvait en être ainsi, car dans l'état de rêve on ressent de la souffrance lorsqu'on est frappé et de la crainte quand on est pourchassé.  Il dut donc demander d'autres éclaircissements.  Cette fois, Prajapati, le maître, dit que la conscience dans le sommeil profond était le Soi.  Mais Indra ne put pas encore accepter cette explication, car dans le sommeil profond nous n'avons aucune connaissance de nous‑même ni du monde extérieur.  C'est comme si on n'était qu'une grosse bûche.  Aussi quand il revint voir son maître, celui‑ci lui dit :  « Ô Indra, ce corps est sujet à la mort mais en même temps, c'est ce qui garde intérieurement l'Atman immortel.  Parce que cet Atman est en lui, l'homme est conscient du plaisir et de la peine.  Pour Atman, il n'y a ni plaisir ni peine lorsque le corps est abandonné.  Le vent et les nuages, l'éclair et le tonnerre n'ont pas de corps et viennent des espaces célestes, ils apparaissent sous leur propre forme, et de même cet Être serein.  Atman s'en va du corps mortel, rejoint la lumière la plus haute et apparaît dans sa propre forme.  Cet Être serein qui apparaît dans sa forme propre est la Personne Suprême ».  Ces paroles du maître montrent clairement que ce qui est en nous esprit ou Atman, n'est nul autre que l'Esprit suprême mentionné ici en tant que Personne suprême.  Nous ne savons pas quand cette connaissance parvint aux Rishis (aux sages‑voyants).  C'était évidemment il y a des milliers d'années.  Cela les impressionna vivement et produisit en eux une très importante transformation, remarquée par ceux qui vivaient auprès d'eux.  À partir de cette époque tout l'idéal védantique devint l'idéal le plus important.  Toutes les autres études ou connaissances venant de différentes sciences semblaient bien inférieures et ne pouvaient être satisfaisantes.  Beaucoup d'érudits allèrent de‑ci de‑là à la recherche d'un maître qui puisse leur enseigner cette connaissance :  Brahma‑vidya, la connaissance de Brahman.

 

Si nous voulons ajouter quelque chose sur ce qui est à la base de la culture indienne et de la mentalité de ce peuple, nous devons nous souvenir que cette Brahma‑vidya a pénétré profondément dans l'esprit hindou, et même si le peuple n'est pas toujours conscient de cet héritage, des hommes et des femmes – jusqu'à ce jour – en ont une connaissance entière ou partielle qui fait que les Hindous endurent toutes les luttes de la vie.  Les Oupanichads affirment qu'un connaisseur de Brahman devient Brahman.  C'est‑à‑dire que lui‑même n'est plus un « je » limité et conditionné mais qu'il est la Réalité infinie et non‑conditionnée.  Bien sûr, comme nous sommes pleinement satisfaits de notre vie terrestre, nous ne pouvons même pas imaginer ce que cela peut être.  Nous ne pourrons jamais évaluer la grandeur d'un Bouddha, d'un Jésus ou d'un Ramakrichna en lisant des livres qui les concernent.  Cette connaissance, difficile et très élevée, n'est pas pour tous.  Les grands maîtres ont toujours insisté pour qu'elle ne soit pas divulguée et dite à ceux qui n'étaient pas qualifiés et prêts à l'entendre.  L'étude tout entière et la recherche ne commencent que lorsque l'étudiant est frappé par la personnalité extraordinaire du maître, tellement supérieure à toutes les autres.  Alors seulement, il l'approchera en toute humilité.  L'étudiant trouvant une grande différence entre sa condition inférieure et l'état sublime de son maître, accepte toutes les difficultés et pratique toutes les disciplines pendant des années pour arriver à la connaissance.  Après quoi, il n'a plus aucune ambition ni dans cette vie ni dans l'autre.

 

Dans ce bref exposé, nous avons essayé de notre mieux de présenter la façon dont nous devons comprendre la spiritualité.  Ce n'est pas simplement suivre une tradition religieuse qui accepte des dogmes, c'est quelque chose de plus profond qui est lié à nous‑mêmes.  La personne spirituelle peut paraître folle, car à nos yeux elle semble attachée à quelque chose d'irréel et perd donc son temps.  Mais si nous nous souvenons que nous sommes tous fous d'une chose ou d'une autre dans ce monde, cherchant le bonheur alors qu'aucun d'entre nous ne peut vraiment obtenir ce qu'il cherche, la personne spirituelle trouve le bonheur pour toute la vie et le donne même aux autres.  Dans un monde où pas un seul jour ne se passe sans qu'il nous apporte une souffrance ou une autre, avoir la présence parmi nous d'une personne spirituelle illuminée est d'un grand secours.