RAMAKRISHNA

 

L'enseignement de Çri Çankara
 

Swami Ritajanananda

 

« Je salue encore et encore le Seigneur Çankara, qui est incarné comme le Seigneur Keçava, comme Badarayana, lui qui a donné au monde les aphorismes du Védanta et l'a ainsi aidé.  Je salue l'Achârya Çankara, incarnation de la grâce, qui a donné au monde la béatitude, le trésor de la sagesse dans les Çrouti – les Écritures sacrées –, qui est aussi la Smriti et les Pouranas – la mythologie. »

 

C'est ainsi que commence la salutation à l'Achârya Çankara, chaque 26 avril, à la célébration de l'anniversaire de ce grand philosophe et Maître spirituel qui a vécu il y a des siècles en Inde.  On parle de lui comme de celui qui a enseigné la philosophie de l'Advaïta Védanta :  ce n'est pas tout à fait exact, Çri Çankara n'ayant pas été le fondateur de l'Advaïta Védanta mais celui qui en a exprimé les idées d'une manière compréhensible pour tous, dans une forme précise et présentée suivant la logique.  Aucun des livres sur l'Advaïta Védanta ne nous impressionne davantage que les écrits de ce grand Maître.

 

Quelquefois, nous avons le sentiment que Çankarâchârya a été le seul philosophe de l'Inde qui ait exprimé une grande philosophie.  En Occident, de nombreuses personnes tiennent la philosophie de Çankara pour la seule religion de l'Inde.  Elles critiquent l'Hindouisme en disant:  « Oh !  vous Hindous, vous pensez que le monde est irréel.  Vous dites que rien n'est réel, tout est irréel ».  C'est une très mauvaise interprétation du grand enseignement de Çankara, qui a attiré plusieurs savants du monde occidental.  Ses livres sont partout lus avec intérêt ; ils sont devenus très populaires.

 

Malgré que de grands philosophes, dont l'un est Çri Ramanoudjâchârya, aient enseigné le Visichtadvaïta, c'est‑à‑dire le dualisme mitigé, et l'autre, Madva, qui a enseigné la philosophie du dualisme, ces trois Maîtres, dont fait partie Çankara, ont apporté le message du Védanta, en donnant chacun leur interprétation.  Cependant les livres du Védanta sont en vérité les Oupanichad, qui ne sont pas des textes philosophiques mais l'expression de l'expérience mystique de grands sages convaincus de l'existence de la Réalité ultime appelée Brahman.

 

Brahman est l'ultime Réalité.  Le Védanta enseigne que l'expérience mystique est au‑delà de la raison.  Il est donc difficile de l'exprimer au niveau de la raison.  Maintes explications sont possibles mais aucune ne peut être pleinement satisfaisante.  Si la philosophie de Çankara, celle de Ramanoudja et celle de Madva sont bien connues, la première place est cependant réservée à celle de Çri Çankarâchârya et ce pour plusieurs raisons.  La principale est qu'il a donné des enseignements uniquement basés sur le raisonnement, sans parler du tout de dogme ni de théologie, ce qui est très intéressant pour beaucoup.

 

J'ai reçu dernièrement une traduction des oeuvres de Çankarâchârya en italien.  Le traducteur est très attiré par la philosophie de l'Advaïta et s'est efforcé de transmettre aux Italiens le grand message de Çri Çankarâchârya.  Est‑ce que cela n'indique pas combien, à notre époque où tant de systèmes de philosophie existent, Çankarâchârya peut encore captiver l'intérêt ?  Je dois ajouter qu'en Inde tout ce qui est actuellement établi en tant qu'Hindouisme dépend beaucoup de la pensée de Çri Çankara :  il a été le premier à donner une base solide à l'Hindouisme.

 

Vous me poserez sans doute la question :  Mais alors, qu'y avait‑il avant Çankara ?  – Il y avait le grand Maître spirituel Gautama, le Bouddha qui a vécu jusqu'à 80 ans et dont l'enseignement a été d'une extrême importance.  Mais le monde change.  Même les messages de très grande valeur ne conservent pas toujours leur importance, leur pureté et leur beauté.  Avec le temps, les idées se mélangent et c'est ainsi que le message du grand Gautama a changé.  La nature humaine ne pouvant être constamment contrôlée, l'idéal se transforme et chacun cherche sa propre voie.  Il y eut cependant un développement de grandes philosophies bouddhiques.  Nous ne savons pas ce que le Bouddha a laissé exactement comme message, mais en tous cas il s'agit d'une approche par la raison.

 

Il ne faut pas oublier qu'aux époques anciennes, les Oupanichad n'étaient pas accessibles à tous.  Contrairement à l'époque actuelle, elles étaient réservées à quelques‑uns.  On ne trouve également aucune trace de commentaires avant ceux de Çri Çankarâchârya.  Donc, lorsque le Bouddha a commencé à enseigner au niveau de la raison, ceux qui l'écoutaient ont été d'autant plus frappés que l'enseignement était simple, direct et très pratique pour la vie quotidienne.  Mais peu à peu les Bouddhistes ont aimé la musique, la danse et ont commencé à construire des temples pour le Bouddha bien que celui‑ci ait dit :  « Ne m'adorez pas moi, mais suivez les enseignements. »

 

C'est la vie :  il est plus difficile de pratiquer les enseignements que de dresser une statue au Seigneur et de L'adorer.

 

Il y eut donc un grand développement de l'art et des philosophies exposant la pensée du Bouddha sous plusieurs formes.  Je parle du Bouddhisme qui a existé cinq cents ans après le Bouddha.  À cette époque‑là, quand Çri Çankara est venu, l'Inde avait une religion très particulière :  d'un côté, le Bouddhisme avait dégénéré et, de l'autre, il y avait les prêtres qui suivaient les Véda et pratiquaient les rites védiques destinés à la grande majorité des Hindous sans beaucoup d'instruction religieuse.  C'était justement ce que le Bouddha avait condamné, car les rituels enseignés par les Véda étaient la religion du plus grand nombre.  Les Véda disent que si vous cherchez votre salut, il n'y a pas d'autres moyens que de suivre les enseignements des Véda et de célébrer les différents cultes.

 

Mais cela n'était pas destiné à tous et ne satisfaisait pas la raison, d'où un certain état de confusion.  L'Inde avait besoin d'un grand Maître pour inspirer sa vie spirituelle.  Les Hindous disent que chaque fois que le besoin s'en fait sentir, le Seigneur prend un corps et vient vivre parmi les hommes pour les enseigner.  C'est pourquoi Çankarâchârya est parfois considéré comme une Incarnation divine venue pour sauver la religion hindoue.  Il a certes laissé une marque profonde dans la culture et la civilisation de l'Inde.

 

Essayons de voir quelle a été sa vie, en faisant la part entre la légende et ce qui est authentique, les Hindous n'ayant jamais accordé beaucoup d'importance aux dates non plus qu'à la vérité historique.

 

D'après toutes les sources disponibles, Çankara a vécu en Inde au commencement du 9° siècle et l'on dit qu'il a quitté son corps en l'an 830 après le Christ.  Il était né d'une famille de Brahmanes dans une très belle contrée connue maintenant sous le nom de Kerala.  Là, dans une ville appelée Kaleri, habitait sa famille ; il n'avait pas connu son père mort avant sa naissance.  Sa mère éleva son fils unique avec beaucoup d'attention.  À l'école, le jeune garçon témoigna d'une extraordinaire intelligence, apprenant avec facilité les Véda, le Védanta, les Oupanichad et maints autres textes.  Il se convainquit peu à peu de ce qui est répété constamment dans les Oupanichad, c'est‑à‑dire que le but de notre vie est d'arriver à la Réalisation, appelée Mokcha, et d'obtenir la Libération, état d'immortalité.  Dans les Oupanichad, on affirme donc que l'on ne peut gagner cette immortalité ni par les rites, ni par la richesse, ni en étant issu d'une grande famille mais uniquement par le renoncement.

 

Le jeune Çankara fit siennes les paroles des Oupanichad :  « Nous devons chercher la Libération uniquement par le renoncement. »

Çankara alla trouver sa mère et lui dit :  « Mère, je voudrais renoncer au monde car le but de notre vie est de réaliser Brahman. »  La mère fut choquée :  « Comment, vous voudriez renoncer alors que je n'ai nulle autre personne que vous.  Votre père est mort, je suis seule, qui pourra m'aider ?  Et même si j'arrive à vivre seule, qui viendra faire les funérailles pour moi au moment du départ ?  Vous devez donc rester avec moi ».  Quelque temps se passa ainsi, jusqu'au jour où le fils et sa mère allèrent prendre un bain dans le fleuve.  Je ne peux affirmer que ce soit légende ou vérité, mais on raconte que Çankarâchârya fut happé par un crocodile.  Il cria alors à sa mère :  « Mère, je suis en train de mourir !  Donnez‑moi la permission de renoncer maintenant pour que je puisse quitter mon corps avec la satisfaction d'avoir renoncé et ainsi atteindre le salut. »

C'est alors que sa mère lui accorda cette permission.  En Inde, la tradition veut que pour accomplir des voeux de renoncement, il convient d'entrer dans le fleuve, de prendre de l'eau dans ses mains par trois fois et à chaque fois, en la laissant couler, de prononcer :  « Je renonce à tout ce qu'on peut trouver dans le monde, à tout ce qu'il y a dans le ciel, enfin à tout ce qui existe dans la région intermédiaire, Bhou, Bhouva, Souvah. »

 

L'histoire poursuit disant :  Dès que Çankara prononça son renoncement, le crocodile renonça également et Çankara, se trouvant libéré, sortit de l'eau.  À sa mère radieuse, il dit :  « Mère, je dois partir, car je ne puis plus changer les voeux de renoncement que je viens de prendre.  Je vous promets cependant que si un jour vous m'appelez et si vous avez besoin de moi, je viendrai pour vous servir où que je sois à ce moment ».  Sa mère fut contente d'entendre ces paroles et lui donna sa bénédiction pour qu'il puisse partir.

 

L'esprit de Çankara était bien préparé et maintenant il était libre.  C'est une tradition en Inde, depuis toujours et même encore aujourd'hui d'affirmer la nécessité d'un Gourou.  Sans un Maître, rien dans la vie spirituelle, ni même matérielle, ne peut être réussi.  Aussi le jeune Çankara chercha et trouva un Maître.  En lisant les écrits de Çankara, j'ai trouvé très touchante sa vénération pour le Gourou :  plusieurs fois, il répète les salutations pour son Maître et il nous encourage à vénérer le Maître spirituel.  C'est ce même Çankara qui écrivit dans le Nirvâna Chakta :  « Je n'ai ni père ni mère, je n'ai pas de Gourou ni de disciple, je suis Çiva, je suis Çiva. »

 

Il trouva le Maître Govindapada.  L'Advaïta Védanta n'étant pas très répandu, les Écritures n'étant pas disponibles, il n'y avait pas de grands Maîtres pour les enseigner à tous.  Mais les enseignements du Védanta avaient été étudiés par Govindapada.  Il a notamment écrit des commentaires excellents sur les Karikas de la Mandoukyo Oupanichad.  Çankara passa huit à dix ans auprès de son Maître qui fut étonné de la compréhension claire et de l'intelligence extraordinaire de ce garçon.  Après l'avoir instruit de tout ce qu'il savait, le Maître le bénit et lui apprit quelques pratiques de Yoga nécessaires pour un moine errant, sans maison ni monastère.

 

Çankara arriva à Bénarès où il ouvrit une école.  Depuis des siècles, Bénarès est non seulement une ville sacrée mais aussi un grand centre culturel.  L'ambiance y est très féconde pour les érudits et les aspirants en matière philosophique et spirituelle.

 

Bien que jeune encore, n'ayant pas même 30 ans, Çankarâchârya parlait avec maîtrise de l'Advaïta Védanta.  Ses auditeurs étaient davantage des opposants que des amis car aucune école existante n'avait encore préparé les esprits à comprendre l'Advaïta.  Il y avait ainsi les Pandits qui suivaient le Karmakanda, c'est‑à‑dire la partie des Véda où sont enseignés les rites, considérés comme la partie principale de la religion hindoue.  Puis les grands savants de la philosophie bouddhiste.  Également les adeptes des Tantras, occupés à rechercher les pouvoirs occultes, la puissance.  Çankara n'était d'accord avec aucune des formes de la spiritualité et de la religion telles qu'il les voyait autour de lui.

 

Il commença donc à expliquer le Védanta et les enseignements des Oupanichad.  Peu à peu, ses enseignements attirèrent et impressionnèrent beaucoup de gens.  Il y avait toujours des discussions, et dans celles‑ci Çankara manifestait une intelligence brillante qui convainquait ses adversaires.  Mais pour ses démonstrations il utilisait toujours les textes sacrés reconnus par tous comme l'autorité.

 

Quand ses adversaires utilisaient les Écritures sacrées pour étayer leurs idées, Çankara leur demandait de lui laisser la liberté de choisir également des preuves à l'appui de ses thèses dans les mêmes Écritures.  Ainsi, les discussions se fondaient toujours sur les textes sacrés. On appelle cette démonstration Sabdha Pramâna, la preuve venant des Écritures.

 

Quelques années passèrent ainsi.  Un jour, Çankara reçut un message lui demandant d'écrire ses enseignements sous peine de les voir se perdre dans l'oubli.  On lui dit d'aller passer plusieurs années dans un endroit propice des Himalayas, en solitaire, pour rédiger des commentaires sur les Oupanichad et les Brama‑Soutra.  Çankara partit et s'établit près des lieux sacrés de Badrinath et Kedarnath.  Dans cette solitude, il écrivit les commentaires d'une dizaine d'Oupanichad considérées comme les plus importantes.  Il exposa l'enseignement de l'Advaïta Védanta selon les Brahma‑Soutra, ainsi que des commentaires sur la Bhagavad Gîtâ.

 

Lorsqu'il eût accompli ce grand travail, ses disciples insistèrent pour que leur Maître vienne les aider en leur apportant sa profonde compréhension de l'Advaïta Védanta, de sorte qu'ils puissent ensuite propager son enseignement.  Çankara sortit alors de sa retraite, visita plusieurs villes, rencontrant des savants et des érudits et les convainquant de la valeur du message des Oupanichad et de l'Advaïta Védanta.

 

Un jour arriva où il fut envahi par la pensée subite de sa mère et sentit qu'elle l'appelait, qu'elle avait besoin de lui.  Prenant alors congé de ses disciples, il revint à son village natal auprès de sa mère presque mourante.  Elle put à peine reconnaître ce fils qui avait quitté la maison à l'âge de 13 ou 14 ans et qu'elle revoyait maintenant homme, et homme rayonnant de sagesse.  Çankara dit à sa mère qu'il avait répondu à son appel comme il le lui avait promis.  « Ma vie est terminée, lui dit‑elle, mais je pars heureuse après t'avoir revu ».  Alors, elle le bénit et quitta son corps.

 

Selon la tradition hindoue, un Sannyasin, un moine, n'a plus le droit de célébrer les funérailles de ses parents.  Aussi les Brahmanes de la ville refusèrent‑ils leur aide à Çankara quand il leur dit que l'ayant promis à sa mère il voulait diriger la cérémonie des funérailles.  Toutes les portes lui furent fermées et l'on rapporte dans sa biographie que, seul, il emporta le corps de sa mère et procéda lui‑même à l'incinération, cas tout à fait extraordinaire.  Ceci fait, il exprima de la colère contre les Brahmanes de la ville.  Il leur dit qu'ils n'avaient rien compris à la spiritualité, qu'ils savaient peut‑être réciter par coeur quelques textes des Véda, mais qu'ils n'avaient ni la compréhension ni l'amour pour progresser dans la vie spirituelle.  Après avoir achevé son devoir, il repartit.

 

Plusieurs récits rapportent comment il affronta et vainquit les Tantristes, les Bouddhistes et les Brahmanes orthodoxes.  Il put ainsi établir le Védanta.

 

En effet, son enseignement était très frappant pour les adeptes de l'Hindouisme par exemple.  Ceux‑ci, au cours de discussions avec lui, affirmaient leur doctrine du salut :  le but de la vie humaine est d'obtenir le salut au moyen de la prière, de l'adoration et de la foi.  C'est le moyen théiste, c'est‑à‑dire accepter Dieu comme l'Être Suprême qui dirige notre vie et considérer qu'il est Tout en tout.  C'est à ce moment‑là que Çankara, d'accord avec eux sur la question du salut et de la réalisation, affirmait la valeur de Jnana‑Mârga pour y parvenir, c'est‑à‑dire le chemin de la connaissance, de la raison.  C'est la voie préconisée par Çri Çankarâchârya et c'est pourquoi cette voie demeure attirante pour beaucoup même aujourd'hui, car elle utilise constamment la logique pour établir ses arguments.  Le Maître utilisait certes les Oupanichad et tous les enseignements tirés des textes sacrés, mais en même temps il donnait son interprétation très particulière.

 

Qu'a‑t‑il voulu dire ?  Vous cherchez la libération.  La libération de quoi ?  De la vie actuelle, de la souffrance.  D'où vient la souffrance ? Elle vient de la vie ordinaire dans la nature.  Écarter la souffrance est le but de notre vie.  Le salut, c'est d'aller au‑delà de toute souffrance.  Quelle est la cause de la souffrance ?  Est‑ce le destin, ou une sorte de punition, ou le Karma ?  – Çankara dit :  la seule raison de votre état actuel est l'ignorance :  c'est Avidya qui est responsable de votre état actuel.  Ni le Seigneur ni votre Karma en sont responsables.  Vous n'êtes pas enchaîné vraiment, vous n'êtes pas un esclave du monde, c'est vous‑même, qui vous trouvez dans cet état par ignorance.  Si donc vous cherchez la libération, le seul moyen est d'écarter l'ignorance.

 

Il pouvait, en quelques phrases, résumer l'essence de ses enseignements :  tout est Brahman.  Tout ce que nous voyons autour de nous. Les plantes, les arbres, la terre, le ciel, tout ce qui existe, qui est visible ou invisible, tout est l'expression, la manifestation de Brahman seul.  Vous pouvez dire que vous voyez la variété des choses, que vous ne voyez pas la réalité, que c'est une illusion.  Vous prenez l'irréel pour le réel.  Le véritable Moi de tous les êtres n'est rien d'autre que Brahman.  Notre but dans cette vie est de réaliser que nous sommes Atman et Atman seul.

 

Tel est l'enseignement condensé de Çri Çankara.  Mais il l'explicitait, sinon il reviendrait à une forme affirmée dogmatiquement, ce qu'il cherchait toujours à éviter.  Il explicitait à l'aide de textes différents ; par exemple dans son explication des Oupanichad, il montrait la position des diverses philosophies avant de donner la sienne et tous les arguments qui supportaient son idée.  Il expliquait aussi entièrement la Bhagavad Gîtâ avec une inclinaison vers l'Advaïta.

 

Il écrivit aussi des livres pour les gens simples, ceux qui ne sont pas des érudits.  Il a présenté les textes compliqués comme ceux des Oupanichad dans une forme simple, rendant leur message d'une manière très compréhensible.  Comme dans le Viveka Çouda Mani – Le plus beau Fleuron de la Discrimination – et l'Aparokcha Anoubhouti – l'Expérience directe du Moi.  Tout ce que Çankara explique n'est pas une philosophie mais un moyen d'approche de la Réalisation.  Il dit qu'il ne faut pas vivre avec l'idée que le salut viendra après la mort mais que c'est ici‑même, avant de quitter le monde, que la Réalisation doit se produire.

 

Aujourd'hui encore, beaucoup n'acceptent pas ses idées.  Mais Çankarâchârya a fortement insisté sur la conception du Jivan Moukta, c'est‑à‑dire de l'homme libéré vivant.  Il ne dit jamais d'ailleurs que c'est une découverte ou une conception de lui‑même, mais qu'on peut la trouver dans les Oupanichad.

 

Un autre livre est « Les Mille Enseignements », Oupadecha et Atma Bodha.  Partout il y exprime son point de vue fondamental.  Le premier problème est l'ignorance.  Elle est responsable de votre souffrance et de votre vie pénible en ce monde.  Mais d'où vient l'ignorance ?  Vous savez que c'est une fausse identification avec le corps, le mental et la pensée.  Si vous pouvez comprendre qui vous êtes vraiment, alors toute ignorance disparaîtra.

 

Voici un texte de Çankara tiré des « Mille Enseignements » dont le dernier chapitre est intitulé « Une conversation entre l'Atman et le mental ».  L'Atman dit :

« Ô Mon mental, toute la journée vous pensez au "moi" et au "mien", sans comprendre que tout le travail que vous faites pour le moi et le mien, en fin de compte, ne vous reviendra pas.  Tout ce que vous faites va à l'Atman.  Vous ne pouvez en réalité faire aucune action pour vous‑même.  Il est dommage de tant travailler dans ce but et que cela ne vous serve pas.  Vous, vous n'avez aucune conscience des choses telles qu'elles sont réellement et, d'autre part, Moi, je ne désire rien.  Donc, soyez tranquille. »

 

Soyez tranquille est une suggestion.  Çankara dit :  « Aussi longtemps que le mental est laissé libre de vagabonder, d'aller partout chercher des choses, il ne lui est pas possible de trouver le véritable Moi.  L'Atman ne sera pas reconnu et la Réalisation ne viendra pas.  Le mental doit être calme, absolument libéré de toute pensée. »

 

« Ô Mon mental, vous êtes occupé par tant de choses inutiles.  Pourquoi perdez‑vous votre énergie avec ce qui ne vous servira pas ? Donc soyez tranquille.  Si vous demandez qui est ce Moi, vous saurez que Je ne suis rien d'autre que l'Un éternel, suprême.  Moi, je suis complètement libéré de tous les désirs de bien‑être pour Moi.  Mais, je pense à votre bien, ô Mon mental. »

 

D'après les Écritures sacrées ‑ de temps à autre Çankara utilisait ces textes pour que nous ne comprenions pas incorrectement ce qu'il voulait dire ‑ :  « Il y a l'Un qui, par sa nature propre, est au‑delà de tout sorte d'affliction.  Comme la faim et la soif, le chagrin et l'illusion, la vieillesse et la mort.  Le véritable Moi ne souffre jamais.  ‑ Qui souffre alors ?  ‑ C'est le mental.  C'est toujours la pensée. Quand nous sommes dans le sommeil, nous ne pensons pas que nous sommes âgés, que nous sommes vieux, nous sommes au‑delà de tout.  Toutes les expériences de chagrin disparaissent aussi à ce moment‑là. Par exemple, tout le chagrin d'une personne disparaît dans son sommeil.  Quand on a réalisé qu'on est Atman, alors l'affliction disparaît.

 

Çankara dit encore :  « Celui qui est dans sa nature propre est au‑delà des vagues continuelles qui affligent le mental.  Ce que je vous ai dit, je le trouve dans les Écritures sacrées.  Aussi longtemps que vous êtes dans le monde, vous prenez pour vous toutes les idées.  Mais devenez silencieux.  Et alors, où est l'illusion, la notion fausse de Moi ?  Tout disparaît avec vous.

 

« Ô Mon mental, pouvez‑vous le comprendre ?  La cause des notions erronées est la perception des différences entre ceci et cela, la distinction entre vous et Moi.  Mais quand survient la libération des perceptions différentes, toutes les fausses notions disparaissent.  Ô Mon mental, écoutez‑Moi (rappelons‑nous que c'est toujours Atman qui parle).  Vous pourrez faire autant d'efforts que vous voudrez, je ne serai pas dérangé.  C'est que Je connais la vérité, je suis libéré de tout esclavage.  Je suis libre de tous les changements.  Il n'y a pas de différence de condition pour Moi avant et après la connaissance de la vérité.  Vos efforts, ô Mon mental, sont inutiles car je suis éternel. Si vous parlez du transitoire, de ce qui reste quelque temps et qui disparaît, cela c'est pour vous.  Pour Moi, je suis éternel.  Je n'ai pas de commencement et je n'ai pas de fin.  Je suis toujours brillant.  Je suis UN, sans second, et tout ce qui est compris par vous, Mon mental, comme le monde, les gens, les arbres, l'immense variété, tout cela appartient à Moi.  Ils n'existent pas.  C'est vous qui créez cela. »

 

C'est environ dans vingt‑huit versets que Çankara explique la nature d'Atman.  Dans tous ses écrits, il expose cette nature véritable. Pourquoi parle‑t‑il tant d'Atman ?  C'est que le chemin choisi par Çankara n'est pas celui des rites et des cultes, celui de la religion pratiquée dans les temples et les églises.  Il assure que tout cela ne sert pas, car la souffrance causée par l'ignorance peut être écartée par la connaissance de notre véritable nature qui n'est rien d'autre que l'Éternel Brahman.  Venez à Ceci, vivez en Cela, méditez sur Cela.

 

Est‑ce possible pour tout le monde, tout le monde peut‑il apprendre cela ?  À titre de condition préalable, Çankara requiert un disciple et un Maître qualifiés tous deux.  Dans le Viveka Çouda Mani, il précise quelles doivent être les qualités d'un disciple :  Viveka, Vairagya, la maîtrise de soi, la maîtrise des sens, le contrôle du mental et enfin, le désir d'être libéré.  Si une personne a réuni toutes ces conditions, elle peut alors rencontrer un Maître qui a déjà réalisé le Suprême et peut lui demander :  « Maître, sauvez‑moi de cet état dans lequel je me trouve. »

 

Le Maître est là, plein de bienveillance pour aider ceux qui cherchent.  Peu à peu, il donnera et préparera le terrain pour l'enseignement :  à savoir comment on doit enseigner, quelle est la nature du monde, pourquoi y a‑t‑il l'erreur, comment est née l'ignorance, comment pouvons‑nous l'écarter.  Alors, petit à petit, les élèves qui ne sont pas intéressés par les expériences du monde, qui ne cherchent rien ni sur terre ni au ciel, qui ont tout abandonné avec pour seul idéal de réaliser le véritable Atman, écoutent et apprennent.  Çankara l'a fait lui‑même dans sa propre vie.

 

Les Oupanichad nous enseignent que derrière tout, est Brahman.  Brahman est la Réalité absolue.  ‑ Et Dieu alors ?  ‑ Oui, c'est Brahman seul que vous adorez comme Dieu.  Brahman comme l'Absolu, mais aussi comme l'Être Suprême avec des innombrables attributs et la nature infinie.  Cela est Dieu, plein de grâce, qui nous protège et nous donne tout ce que nous Lui demandons.  Mais n'oubliez pas que c'est Brahman qui est derrière tout.  Sans cesse, Çankara rappelle que Brahman est incomparable.  C'est pourquoi les théistes n'aiment pas Çankara, ils adorent le Seigneur et il leur semble que Çankara veut détruire cette position de leur Dieu dans la vie religieuse.

 

Çankara insiste qu'il n'est pas venu pour enseigner la religion mais qu'étant un philosophe il doit parler comme tel.  Il a donc pris le chemin de la raison pour mener vers la Réalisation, vers l'idéal de Mokcha, la délivrance.  L'idéal n'est pas différent de celui des adorateurs de Dieu, mais la raison est préconisée.  Pourquoi ?  ‑ Par exemple, il dit qu'il est nécessaire de discuter avec les Bouddhistes et de les convaincre par d'autres arguments que ceux de la foi.

 

En dépit des gens qui critiquent la pensée de Çankara, nous pouvons dire que c'est lui qui a établi l'Hindouisme sur sa base actuelle solide.

 

Çankara acceptait‑il le Seigneur ?  ‑ Oui.  C'était un homme sensible, possédé de l'amour du Seigneur, qui a composé des chants extraordinaires pour la vénération de Çiva, de Vichnou, de la Mère Divine.  Il y a d'un côté un langage touchant et de l'autre la grandeur et l'Amour.  Ainsi nous pouvons voir qu'il n'était pas contre la religion.

 

Il était lui‑même un adorateur de différentes Divinités et en même temps un philosophe.  C'est une combinaison qui attire les Hindous. Par ailleurs, c'est Çankara qui a établi des monastères qui n'existaient pas en Inde avant lui.  Il a établi quatre monastères aux quatre parties de l'Inde et dix écoles de moines.  Leurs titres sont différents, de même qu'il existe ici des Bénédictins, des Cisterciens.

 

Après lui, d'autres sont venus pour commenter et clarifier son oeuvre, mais quand nous entrons dans le domaine de la raison, il n'y a ni commencement ni fin.  Nous pouvons discuter éternellement sans arriver à une conclusion.  Pourquoi ?  La vie spirituelle n'est pas quelque chose que l'on peut établir sur la raison.  Il faut avoir une expérience.  Sans expérience, il n'y a rien.  Pour donner de l'importance à cette idée, Çankara termine chacun de ses écrits par un récit de son expérience.  Et ainsi, un être ignorant qui n'aurait pas la connaissance de son véritable Moi peut devenir un grand Maître, un Libéré vivant.  Çankara a laissé un livre entièrement consacré à cette idée, intitulé Aparokcha Anoubhouti, c'est‑à‑dire la réalisation du Moi.

 

Voilà un modeste effort pour approcher le grand Maître Çri Çankarâchârya.  Si nous essayons de comprendre et de résumer tout ce qu'il a écrit, nous pouvons arriver à cette conclusion :  La Réalisation du Moi n'est pas quelque chose venant après la mort, mais maintenant, de notre vivant.  De nos jours, plusieurs personnes ont atteint cet état.  Quelquefois, il nous est possible d'entendre parler d'elles et quelquefois de les écouter.  C'est bien la preuve que le chemin enseigné par Çri Çankara est toujours valable.

 

Çankarâchârya est né un 26 avril, le même jour que Çri Râmanoudjâchârya qui prônait un dualisme et une philosophie basés sur la croyance en Dieu, opposés en cela à l’enseignement de Çri Çankara.  Comment ne pas terminer cette petite causerie par les paroles de Çri Râmakrichna lorsqu'on lui parlait des dissensions et des luttes entre les adeptes de Râmanoudja et ceux de Çankarâchârya :  « Tout ce que Çri Çankarâchârya dit est vrai, et tout ce que Çri Râmanoudja a dit est également vrai. »