RAMAKRISHNA

 

La Shakti et la vie
 

Swami Ritajanananda

 

Nous étudierons aujourd'hui un sujet que nous traitons rarement, mais qui a son importance :  la Shakti et la Vie.

 

Commençons par une histoire.  Il y avait un roi qui avait une bonne place dans le monde ; il était marié, il avait des enfants, tout était bien pour lui.  Il partit un jour à la chasse.  Quand il revint, il trouva tout le monde contre lui, même la reine.  C'était un coup d'état.  Il fut chassé de son royaume et se retrouva sans rien.  Il ne savait que faire.  Il alla dans une forêt avec l'espoir d'y trouver de l'aide.  Il y avait d'autre part un marchand important qui avait bien réussi.  Il gagnait beaucoup et voyageait souvent.  Il rapportait à la maison les richesses qu'il avait gagnées.  À l'un de ses retours, ses enfants lui dirent qu'ils n'avaient plus besoin de lui.  Ils lui avaient tout pris.  Comme il avait ainsi tout perdu, il pensa qu'il pourrait peut‑être trouver un moyen de se consoler.  C'est ainsi que le roi et le marchand se retrouvèrent dans la forêt.  Ils se racontèrent leur histoire.  Ils étaient dans une situation semblable et pensèrent qu'ils pourraient aller voir un grand sage qui les aiderait.  Ils en trouvèrent un, et voici le conseil qu'il leur donna :  « La seule solution que je peux vous proposer est de prier ; adorez la Mère Divine, la Shakti, Elle seule peut vous faire retrouver ce que vous avez perdu. »

 

Le sage leur apprit ensuite comment faire le culte de la Shakti.  Quand ils eurent célébré le culte d’adoration de la Mère Divine, Elle leur apparut à tous les deux et leur demanda ce qu'ils voulaient.  Le roi dit :  « Je vous ai adoré parce que je ne peux pas oublier mon chagrin.  J'ai perdu ma femme et mes enfants que j'aimais beaucoup, j'ai perdu mon royaume, mes sujets, je voudrais retrouver tout cela. »

« Assurément », dit la Mère Divine, « vous retrouverez votre royaume.  Vous serez bien accueilli à votre retour.  Votre femme sera heureuse de vous voir, et aussi vos enfants ».  S'adressant ensuite au marchand, Elle lui demanda ce qu'il désirait.

« Mère, je ne suis pas intéressé par le monde.  Il semble doré, mais que puis‑je en attendre ?  Donnez‑moi la sagesse qui m'aidera à vivre dans le monde. »

La Mère Divine dit :  « C'est entendu, vous aurez la sagesse. »

 

Cette petite histoire nous montre les raisons pour lesquelles nous devons adorer la Shakti et ce que nous pouvons gagner par cela.  Les religions enseignent :  « Renoncez, renoncez, renoncez », car nos désirs sont de grands obstacles.  Soyez sans désir, abandonnez tout, cherchez Dieu.  C'est l'idéal.  Mais comme nous n'avons pas encore joui de tout ce que l'on peut trouver dans le monde, nous ne voulons pas l'abandonner sans y avoir d'abord goûté.  C'est pourquoi l'adoration de la Mère Divine est enseignée car elle permet de satisfaire ces besoins.  Dans la religion de « Shakti », la Mère Divine est comme une mère qui satisfait les demandes de ses enfants.  Elle leur donne tout ce qu'ils demandent.  Ceux qui cherchent le plaisir le trouveront.  D'autres disent :  « Ô Mère, je voudrais avoir la libération, je voudrais avoir la sagesse par quoi je serai au‑delà de tout » « Oui, mon enfant, tu auras tout cela. »

 

Sri Ramakrichna parlait toujours de la Mère Divine.  Il La comparait à une mère qui a plusieurs enfants, chacun avec une nature particulière, et qui préparait la nourriture selon les besoins de chacun.  On adore ainsi encore aujourd'hui la Mère Divine avec la croyance qu’Elle accordera tout ce qui Lui est demandé.  La Mère Divine est adorée partout en Inde.  Les gens L'aiment parce qu'Elle leur donne tout ce qu'ils désirent.

 

Il est bien de parler de la religion, de la Shakti, et de notre vie.  Je voudrais vous dire que derrière toutes les religions il n'y a qu'un seul idéal qui est celui de se connaître soi‑même.  Vous me direz peut‑être qu'il n'est pas apparent, qu'il se voit mal dans certaines religions, mais c'est pourtant l'idéal de toutes les religions.  Cet idéal est recouvert comme dans le cas d'une pilule, qui est peut‑être très amère, mais recouverte de sucre.  On nous recommande d'adorer le Seigneur, car Il nous donnera tout ; et si vous continuez à prier, le désir que vous avez pour les choses disparaîtra et le Seigneur même deviendra le seul objet capable de vous satisfaire.  Pourquoi ?  Parce qu'il n'y a rien d'aussi agréable, bon et important pour nous.

 

Et alors nous arrivons au point final :  qui sommes-nous ?  Toutes les religions disent que nous sommes les manifestations du Suprême.  Nous l'avons oublié et nous pensons :  « Je suis un homme », ou « Je suis une femme », « Je suis ceci ou cela ».  Non, vous êtes beaucoup plus que cela, vous avez une puissance beaucoup plus grande.  Cette puissance qui est en nous est celle de la Shakti.  Nous voyons que le culte de la Shakti est fait pour éveiller cette puissance qui dort en nous.  Elle n'est pas active et nous devons l'éveiller.  Qu'allons‑nous recevoir alors ?  Nous pouvons trouver tout ce que nous cherchons dans la vie ordinaire ; mais si vous êtes bien évolués et que vous avez perdu le goût pour les choses matérielles qui vous semblent être de si peu de valeur, vous chercherez la sagesse suprême qui fera de vous un être libéré.  Il n'y a pas de mot pour décrire la transformation qui survient.  Elle se produit de temps en temps pour certaines personnes, mais comme celles‑ci ne cherchent rien, elles n'en font aucune publicité.

 

Il y a une grande variété de religions dans le monde.  Il y a des religions où la croyance en Dieu n'est pas nécessaire comme dans le Bouddhisme, bien que certains Bouddhistes adorent Bouddha comme s'il était Dieu.  Il y a des religions où l'on croit que Dieu est dans le ciel alors que pour d'autres il est dans le coeur de l'homme, et que pour d'autres encore il est autour de nous.  Cette dernière forme est celle de l'adoration de la Shakti, parce que la Shakti, la Mère Divine, comme nous disons, se manifeste autour de nous en d'innombrables formes.  Il n'est pas nécessaire de chercher la divinité dans le ciel ; les shaktas disent que la Mère est là, près de nous, toujours, au dedans et au dehors de nous.  Les hindous considèrent que la nature qui nous entoure est la manifestation de la puissance divine, Shakti.  Shakti, en sanscrit, est un mot féminin ; il a donc été facile de l'associer à une femme.  Comme les hindous aiment beaucoup les couleurs, les belles formes, ils ont finalement donné à la Mère Divine la forme la plus belle imaginable.  La Shakti se manifeste en de nombreuses formes et c'est une adoration qui a été pratiquée depuis longtemps.  Elle a influencé fortement la spiritualité hindoue.

 

Il y a une période de l'année qui est très sacrée en Inde.  C'est l'automne.  Cette saison est consacrée à l'adoration de la Mère Divine.  Particulièrement au Bengale, l'adoration de la Mère est très répandue, elle est faite avec un grand enthousiasme.  Tout le monde participe aux fêtes.  Mais l'adoration de la Shakti n'est pas réservée à l'automne ; on adore toute l'année la Mère qui est Dieu.  Chaque mois un culte est rendu à la Shakti.

 

Essayons de comprendre un peu la Shakti et son influence sur notre vie.  Le mot Shakti, en sanscrit, signifie énergie.  Chaque fois qu'on voit une certaine forme d'énergie on parle de la Shakti :  tout ce qui existe dans le monde vient de la Mère Divine qui est la Mère de tout.  La religion hindoue considère que l'Univers n'est pas une création ; Dieu ne crée pas.  L'Univers a toujours été là et il sera toujours là, parfois manifesté, parfois non manifesté.  On dit que l'Univers est la projection du Suprême.  Les Oupanishads le disent et cela est bien accepté partout.  Si nous disons que l'Univers est créé en un instant, alors des gens intelligents demanderont immédiatement :  « Alors qu'y avait‑il avant ? »  Cette questionne se pose pas ici, car l'Univers est éternel.  Il est là tout le temps, mais parfois il est manifesté autour de nous comme nous pouvons le voir, et parfois il ne se manifeste pas.

 

Sri Ramakrichna explique cela très bien :  « Voyez comment crée ma Mère Divine.  À la fin d'un cycle, quand le monde est détruit, ma Mère, en soigneuse maîtresse de maison, rassemble les graines de la création.  Vous savez qu'une mère de famille a toujours un récipient où elle met toutes sortes de graines et mille autres choses qu'elle sort quand elle en a besoin.  De la même façon, ma Mère Divine conserve les semences de la création lorsque le monde a été détruit à la fin d'un cycle.  Au cycle suivant le monde se manifeste de nouveau.  Ma Mère, qui est l'Énergie Divine primordiale, est à la fois dans le monde des phénomènes et en dehors de lui ; donnant naissance au monde, Elle vit en lui.  Elle est l'araignée et le monde est la toile qu'Elle a tissée.  L'araignée secrète elle‑même sa toile qu'elle habite ensuite.  Ma Mère est à la fois le contenant et le contenu.  Elle est la cause matérielle et la cause efficiente de tout ce cosmos. »

 

La Réalité Suprême, que nous appelons Brahman, n'est pas considérée comme étant la créatrice de l'Univers, ni même qu'elle participe à la vie du monde.  Dieu ne participe pas à la vie du monde, de même que les parents regardent les enfants jouer dans le parc, les laissant apprendre par eux‑mêmes les leçons de la vie, ce qui est bon et ce qui ne l'est pas, ce qui leur donne de la joie et ce qui apporte la souffrance, pour qu'ils l'apprennent mieux.

 

« Au moyen de ma Prakriti, je projette maintes et maintes fois cette multitude d'êtres impuissants, au pouvoir de Prakriti. » (Bhagavad Gîtâ 9, 8).

 

Prakriti, la Nature, est très puissante.  Nous n'avons pas de contrôle sur ce qui arrive dans le monde.  Nous voyons ainsi autour de nous et en nous la manifestation de la Shakti, qui est appelée également Prakriti.  Quand Sri Ramakrichna parle d'Elle, c'est toujours sous le nom de « Mère Divine », et il l'explique de cette façon :

« L'Absolu, exprimé en termes du relatif, est identique à la Mère Divine, identique à Dieu le Père.  Le père laisse à la mère la direction de la maison.  C'est de lui que la mère reçoit tous les pouvoirs et toute l'autorité qu'elle a. »

 

C'est une comparaison de ce qui se passe dans la vie ordinaire pour Brahman et la Shakti.  Vous ne pouvez pas penser au Brahman derrière l'univers sans penser aussi au Dieu de l'univers, à la Mère Divine.  La pensée de l'un appelle nécessairement la pensée de l'autre.  Penser au principe masculin de l'univers vous fait penser aussi au principe féminin, et inversement.  Celui qui comprend ce qu'est le père comprend aussi ce qu'est la mère.  Celui qui a la notion de l'obscurité a aussi la notion de la lumière qui en est le corrélatif.  Celui qui connaît le sens de la nuit connaît aussi le sens du jour qui en est le corrélatif.  « Me comprenez‑vous bien ? » demande Sri Ramakrichna, « vous voulez savoir de quelle mère je parle ?  C'est la Mère de l'Univers, Celle qui crée et qui protège, Celle qui protège les enfants du mal et qui leur enseigne comment obtenir la libération et la véritable connaissance.  Le véritable enfant ne peut pas vivre séparé de sa mère.  Il ne sait rien, mais sa mère sait tout.  Il mange ce que lui donne sa mère et ne s'occupe que de jouer.  Il rejette tous ses ennuis sur sa mère ».  C'est ce que nous faisons.  La Mère Divine nous a donné tant de jouets pour nous occuper que nous pensons rarement à Elle.  C'est une grâce très rare que d'être attiré par la vie spirituelle pour comprendre qu'il y a quelque chose de plus grand que le monde avec tout ce qu'il contient.

 

« Le Brahman inactif et la Shakti active sont en fait une seule et même chose.  Nous devons éviter la mauvaise compréhension que Brahman et la Shakti sont deux divinités différentes, car elles sont inséparables.  Lui, qui est l'Existence, la Connaissance et la Béatitude absolues, est aussi l'Éternelle, l'Omnisciente et la Bienheureuse Mère de l'Univers.  La pierre précieuse et son éclat ne font qu'un, vous ne pouvez pas imaginer la pierre sans ses feux, et inversement. »

 

Sri Ramakrichna ne se contentait pas de donner un seul exemple, de peur qu'on ne l'ait pas bien compris.  Voici donc un autre exemple :  « En vérité, la distinction entre Brahman et la Shakti est une distinction qui ne correspond à aucune différence.  Brahman et la Shakti sont un, « abheda » (non‑divisé), comme le feu et son pouvoir de combustion sont un, comme le lait et sa blancheur sont un.. »

 

L'adoration de la Shakti n'est donc pas différente de l'adoration de Dieu, parce qu'ils sont un.  Dans la vie ordinaire, nous voyons l'énergie uniquement dans le sens matériel.  Tout le monde est bien occupé par cette question.  Il y a des conférences à l'échelle mondiale pour trouver une solution à la crise de l'énergie.  On parle d'énergie nucléaire, d'énergie physique, d'énergie électrique, d'énergie solaire, etc.  On ne la voit dans aucun autre sens, même quand on parle d'énergie cosmique.  L'adoration de la Shakti, c'est‑à‑dire de l'énergie, semble donc très bizarre.  On ne l'associe pas à un sens divin, car les savants voient l'énergie comme un phénomène naturel et ne pensent pas que la nature soit divine.  Ils considèrent que le monde entier n'est qu'un jeu de l'énergie matérielle.

 

Ceux qui ont étudié les philosophies indiennes s'aperçoivent que la nature est vue comme une partie de l'Absolu, l'Absolu qui est manifesté en tant que monde.  C'est ce que nous pouvons lire dans le Pouroucha Soukta par exemple.  Cet Absolu est Brahman suprême.  Mais les hindous n'adorent pas Brahman comme une divinité, ils adorent des aspects différents de Dieu.

 

Les Écritures sacrées nous apprennent qu'on ne peut pas dire ce qu'est Dieu, Il est indescriptible.  On ne peut donc pas répondre à la question :  « Avez‑vous vu Dieu ? »  Comment pourrait‑on voir Dieu ?  D'une part, Il n'est pas un objet ; d'autre part, Il est infini, trop grand pour notre petit cerveau qui ne peut pas comprendre grand‑chose.  Il peut voir, peut‑être, les choses du monde, mais quand on parle de la Divinité suprême, il en est absolument incapable.  Les Hindous commencèrent à avoir une grande variété de concepts pour Dieu.  C'est ainsi que l'on adore le Suprême comme Shiva, Vichnou ou Krichna.  On ne peut pas s'arrêter là.  Comme nous ne pouvons pas envisager le feu sans son pouvoir de combustion, le Suprême doit avoir Lui aussi Sa Shakti, mais pas comme Shiva a Parvati pour femme.  La Shakti est la Puissance divine.  Si vous lisez les Écritures shivaïtes du Cachemire, vous verrez comme elles font bien comprendre comment Shiva et Sa Shakti agissent ensemble pour tout ce que nous voyons autour de nous.

 

Nous faisons actuellement de nombreuses études sur l'énergie dans le monde, car nous nous rendons compte que nous avons besoin d'une grande quantité d'énergie pour les besoins de notre vie terrestre.  Mais cette étude de l'énergie ne comporte pas celle de l'Homme avec tous ses pouvoirs et ses possibilités, et elle aborde à peine le domaine de la religion ou de la vie spirituelle.  Il est facile de comprendre ce qu'est l'énergie matérielle, mais on trouve peu de personnes qui s'intéressent à l'énergie qui est en elles.

 

Prakriti, la Nature, est identifiée à la Shakti même.  Elle est si puissante que l'homme ne peut pas lutter avec elle.  Il y a tant d'événements dans notre vie que nous ne pouvons empêcher.  Nous ne pouvons rien faire contre les tremblements de terre, ils sont beaucoup trop forts pour nous.  Il y a d'autres catastrophes qui sont en dehors de tout contrôle humain.  Cela nous fait voir que même si nous parlons de la maîtrise de la nature, cela ne représente presque rien.  Ce fait a été reconnu par les sociétés humaines et c'est pourquoi les hommes ont commencé à adorer la Shakti, l’Énergie.  On trouve des prières comme celle‑ci dans les religions anciennes :  « Ô Mère, protège‑nous contre toutes les catastrophes qui viennent sur la terre. »

 

En Inde, cette forme d'adoration est toujours vivante, même si les Hindous ne sont pas vraiment conscients de sa valeur.  Sri Ramakrichna naquit de nos jours dans une famille qui adorait Rama.  Rama étant un aspect masculin, Il n'est donc pas une Shakti.  Mais, dès que Sri Ramakrichna commença d'adorer la Mère Divine, il en comprit tellement la valeur qu'il ne L'a jamais plus abandonnée.  Il en parla toute sa vie, même après avoir été initié dans la voie du Védanta.  J'ai lu un livre écrit par un Américain qui disait que Sri Ramakrichna était un grand shakta, c'est‑à‑dire un adorateur de la Shakti, mais cela ne plaisait pas à ses disciples, et ceux‑ci décidèrent que Sri Ramakrichna devait être un védantiste et non un adorateur de la Shakti.  C'est ainsi qu'ils ont changé toutes les pensées que Sri Ramakrichna avait voulu exprimer.  Lorsqu'on lit les livres sur Sri Ramakrichna, on voit qu'il parlait toujours de la Mère Divine.  On peut avoir ainsi l'impression qu'il portait peu d'intérêt au Védanta.  Ceux qui ont lu son enseignement peuvent voir qu'il parle de ces deux sujets.  Mais les gens du commun ne peuvent pas accéder subitement au niveau de Brahman ou de l'Absolu, c'est si abstrait qu'ils ne peuvent le comprendre.  Il parla donc aux Bengalis de la Mère Divine, puisqu'ils y étaient habitués.  Il était bien de leur enseigner des pensées qu'ils connaissaient déjà.  C'est Elle qui a tout fait pour lui :  « C'est ma Mère Divine qui m'a donné la sagesse, c'est grâce à Elle que je pouvais discuter avec les grands savants qui sont venus me voir.  Je pouvais parler, mais ce n'était pas moi, c'était la Mère Divine qui s'exprimait par ma voix. »

 

Une autre personne a voulu aller au‑delà des traditions et chercher le Suprême :  Sri Aurobindo.  Il l'explique très bien pour ceux qui cherchent la spiritualité :  « Il y a deux buts dans l'existence, l'esprit et la matière.  La plupart des Yogas nous mènent à l'esprit et nous éloignent souvent de la vie ».  Sri Aurobindo nous enseigne à aller jusqu'à l'esprit et à redescendre dans la vie et à la transformer avec tout ce que nous avons gagné, c'est‑à‑dire la lumière, les pouvoirs et la béatitude de l'esprit.

 

Sri Aurobindo a beaucoup parlé de la Mère Divine, la Shakti ; il L'appelle Adyashakti, c'est‑à‑dire la Mère Divine primordiale.  Arthur Avalon Lui donne le titre de Mahashakti, la Shakti suprême, avant qu'Elle ne se divise en de nombreuses formes.  Il y a quatre formes principales, comme on le voit dans le livre « Devi Mahatmyam » (La Grandeur de la Mère Divine) :  ce sont Maheswari, Mahakali, Mahalakshmi et Mahasaraswati.  Elles sont des représentations de pouvoirs différents de la Conscience suprême.  Elles peuvent avoir autant de noms et de formes qu'il est possible, mais elles s'unissent toutes en un point :  la Réalité suprême.  Elle est la Mère Divine qui règne sur le monde et qui agit dans l'univers.  Adyashakti est la forme suprême de la Mère.  La Mère est la force et la conscience divines ou on peut dire aussi qu'Elle est le divin dans sa conscience et sa puissance.

 

Sri Aurobindo explique tout cela dans son petit livre intitulé :  « La Mère ».  Il dit :  « Les quatre pouvoirs de la Mère sont quatre parmi ses prédominantes personnalités, parties et personnifications de sa divinité, à travers lesquelles elle agit sur ses créatures, met en ordre et harmonise ses créations dans le monde et dirige la manifestation de ses milliers de forces.  Car la Mère est une, mais elle se présente à nous sous des aspects différents.  Ella a beaucoup de pouvoirs et de personnalités, beaucoup d'émanations et de vibhoutis (puissances) qui agissent pour elle dans l'univers.  Celle que nous adorons comme la Mère est la conscience‑force divine qui domine toute existence, unique et pourtant si multiple qu'il est impossible de suivre ses mouvements, même pour l'esprit le plus prompt et pour la plus libre et la plus vaste intelligence.  La Mère est la conscience et la force du Suprême et elle est bien au‑dessus de toutes ses créations.  Mais quelque chose de ses voies peut-être vu et senti à travers ses personnifications, d'autant plus perceptible que sont plus définis et limités le tempérament et l'action des formes de Déesses dans lesquelles elle consent à se manifester à ses créatures. »

 

C'est un langage un peu compliqué.  Sri Ramakrichna parlait très simplement, il voulait dire simplement qu'en Inde particulièrement, on adore la Mère Divine sous d'innombrables formes, avec la ferme conviction que la Mère est là.  C'est de cette façon que Sri Ramakrichna L'a cherchée et qu'il a pu dire finalement :  « Elle est là ».  Au Bengale, quand Sri Ramakrichna est venu, il y avait des personnes qui ne croyaient pas du tout aux religions anciennes, à l'adoration de la Mère Divine par exemple.  On lui disait :  « Je ne comprends pas pourquoi vous adorez cette image d'argile, ce n'est qu'une sculpture ».  Sri Ramakrichna était très fâché quand il entendait cela, et il répondait :  « Comment osez‑vous dire ça ?  Ce n'est pas l'argile qui est adorée, mais la présence de la Mère Divine ».  Extérieurement, tout est fait pour satisfaire les gens du commun qui pourront petit à petit pénétrer le sens profond et trouver la présence de Chit‑Shakti.  Comme le dit Sri Ramakrichna :  « Il y a la présence de Dieu dans ces images. »

 

La présence de la Shakti dans les hommes est admise par plusieurs sectes de l'Hindouisme.  Voici maintenant un autre aspect.  Nous avons appris que le monde entier est la manifestation de la Shakti.  Mais Elle est aussi en nous, mais nous en tenons très peu compte.  Il n'y a pas de vie sans énergie, sinon comment pourrait‑il y avoir des actions ?  Nous utilisons l'énergie pour notre vie quotidienne et cette énergie se manifeste sous diverses formes, physique, intellectuelle et spirituelle.  Il y a des gens très intelligents qui ont pu influencer le monde par leur compréhension extraordinaire, comme Einstein qui a énoncé la théorie de la relativité.  Tout le monde était saisi par son intelligence.  D'autres personnes manifestent l'énergie spirituelle.  Ceux qui possèdent l'énergie spirituelle la gardent toujours, car elle ne disparaît pas avec la mort ; cette énergie demeure et devient une source d'énergie pour tous.  Deux mille ans ont passé et Jésus demeure une puissance spirituelle.  Combien de personnes ont été influencées par lui !  Vous pouvez dire qu'il est mort, c'est la vérité, et pourtant, d'après les Évangiles, il n'est pas mort.  Personne n'a retrouvé son corps.  Il a disparu et il est toujours vivant.  Si vous lisez d'autres livres, vous comprendrez qu'un être ne meurt pas avec la mort du corps.  De même qu'il y a aujourd'hui la possibilité de transmettre l'énergie sans aucun support visible, comme lorsque vous commandez à distance votre télévision, de même il n'y a pas de relation visible entre Jésus et nous maintenant.  Mais si l'on passe beaucoup de temps dans la prière et la méditation, on établira une relation avec le Suprême.

 

C'est ainsi que je comprends la religion.  On pratique la prière et la méditation uniquement pour établir une relation avec ce que l'on adore.  Quand cette relation est établie, nous recevons tout ce que nous voulons dans cette vie.  Tous ceux qui ont adoré des divinités ou des incarnations sentent leur présence.  Sri Ramakrichna disait :  « Ce n'est pas moi qui ai fait tout cela, c'est ma Mère Divine.  Je n'y suis pour rien ». L'énergie divine passe donc dans le corps humain ; c'est la raison pour laquelle les religions ont été instituées.  La question n'est pas de savoir où nous irons après la mort, au ciel ou ailleurs, mais comment je dois vivre dans le monde ici pour recevoir la grâce de Dieu.  La puissance de Dieu est autour de nous, et c'est cette puissance que nous devons avoir.  Vous pouvez recevoir tout ce que vous désirez.  Si votre attachement au monde est très fort, vous pouvez demander une grosse voiture pour pouvoir aller très vite partout.  La Mère Divine dit :  « Vous pouvez recevoir tout ce que vous désirez ».  C'est la raison pour laquelle je vous ai raconté l'histoire du roi et du marchand.

 

Si vous avez assez d'énergie physique, vous pouvez obtenir les choses par vos efforts physiques, si vous avez développé votre puissance psychique, vous aurez encore autre chose, mais vous pouvez aller encore plus loin.  Tout cela ne sont que des jouets et nous ne sommes pas de petits enfants pour nous amuser comme l'un d'eux.  Nous voulons grandir et devenir adulte pour comprendre le monde.  Lorsqu'on n'éprouve aucun désir pour une chose matérielle on n'est pas mécontent.  Au contraire, on est plein de joie.  Quand on lit l'Évangile de Sri Ramakrichna on voit qu'il était toujours souriant.  Il était toujours gai, et pourtant combien gagnait‑il ?  Peut‑être quinze roupies par mois.  Il n'avait rien, pas de famille, et pourtant nous ne pouvons pas avoir la joie qu'il avait.  Non seulement il avait la joie, mais il pouvait la transmettre.  Il était entouré par de nombreuses personnes qui allaient le voir pour lui poser beaucoup de questions, et elles repartaient toujours satisfaites.  Il n'est pas étonnant qu'il y ait partout dans le monde de nombreux dévots qui ont été impressionnés par lui, bien qu'il ne fût pas un homme très instruit dans le sens ordinaire.

 

Il y a beaucoup de gens en Inde qui adorent la Mère Divine.  La Mère accorde Sa grâce car Sa nature est pleine de tendresse.  Le terme de « mère » a été bien choisi, il est meilleur que celui de « père », car nous savons que la mère montre toujours beaucoup de tendresse dans la vie ordinaire ; elle se sacrifie pour ses enfants, et cette idée est projetée sur la Mère Divine.  La Mère Divine ne nous abandonnera jamais parce que nous sommes Ses enfants.

 

Terminons avec le livre qui chante la grandeur de la Mère Divine, le Devi Mahatmyam.  On lit au premier chant :

63.  Le sage dit :

64.  Éternelle, Elle a la forme même de l'Univers et tout ici‑bas a été tissé par Elle !

65.  Et pourtant Elle s'y est manifestée de diverses façons.  Écoute, je vais te l'expliquer.

66.  Lorsqu'Elle se manifeste dans le monde afin de remplir l'office des Dieux, on dit qu'Elle s'y incarne, bien qu'à bon droit on La nomme l'Éternelle.

 

D'autre part, les prières sont toujours adressées à la Mère divine dans cette forme :

75.  Par Toi le monde fut créé ; c'est Toi qui le soutiens, c'est Toi qui le protèges, et c'est Toi qui le manges à la fin, éternellement.

76.  Lors de la création, Tu prends la forme créatrice ; et quand il faut garder le monde, Ta forme est celle de la vie ; quand vient la fin, on Te voit comme destruction ; et pourtant Tu t'identifies à l'Univers !

78.  Toi, la Nature, par qui les Éléments s'ordonnent, Tu es la Nuit‑des‑temps, la Grande Nuit, l'épouvantable Égarement !

82.  Quoi que ce soit, où que ce soit, que ce soit l'Être ou le Non‑Être, tout est en Toi !  Toi, l'Énergie de l'Univers, comment pourrai‑je Te chanter ?    (Traduction de Jean Varenne)

 

Et ainsi, le monde dans lequel nous vivons est la manifestation de l'énergie, qui est vue par les hindous comme la Shakti divine ou la puissance de Dieu ; cela est Son aspect cosmique.  L'autre aspect est la Shakti qui se trouve dans chaque être humain et qui doit être éveillée ; c'est cela le but du Yoga, particulièrement du Koundalini Yoga.  Quel que soit le Yoga choisi, vous essayez de manifester cette énergie divine qui est présente en nous.  Cette Shakti doit être éveillée, contrôlée et dirigée vers le but suprême ; c'est l'état dans lequel un homme est libéré de toute ignorance et où il commence à voir le monde dans sa vraie nature.  C'est là l'enseignement des grands maîtres et de la religion indienne.

 

Revenons à Sri Aurobindo qui disait :  « L'abandon total à la Mère, la Shakti divine, est le seul moyen pour accomplir les actions divines ».  Si vous voulez faire quelque chose, abandonnez‑vous complètement à cette énergie divine qui est la Mère.  On doit être libéré des désirs.  La vie entière doit être une offrande et un sacrifice au Suprême.

 

« Seule la puissance de la Mère, et pas un effort ou tapasya humain, peut briser le couvercle, déchirer le voile, façonner le vaisseau et amener dans ce monde d'obscurité, de mensonge, de mort et de souffrance, la Vérité, la Lumière, la Vie divine et l'Ananda des immortels. »

 

Vous pouvez utiliser la forme de la Mère divine qui vous plaît, de toute façon vous adorerez la Shakti unique et universelle.  Par Sa grâce nous pouvons accomplir beaucoup de choses.