RAMAKRISHNA

 

La réincarnation

 

Swami Ritajanananda

 

Le sujet de la réincarnation est devenu de plus en plus attirant pour tout le monde.  De tout temps, l'homme a été à la fois intéressé et inquiet de savoir ce qui arrive après la mort.  Et pendant toute l'histoire de l'humanité, cette question s'est posée à l'esprit humain.  En vérité, la mort est l'évènement le plus dramatique, le plus frappant de la vie et celui qui est aussi le plus mystérieux.

 

À notre époque, beaucoup de gens s'intéressent à l'idée de la réincarnation pour essayer d'éclaircir ce mystère.  Et il y a même des cas reconnus dans lesquels certaines personnes se souviennent de leurs vies passées et ont pu en vérifier les faits.  Il ne s'agit pas d'un rêve ou d'un phénomène imaginaire, car des preuves ont été retrouvées au sujet d'existences antérieures, et même dans des pays où la réincarnation, (c'est‑à‑dire la croyance en la renaissance après la mort), n'existe pas.

 

Il y a quelques savants, comme Mr Stevenson de l'État de Virginie aux États‑Unis, qui se sont spécialisés sur ce sujet.  Récemment, une grande réunion s'est tenue en Allemagne, à laquelle de nombreux érudits ont participé pour en discuter et donner chacun leur opinion.  Toutes ces études attirent l'attention partout, dans le monde entier.  Mais, nous ne pouvons pas dire que l'on soit arrivé à une conclusion définitive, parce que la réincarnation est une théorie difficile à accepter.

 

En effet, bon nombre de personnes pensent qu'il n'y a rien après la mort, et qu'à cet instant tout est terminé pour celui qui a cessé de vivre.  D'autres personnes considèrent que la réincarnation n'est qu'un phénomène d'hérédité.  C'est‑à‑dire que quelqu'un, en naissant, apporte avec lui une certaine nature qu'il a reçue de ses parents.  Cette « nature héréditaire » est transmise à la descendance.  Elle renaît ainsi à travers les enfants, et cela est alors considéré comme étant la réincarnation.

 

Il faut d'autre part, souligner que l'idée d'une renaissance possible effraye beaucoup de gens, car ils pensent alors qu'ils peuvent renaître sous la forme d'un animal – d'une vache, d'un chien ou d'un chat, par exemple – et ils sont remplis de crainte à l'idée de cette dégradation de leur personnalité.  Cette pensée vient à l'esprit de celui qui n'a pas une compréhension claire de ce qu'est le principe de la réincarnation.  On s'imagine alors qu'une créature humaine peut revenir sous l'aspect d'une autre sorte de créature.  Mais cela n'est pas juste, car cette interprétation erronée ne tient pas compte de ce qui est mort et de ce qui doit renaître.

 

La plupart des gens considèrent qu'ils sont davantage le corps que l'esprit.  Cependant, on pense quelquefois qu'il y a peut‑être une âme dont, pourtant, beaucoup sont totalement ignorants.

 

Pour l'homme du commun, le corps et l'esprit constituent le « moi », et la mort concerne ce « moi » qui doit revenir dans une autre naissance.  Ceci est aussi une mauvaise interprétation de la loi de réincarnation, car on oublie alors que le corps, une fois frappé par la mort, change d'état ou de forme en étant enterré, momifié ou incinéré.  Ainsi, il ne peut plus être question, pour lui, de renaissance puisqu'il finit par être détruit à plus ou moins longue échéance.  Il devient toujours « inutilisable », si l'on peut dire, et un cadavre ne peut reprendre vie.  C'est donc alors autre chose qui doit renaître.  Mais quoi exactement ?  Les gens l'ignorent.

 

En fait, s'il y a renaissance, on doit penser que c'est ce qui a quitté le corps mort, c'est‑à‑dire, le Jiva (l'entité) qui l'habitait, qui doit renaître.  Mais quelle était sa relation avec l'individu qui était vivant ?  Parce que cette entité permanente n’a pas de corps et de forme visibles, il nous est impossible de la voir et de la décrire.  Est‑elle capable de penser ?  Cela aussi est difficile à dire !  Toutes les expériences qu'une personne a pu faire durant sa vie seront‑elles gardées par cette entité ?  Et comment pouvons‑nous définir une personne après sa mort puisqu'elle ne ressemble plus à ce qu'elle était pendant sa vie ?

 

Il nous est impossible de dire qu'un individu qui a fini sa vie puisse revenir dans le corps qu'il vient de quitter.  Et dire de quelqu'un qui avait un nom et une personnalité, qu'il reviendra vivre dans le monde comme quelqu'un d'autre, semble absurde à notre raison, parce que selon notre expérience habituelle, la vie est terminée pour celui qui est mort.

 

Si il y a renaissance, cela doit être tout autre chose.  Mais, sous prétexte que ce qui renaît n'est pas la même personne que celle que nous avons connue, il est inutile de penser qu'un être humain puisse revenir sous l'apparence d'un animal, et en être effrayé !  Cette fausse hypothèse vient de la peur que nous avons de perdre notre personnage après la mort, et vient aussi de notre fausse identification au corps et à l'esprit, ainsi qu'à la personnalité.  C'est la crainte de perdre notre individualité qui crée ce malaise.

 

Si pourtant nous acceptons le principe de la réincarnation, nous devons accepter aussi l'idée que « quelque chose » renaît et que ce « quelque chose » n'est pas la même personne que celle qui existait auparavant.  Nous ne pouvons pas savoir qui nous étions, et nous ne savons pas qui nous serons.  Ainsi nous voyons que le sujet de la réincarnation est lié à un autre sujet qui répond à la question :  Y a‑t‑il donc quelque chose dans la créature humaine qui soit impérissable et permanent ?

*

Depuis le commencement de l'histoire de l'humanité, il y a toujours eu la croyance en une « entité » qui demeure après que nous ayons quitté le corps.  Quelquefois on pense que c'est l'âme ou l'esprit.

 

En faisant un rapide tour d'horizon historique, nous voyons que cette conviction était très affirmée dans l'ancienne Égypte où le corps était conservé pour que l'âme puisse revenir et revivre une autre vie terrestre dans ce même corps.  L'âme dépendait donc du corps.  Elle avait la liberté de s'éloigner de lui, mais elle devait retourner vers lui la nuit pour trouver sa subsistance.  Aussi le corps était momifié pour être gardé en bon état de conservation, afin de pouvoir resservir, le moment voulu.  Et, dans les tombes, on mettait tout ce qui était utile à l'esprit du mort pour assurer sa survie dans cet au‑delà provisoire.

 

Ainsi, à une époque très lointaine et dans plusieurs sociétés humaines organisées, il existait une croyance selon laquelle une entité vivant dans le corps de l'homme lui survivait après sa mort.

 

Cette croyance en l'existence d'une âme indépendante du corps fut également acceptée par les Grecs, plusieurs siècles avant notre ère.  Et dans le contexte philosophique de la Grèce antique, nous voyons que le principe de la réincarnation était déjà bien intégré.  Certains philosophes grecs ont même fait de la réincarnation la pierre angulaire de leur philosophie.

 

Parmi les Israélites, les Pharisiens avaient accepté le principe de la réincarnation, et l'on pense que les premiers chrétiens l'admettaient aussi.  Mais l'Église chrétienne a aboli cette croyance.  Selon la doctrine chrétienne, l'homme n'a qu'une seule vie, et la survie de l'âme après la mort du corps dépend des actions qu'il a accomplies sur terre.  L'âme vivra ses mérites ou ses démérites pour l'éternité, au paradis, au purgatoire ou en enfer.  Telle est la doctrine dogmatique de l'enseignement judéo‑chrétien.

 

Mais, toutes les croyances, toutes les religions différentes exprimées en ce monde, acceptent l'idée d'une « entité » qui existe dans l'homme et dont la vie ne se termine pas avec celle du corps physique, mais continue d'une façon ou d'une autre.

 

C'est en Orient que la théorie de la réincarnation est fermement établie dans toutes les expressions religieuses.  Et aucun pays au monde n'a accordé autant d'importance à la réincarnation que ne l'a fait l'Inde.

 

La réincarnation fait partie intégrante de la civilisation et des différentes religions hindoues :  Jaïnisme, Shivaïsme, Vishnouisme, Shaktisme, etc.

 

Le Bouddhisme qui est né de la religion védique, n'a pas ignoré cette doctrine, ainsi que la théorie du karma qu'on ne peut dissocier de la loi de réincarnation, comme nous le verrons plus tard.  Le Bouddha a dit qu'Il était passé par de nombreuses incarnations avant d'atteindre le nirvana.  Et toutes les vies antérieures du Bouddha sont d'ailleurs relatées dans le Jataka.

 

L'hindouisme est une des plus anciennes religions que le monde ait connues.  Son existence remonte à bien des millénaires avant l'ère chrétienne.  L'Inde connaissait alors une religion qui avait été instaurée par les sages mystiques dont les expériences spirituelles avaient été recueillies et réunies en des textes qui furent appelés les Védas, c'est‑à‑dire :  le Savoir.  Les Védas exposaient déjà la doctrine de la réincarnation.  Mais la « Loi de Karma » ou la « Loi de cause à effet » n'était pas encore établie.  Dans les Védas, on trouve seulement l'idée que l'univers entier et tous les êtres vivants étaient contrôlés par une loi qui maintenait l'Ordre cosmique.  Cette loi était appelée Rita.  « C'est par cette Loi que le soleil se lève et se couche, que les plantes, les animaux et les êtres naissent, croissent et meurent. »

 

Et Varuna, le Dieu védique en était le gardien et le régisseur.  C'est petit à petit que ce principe de la loi cosmique s'est transformé en la loi de karma qui nous impose d'avoir à récolter le fruit de nos actions et à renaître sur terre pour poursuivre notre évolution spirituelle.

 

Cette introduction nous montre la genèse de la théorie de la réincarnation qui prit véritablement naissance en Inde.

 

Pour développer ce sujet et en donner une explication plus rationnelle et plus scientifique, nous devons prendre connaissance des grandes découvertes que firent les rishis, les sages voyants de l'Inde, au cours des siècles, et dont les expériences spirituelles ont profondément enrichi le trésor de la spiritualité hindoue.  Ces expériences furent consignées, au cours du temps, dans des textes appelés Upanishads et qui constituent le Védanta, ou la fin des Védas.

 

Pour comprendre le principe fondamental de la théorie de la réincarnation, plusieurs questions doivent être posées et dont les réponses sont l'essentiel des enseignements qui constituent la métaphysique et la philosophie de l'hindouisme.  Car, la philosophie a pour but de découvrir une signification à l'ensemble de l'expérience qu'on appelle la vie humaine.  Elle emploie une méthode rationnelle et scientifique qui doit parler à notre intellect et satisfaire notre raison.

 

Parmi toutes les questions qui viennent à l'esprit au sujet de la réincarnation, certaines peuvent nous permettre d'en comprendre le processus.  Qu'est‑ce que l'homme ?  De quoi est‑il constitué ?  Qu'est‑ce qui se réincarne en l'homme ?  Pourquoi la réincarnation ?  Quelle en est la raison ?  Et quel en est le but ?

 

Pour répondre à ces différentes questions, il est essentiel d'abord, d'essayer d'expliquer ce qu'est le karma si intimement lié à la doctrine de réincarnation.

 

La loi de karma est une règle qui, selon l'hindouisme, contrôle notre vie actuelle, comme elle a contrôlé nos vies passées et contrôlera nos vies futures.  On peut même penser que l'univers tout entier est soumis à cette loi, à laquelle rien ni personne ne peut échapper.

 

Nous trouvons souvent la loi de karma définie comme étant une loi de juste rétribution.  Il est préférable de dire que le karma est plutôt un processus de continuité.  C'est l'expression de la relation directe qui existe entre notre état actuel et notre passé.  Chacun de nous n'est pas un produit jeté subitement dans le monde, car chaque vie humaine est un organisme complet qui est parvenu à cet état actuel après de nombreuses étapes.  Le progrès à chaque étape suit un certain ordre, et cet ordre est appelé la loi de karma.

 

Cette loi est basée sur le principe très compréhensible de la causalité qui signifie que notre vie actuelle est le produit d'une cause que représente l'ensemble de nos vies antérieures.

 

Ainsi la Brihad‑Aranyaka‑Upanishad dit :   « Comme un homme désire, tel est son but.  Comme est son but, telles sont ses actions.  Comme il agit, telle sera sa récolte.  »

 

Donc, nous sommes tous aujourd'hui le produit, le résultat de nos actions passées, de nos désirs et de nos pensées.

 

Il faut savoir que la loi de karma n'est pas une règle mécanique.  La nature de la vie est une évolution dont chaque étape est un progrès par rapport à la vie précédente.  La loi de karma est donc une loi d'évolution qui doit nous mener à la réalisation de notre véritable nature qui est essentiellement divine.  Nous voyons ainsi que le karma est un facteur important dans la réincarnation, puisque toutes les actions que nous accomplissons dans notre vie présente conditionnent notre avenir, comme toutes celles que nous avons faites dans nos vies antérieures ont conditionné notre vie actuelle.

 

Swami Vivekananda a expliqué le sens du mot karma.  Karma vient du verbe sanscrit « kri » qui signifie « faire ».  Donc toute action est karma.  Ce terme désigne aussi les conséquences des actions, c'est‑à‑dire les effets ultérieurs des actions antérieures qui en sont les causes.  Et ainsi le karma est une loi de cause à effet.  Toutes nos actions produisent des effets, mais certains de ces effets apparaissent immédiatement, puis disparaissent, tandis que d'autres ne se manifestent qu'à plus longue échéance, voire même dans une autre vie.

 

Ainsi, les Écritures disent que nous ne sommes pas venus accidentellement sur terre, mais que c'est la conséquence d'une cause antérieure.  La venue ici‑bas de chacun de nous est préparée par notre karma et est la conséquence des actions de nos vies passées.  Toutes les actions, nos actes passés ont laissé des impressions profondes dans notre mental individuel, et ces impressions forment notre caractère et notre personnalité.  Et chacun de nous apporte avec soi son propre « bagage » mental, qui n'est donc pas quelque chose d'héréditaire, mais qui constitue la somme totale de nos propres impressions antérieures.

 

Aussi, en Inde, lorsqu'on voit des traits de caractère communs entre parents et enfants, on ne dit pas que c'est à cause de l'hérédité, mais que ces traits communs sont la raison pour laquelle les parents ont été choisis par l'entité mentale qui se réincarne.

 

En résumé, la loi de karma est donc une loi d'évolution spirituelle qui permet à un individu de retrouver son niveau d'évolution là où il l'avait laissé en quittant une vie et d'en continuer le progrès dans la vie suivante.  Cette évolution permet aussi d'améliorer ou de liquider le karma passé pour arriver, à chaque nouvelle vie, à un niveau de conscience plus élevé.

 

La loi de karma est également une loi de justice qui explique, de façon raisonnable, les différences et les inégalités que l'on trouve dans la variété des individus qui constituent l'humanité incarnée, puisque chacun revient en fonction du karma, bon ou mauvais, qu'il a acquis par ses vies passées.  Ainsi, nous avons tous la vie que nous avons méritée.

*

La question qui se pose maintenant est de savoir pourquoi nous devons nous réincarner.  La loi de karma nous a déjà fourni l'essentiel de la réponse.  Nous devons nous réincarner pour poursuivre notre évolution spirituelle.  Mais jusqu'où devons‑nous aller ?

 

Nous devons, un jour, arriver à comprendre que nous sommes plus qu'un corps, nous sommes une âme.  Et le but véritable de notre vie incarnée est de travailler à retrouver et à réaliser dans cette âme la divinité qui y est enfermée, l'Atman qui est le Brahman suprême.  Cette réalisation ultime est le but véritable de notre vie humaine car le monde terrestre est le seul lieu où cette évolution peut se faire.

 

« Aham Brahma ashmi »  « Je suis le Brahman suprême » disent les Upanishads.  « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait »  disent les Écritures chrétiennes.

 

Le but essentiel de la réincarnation est donc de nous amener, petit à petit, à cette perfection divine qui est notre héritage, et que les expériences des vies successives nous permettront, à tous, d'atteindre un jour.  L'homme ordinaire se rapproche du but à chaque vie.  Le sage, l'homme de réalisation y est parvenu et n'a plus à renaître.  Il est un ajata, exempt de naissance, et vit dans l'état suprême de non‑dualité. .  Et c'est parce qu'il y est arrivé, à travers de nombreuses incarnations, qu'il peut nous dire que cela nous est aussi possible.  Il en porte témoignage, et il reste dans le monde pour nous guider et nous aider à parvenir à cette même réalisation.  À ce moment, seulement, les samsaras prendront fin et la roue des naissances et des morts s'arrêtera enfin de tourner.

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Enfin, il nous faut essayer de comprendre ces autres questions :  De quoi l'homme est‑il constitué ?  Et qu'est‑ce‑qui doit se réincarner, en l'homme ?

 

Pour répondre à ces questions fondamentales, nous devons nous référer à ce que disent les Écritures sacrées de l'Inde.  Elles nous expliquent de quoi l'homme est fait et nous décrivent ce que nous appelons communément, l'âme ou l'esprit, la psyché, le double, l'enveloppe animique ou antha karana selon le terme sanscrit.

 

L'homme est un composé de matière et d'esprit, animé par une force ou énergie vitale, appelée prâna.

 

Cette conception fait partie de toutes les doctrines spirituelles qui ont pu être expérimentées par les Sages et exprimées par les philosophes depuis des siècles.  On peut dire simplement que l'homme est un « animal pensant » doué d'une intelligence.  C'est cette intelligence, ce pouvoir de raisonnement qui différencie l'homme des autres créatures.  C'est aussi cette raison, ce pouvoir de discrimination, cette buddhi comme la nomment les Hindous, qui lui donne toutes les possibilités d'évolution.

 

D'après les découvertes expérimentales des Sages, l'homme est composé de trois corps :  le corps grossier (sthula sharira), le corps subtil (suksma sharira) et le corps causal (karana sharira).

 

Le corps grossier, le sthula sharira, c'est‑à‑dire l'enveloppe charnelle, est composé des cinq éléments de la nature :  la terre ou la matière, l'eau, le feu, l'air et l'éther.  Ce corps grossier étant constitué d'éléments périssables doit donc aussi périr, et chacun des éléments le composant retournera à son élément naturel primordial.  C'est ce qui est appelé la mort physique.

 

Il va sans dire que le sthula sharira n'offre pas d'intérêt dans le phénomène de la réincarnation puisqu'il ne peut pas revivre une fois détruit.  Il doit subir la désintégration par une décomposition lente ou il peut être réduit en cendre par une incinération.  Ce corps ayant pris naissance doit donc finir, car tout ce qui a eu un commencement doit avoir une fin.  Il est sujet à la naissance, la souffrance, la décrépitude, la vieillesse et la mort suivant la loi de tout ce qui a été créé.  Il est aussi le corps dans lequel l'homme vit entièrement à l'état de veille.  Il est l'instrument que le corps subtil utilise pour s'exprimer dans le plan de la manifestation puisqu'il possède les cinq sens.  Enfin, par la souffrance physique à laquelle il est souvent soumis, il est un moyen par lequel le karma se manifeste et c'est lui qui paye cette partie du karma individuel qui est nommé le prarabdha karma, qui doit inévitablement être acquitté en cette vie même.

 

L'homme possède encore deux autres corps.  Mais il s'agit de deux corps subtils, invisibles, impalpables et donc indescriptibles par des arguments physiques.  Ce sont le suksma sharira et le karana sharira.

 

Le karana sharira est appelé le « corps causal » C'est le corps le plus subtil de l'homme, celui qui est le plus proche de l'Atman, cette étincelle divine qui est cachée dans les profondeurs de l'âme humaine.  Sa fonction principale est d'être le réceptacle et le refuge du jiva, de l'être humain incarné, pendant l'état de sommeil profond.  Le dormeur s'est dépouillé du corps grossier et du corps subtil et il a revêtu son corps causal.

 

Il est aussi appelé ananda‑maya‑kosha, ou « gaine de félicité ».  Dans le Viveka‑çuda‑mani, nous lisons au verset 208 :

« Dans la condition de sommeil profond, la gaine de félicité fonctionne à plein.  Dans les deux autres conditions, celle de veille et de rêve, elle n'a qu'une activité restreinte... »

Et au verset 207, il est encore question de cette gaine de félicité :

« … c'est d'elle, enfin, que toute individualité pourvue d'un corps, tire le maximum de plaisir avec un minimum d'efforts. »

 

Mais le sommeil profond est un état d'obscure ignorance.  Par conséquent cette dernière gaine n'est pas autre chose qu'une modification (vritti) de avidya, l'ignorance.  Cette gaine ou ananda‑maya‑kosha, située à proximité de l'Atman et bien qu'elle en capte le reflet, constitue néanmoins la dernière obstruction que l'aspirant ait à lever.  Pour sortir du samsara, le cycle des naissances et des morts, et ne plus connaître la réincarnation, il faut donc dépasser encore les limites de ce corps causal, car l'Atman, dont la réalisation nous libère de la renaissance, se situe au delà des trois corps, et la Parole révélée (la shruti) nous dit qu'Il est le témoin de tout ce qui se passe dans les différents corps de l'homme.

 

Il nous reste à étudier maintenant le suksma‑sharira, le corps subtil.  C'est l'élément le plus intéressant de l'homme incarné, puisque c'est celui qui subsiste après la mort physique et qui doit revenir dans un nouveau corps physique au moment de la renaissance.  Ce corps subtil est lui‑même composé de trois gaines également subtiles :

Prana‑maya‑kosha, la gaine d'énergie.  Mano‑maya‑kosha, la gaine du mental.  Vijnana‑maya‑kosha, la gaine d'intelligence, dont l'ensemble représente l'antahkarana, l'organe interne qui a quatre fonctions différentes répondant chacune aux appellations suivantes :  buddhi, ahamkara, manas et chitta.

 

La Buddhi.  C'est l'intelligence ou la raison.  Elle a deux niveaux :  la buddhi inférieure, l'intelligence dont nous nous servons dans notre vie ordinaire, et l'intelligence supérieure ou intuition que nous devons développer parce qu'elle est la partie la plus subtile et la plus sûre de l'organe interne (antahkarana) qui, constituant dans l'individualité un plan de réfraction, capte un reflet de l'Atman qui est Chit, la Pure Conscience.  Pour purifier la buddhi inférieure, le travail de la sadhana (la discipline spirituelle) consiste à la débarrasser de tous les upadhis, les conditionnements adventices, et des limitations, pour anéantir le jeu des fausses identifications.

 

L'ahamkara est cette partie de l'organe interne qu'on appelle ipséité ou le « sens du moi ».  C'est le facteur d'individuation qui fait de l'homme un « individu » qui se croit séparé des autres.  Il est responsable du phénomène de la multiplicité qui se produit dans l'unité du créé.

 

Ce « sens du moi » doit, au cours de la sadhana, finir par être maîtrisé car, tant qu'il prédomine dans l'individu, il empêche toute possibilité d'évolution.  Celui qui est encore identifié au corps et au « moi » reste dans le domaine du samsara, le monde des renaissances, et ne peut prétendre à en être libéré, puisque l'état de libération, mukti, est définie comme étant l'état sans ego.

 

Le manas est le mental qui reçoit des sens toutes les informations venant de l'extérieur et les transmet à cette partie du cerveau qui les analyse.  L'indriya est la modification mentale qui s'associe à l'organe sensoriel lui‑même.  Le mental est donc le distributeur interne des sensations externes.  Son activité se manifeste par une double fonction :

Les vikalpas, les projections mentales qui aboutissent au phénomène de la volition.

Les samkalpas, les projections mentales qui aboutissent au phénomène de l'imagination.

 

C'est donc le mental qui agit en surimposant sur l'Atman, toujours libre, de fausses identifications, et qui provoque l'attachement du jiva aux objets des sens.  Il crée ainsi avidya, l'ignorance, en voilant notre véritable nature, et nous entraîne dans la ronde infernale des naissances et des morts.

 

Il reste finalement le chitta qui est le réceptacle de tous les souvenirs accumulés dans nos vies, de toutes les impressions mentales (samskaras), des tendances latentes (vasanas) et des désirs (kamas).

 

Les samskaras sont l'ensemble des conditions et des proportions qui déterminent le karma de chaque individualité.  Les vasanas, les imprégnations mentales, sont les souvenirs emmagasinés dans notre mémoire.  Et les kamas sont les désirs que le Bouddha a considérés comme la cause essentielle de la réincarnation.

 

Le manas et la chitta sont les réservoirs des impressions antérieures, et c'est en fonction de ce qu'ils contiennent encore, au moment de la mort, que nous aurons à nous réincarner selon notre karma accumulé.

 

La sadhana, la discipline spirituelle, consiste à purifier cet organe interne en le débarrassant petit à petit du fardeau des impuretés mentales dont il est encombré.  Viveka, la discrimination, vichara, l'investigation, et vairagya, le renoncement, sont les moyens dont dispose le disciple pour purifier ce corps subtil de tout le karma qu'il contient pour parvenir, un jour, à mettre fin aux cycles des renaissances.  Ce sera alors le moment de la libération, moksha, dans quoi le jiva verra qu'il est l'Atman.

*

Nous avons essayé de présenter l'idée de la réincarnation.  C'est évidemment un sujet très vaste.  Nous avons commencé par les temps les plus anciens pour remonter jusqu'à nos jours, en parlant de l'histoire de l'humanité dans le monde entier.  Nous avons vu que la croyance en une entité qui existe derrière le corps et le mental se retrouve partout, même si l'on n’a pas une idée très nette de ce qu'elle est.  Mais tout le monde s'accorde à penser qu'il existe quelque chose d'indépendant du corps et dont la mort n'est pas la fin.

 

Des médecins ont été surpris récemment de voir des cas de personnes qui étaient cliniquement mortes.  Leur coeur avait cessé de battre et leur respiration était arrêtée.  On pouvait dire qu'elles étaient apparemment mortes, mais les médecins ont continué leurs efforts pour les ramener à la vie, et ils y ont parfois réussi.  Ils durent alors constater que ces personnes qui étaient médicalement mortes et donc séparées de leur enveloppe physique, étaient restées conscientes de ce qui s'était passé autour de leur corps.  De plus, elles parlaient, en reprenant conscience, du voyage qu'elles avaient fait dans une autre région où elles avaient rencontré des parents et des amis décédés.  Ces témoignages ont apporté une preuve de la croyance en quelque chose qui continue d'exister en dehors du corps physique.

 

Il y a aussi de nombreux cas dans lesquels des gens ont raconté leur vie passée, et les faits qu'ils mentionnaient ont pu être vérifiés pour accepter la possibilité de la réincarnation, c'est‑à‑dire de la renaissance dans un autre corps.

 

Comme nous l'avons dit au commencement, il y a beaucoup de cas de ce genre.  Cette recherche continue encore aujourd'hui en Australie.  Dans un état d'hypnose profonde, certaines personnes peuvent retrouver une vie vécue par elles antérieurement dans un autre corps, et raconter avec exactitude de nombreux souvenirs, c'est‑à‑dire que tous les faits rapportés peuvent être vérifiés et existent encore aujourd'hui.  Nous ne pouvons pas refuser tous ces témoignages en disant que ce sont des simples fantaisies.

 

Tout ce que nous avons dit nous apporte une sorte de preuve au sujet des possibilités de la renaissance, comme étant un fait établi et reconnu.  Mais ce sujet ne se termine pas ainsi parce qu'il reste de nombreuses questions auxquelles il n'a pas été encore répondu.

 

La renaissance suit‑elle immédiatement la mort ou y a‑t‑il un intervalle entre ces deux événements ?  Les savants n'ont pas encore donné de réponse à ces questions.  On peut dire cependant qu'il existe des cas où il n'y a pas de grand intervalle entre la mort et la renaissance, et que d'autres fois cet intervalle est de plusieurs années.  La question se pose aussi de savoir si ce phénomène de la renaissance cessera un jour.  Quand et comment a‑t‑il commencé ?  Il est admis que nous avons vécu des vies minérales, végétales, animales, avant de vivre notre vie humaine.

 

Nous avons dit que la doctrine de la renaissance est très importante dans toutes les religions hindoues.  Elle influence la pensée de tous les Hindous.  Il y avait des personnes qui pouvaient se souvenir de leurs vies passées, même au temps des Védas.  Nous avons d'ailleurs mentionné les vies antérieures de Gautama Bouddha.  On doit remarquer que cela prouve que l'évolution est inévitable pour tous.  Tout le monde évolue jusqu'à cette vie actuelle, et chaque vie est une marche sur le chemin de l'évolution.

 

La doctrine de la réincarnation et du karma est la base de la religion et de l'éthique de vie hindoues.  La récompense ou la punition que nous recevons ne sont pas imputables à un Dieu qui juge, mais nous en sommes seuls responsables, comme nous l'avons déjà expliqué.  Ainsi, les gens doivent devenir très conscients des actions qu'ils accomplissent dans leur vie actuelle pour éviter d'en faire de mauvaises et d'en subir les conséquences.  Ceci est bien expliqué dans les textes sacrés et dans les histoires des Puranas.

 

Nous trouvons dans la Bhagavad Gîtâ, au deuxième chapitre, verset 22 :

Comme un homme jette ses vêtements usés et en revêt de neufs, ainsi l'Être incarné quitte les corps et entre en de nouveaux corps.

 

Si nous ne souvenons pas de notre vie passée, cela n'est pas une raison pour en refuser l'existence.  Ainsi, dans ce deuxième chapitre de la Bhagavad Gîtâ, Sri Krichna dit que Arjuna, comme tout être ordinaire, ne pouvait pas se souvenir de ses vies passées, bien qu'il en ait eu de nombreuses, tandis que Sri Krichna était conscient de toutes ses incarnations précédentes.  De même, si l'on développe une forte puissance de concentration, on peut aller profondément dans l'immensité de la conscience et retrouver ainsi les vies passées.  Notre nature et notre caractère sont le résultat de nos vies antérieures, et nous pouvons améliorer cet état par notre vie actuelle.

 

Mais on doit dire que la plus grande utilité de cette doctrine de la renaissance est de nous montrer que tous nos désirs seront satisfaits en revenant vivre dans le monde dans des conditions favorables pour leur réalisation.  Ainsi, une personne ne doit pas être très malheureuse car elle obtiendra un jour ou l'autre ce qu'elle aura désiré.  Par exemple, dans une prochaine vie, un aveugle retrouvera la vue, un mendiant deviendra riche, un homme qui est mort malade et malheureux retrouvera une bonne santé et le bonheur.  Et ainsi chacun aura une complète satisfaction de tout ce qu'il souhaite jusqu'à ce qu'il n'ait plus aucun désir.

 

La religion hindoue affirme donc qu'il arrivera un moment où chacun connaîtra l'état sans désir.  Alors viendra la sagesse qui dit que le bonheur ne nous est pas extérieur, mais qu'il est en nous‑mêmes.  Ananda Rupa signifie que nous sommes la personnification de la béatitude.  Que pourrions‑nous chercher alors dans le monde extérieur ?  Il est vrai que cette compréhension ne vient pas à tous, parce que bien des gens ont encore beaucoup de désirs.

 

Il arrive parfois que par la grâce du Suprême ou par une découverte personnelle, nous voyions que la joie que nous expérimentons dans la vie est une projection de la joie qui est en nous.  Et cette découverte change toute notre compréhension de l'existence.  À ce moment‑là, et à ce moment seulement, la spiritualité devient notre idéal.

 

Lorsque les Bouddhistes et les Hindous parlent de la réincarnation, il ne s'agit pas d'une étude pour savoir combien de fois nous sommes nés, ni sous quelle forme, humaine ou animale.  Mais pour les adeptes de ces religions, la réincarnation est reliée à leur idéal spirituel.  Pour eux, une personne peut prendre n'importe quel corps, si elle a besoin de faire quelque expérience à travers ce corps, son âme n'en sera pas souillée.  Elle peut même désirer revenir sous la forme d'un animal comme on peut prendre un déguisement pour aller à un carnaval et s'y amuser.

 

Nous passons ainsi par de nombreuses expériences qui nous aident pour nous faire connaître le but suprême de notre vie terrestre.