RAMAKRISHNA

 

Le message de Shri Krishna
 

Swami Ritajanananda

 

Parler de Sri Krichna est difficile, parce que le sujet est très vaste.  Son influence sur la culture de l'Inde est immense et ses adorateurs se comptent par millions.  Pour ses dévots, Sri Krichna est Dieu lui‑même.  Il est une très grande incarnation divine, c'est‑à‑dire une manifestation de Dieu, vivant dans le monde parmi les êtres humains, et possédant une combinaison des deux aspects :  Dieu et homme.

 

Nous n'allons pas étudier ici, en détail, l'historicité de Krichna, car il n'existe pas de biographie véritable à son sujet.  Mais les Hindous sont absolument certains qu'il a vécu parmi les hommes.  Aussi des millions d'Hindous adorent Krichna et méditent sur Lui, et certains de ses dévots pensent que Sri Krichna est le Suprême lui‑même, et n'acceptent pas qu'il puisse être seulement une incarnation divine.

 

Sri Chaitanya a apporté cette adoration au Bengale, et les adeptes de cette secte chantent sans cesse le doux nom de Krichna.

 

Le Bhagavata‑Purana est un livre de grande importance pour les Hindous et particulièrement pour les adorateurs de Vishnou.  Dans ce Purana nous trouvons tous les renseignements concernant les dix incarnations de Vishnou et, à la fin de ce document, deux tomes entiers sont consacrés à Krichna.  N'oublions pas que le Purana n'est pas un document historique, mais qu'il raconte les légendes populaires qui traitent de la grandeur d'une divinité :  soit de Shiva, soit de Vishnou.  Le Bhagavata Purana traite de la gloire de Vishnou.  Dans ce texte, il nous est raconté de la façon la plus impressionnante l'histoire de la vie de Krichna et ses enseignements.

 

Nous pouvons diviser la vie de Krichna en deux parties.  La première est la vie de Krichna jusqu'à sa onzième année.  Elle se passa à Brindavan parmi les vachers et les vachères.  La deuxième partie montre sa vie après qu'il eut pris possession de son royaume de Dwaraka.  C'est à cette époque qu'il conseilla Arjuna sur le champ de bataille du Kurukshetra et qu'il donna l'enseignement qui est transmis par la Bhagavad-Gîtâ.

 

Nous voyons finalement qu'il mourut percé par la flèche d'un chasseur qui l'avait pris pour un animal, alors qu'il se reposait au pied d'un arbre dans la forêt.  S'approchant de la cible qu'il avait atteinte, le chasseur s'aperçut qu'il venait de blesser mortellement le Seigneur.  Mais Krichna ne lui fit aucun reproche.  Il dit seulement que cela était juste et qu'il devait quitter le monde de cette façon, percé par une flèche.  En effet, dans son incarnation antérieure, il avait promis au roi Vali de mourir transpercé par une de ses flèches, car il avait tué Vali en étant caché derrière un arbre.  Krichna laissa donc les évènements se dérouler selon l'ordre naturel.

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Sri Krichna fut donc d'abord l'enfant Gopala qui jouait avec les gopis et les gopas de Brindavan, il les ensorcelait par le chant enchanté de sa flûte.  Le Bhagavata‑Purana dit :

Impatientes de le rejoindre, les gopis partaient.  Celles qui étaient en train de traire les vaches, laissaient leurs seaux ; celles qui avaient mis le lait sur le feu, oubliaient de l'en retirer.  Elles allaient vers Krichna, les unes abandonnant leurs préparatifs du souper, les autres l'enfant qu'elles allaitaient, ou abandonnant leur mari au moment de se rendre au temple.  D'autres laissaient les aliments qu'elles avaient à la main sans y toucher.  D'autres encore, même si elles étaient occupées à se parfumer, s'essuyer, ou s'appliquer du collyre sur les yeux, partaient rapidement en mettant leurs vêtements à l'envers.

 

Le but de cette partie de la vie de Krichna est uniquement d'exprimer le Bhakti‑Yoga, l'amour pour Dieu.  L'amour que nous avons dans la vie quotidienne envers les êtres humains est alors dirigé vers Dieu, le considérant comme le fils, l'ami ou l'amant.  Tout cela est montré dans l'histoire de Krichna parmi les villageois et les gopis et gopas de Brindavan.  Il y avait des gens qui le considéraient comme leur fils et lui portaient l'amour intense qu'ils auraient donné à leur propre enfant.  Pour les jeunes vachers avec lesquels Krichna amenait les vaches au pâturage, il était un « ami », leur meilleur et leur plus cher ami.  Tandis que les jeunes vachères désiraient toutes l'avoir comme « amant ».  Tous ces aspects des attitudes différentes de la dévotion sont exprimés dans le Bhagavata-Purana et montrent un moyen de sublimer l'amour humain en amour pour Dieu.

 

Après avoir passé onze années à Brindavan, la vie de Krichna change.  Il étudie d'abord les Écritures sacrées auprès d'un maître, puis il apprend à gouverner son pays, car il était né prince dans une famille de kshatriya.  Ses études terminées, il établit son royaume à Dwaraka.  Il se maria et eut une nombreuse descendance.  Il vécut dans le monde comme tous les autres hommes, faisant le culte quotidien et remplissant ses devoirs, mettant ainsi en pratique tous les enseignements.  Finalement, il mourut comme un simple mortel, tué par l'arc d'un chasseur.  Mais toute sa vie il fut un maître.  Quelqu'un qui vint dans le monde pour établir le dharma, c'est‑à‑dire :  l'éthique et la religion.  Sa vie entière fut consacrée au bien du monde et tout ce qu'il fit était pour le bien des autres.  Même lorsqu'il n'était qu'un jeune garçon, il était toujours conscient de sa nature divine et du but pour lequel il était venu sur terre.

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Le message que Sri Krichna a apporté se trouve recueilli dans trois livres différents :  l’Uddava-Gîtâ, l'Anu Gîtâ, dans lesquels il prêche comment pratiquer la religion de l'Inde avec une base monothéiste, et enfin la Bhagavad-Gîtâ ou « Le Chant du Seigneur », dans lequel il exprime sa pensée sur toute la vie spirituelle.  Ce livre est très important, et il est lu par des millions d'Hindous avec une grande vénération.  Il est considéré comme l'égal de la Bible ou du Coran.  Il y a en Inde des gens qui ne mangent pas avant d'avoir récité les dix‑huit chapitres de la Bhagavad-Gîtâ.  Ce livre représente une sorte de résumé de tous les grands enseignements des Écritures sacrées de l'Inde, des doctrines principales et la métaphysique de l'hindouisme, ainsi que les différents chemins (Yogas) pour réaliser le Suprême.  La Bhagavad-Gîtâ est appelée Yoga‑Shastra, c'est‑à‑dire le livre des Écritures de la Science du Yoga, et chacun des dix‑huit chapitres qu'elle contient expose un Yoga particulier bien que Sri Krichna n'en donne pas le nom.

 

La vie de Sri Krichna montre sa grandeur comme yogi.  Nous comprenons, en lisant sa légende exposée dans le Vishnou‑Purana, le Bhagavata‑Purana et le Mahabharata, comment Krichna vivait « dans le monde » sans être vraiment « du monde ».  La Bhagavad-Gîtâ est le premier livre qui a mis en état d'harmonie tous les différents systèmes de philosophie et toutes les différentes religions pratiquées en Inde à cette époque.  Car Sri Krichna n'a jamais condamné une religion, et il dit que quelle que soit la religion qu'un dévot pratique, il trouvera le Seigneur.  Ainsi, nous voyons combien la Bhagavad-Gîtâ est un chef‑d' oeuvre de spiritualité pratique.  Elle est reconnue par toutes les sectes hindoues comme le trésor qui contient une véritable synthèse des pensées et des pratiques différentes de l'histoire culturelle de l'Inde.  Ce livre nous montre le véritable idéal spirituel le plus élevé et nous apprend les différents Yogas qui nous permettent de l'atteindre.

 

La Bhagavad-Gîtâ est identifiée ainsi aux Upanishads dont elle représente une sorte de condensé.  À la fin de chaque chapitre nous lisons d'ailleurs :  « Tel est dans les Upanishads de la Bhagavad-Gîtâ, la science de Brahman, les Écritures du Yoga et le dialogue entre Sri Krichna et Arjuna ».

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Le moyen d'arriver à la réalisation est appelé « Yoga ».  Mais le monde est composé de gens aux tempéraments très différents, aussi Krichna enseigne‑t‑il une grande variété de Yogas pour que chacun puisse choisir le chemin qui convient le mieux à sa propre nature.  Nous trouvons ainsi exprimés dans la Bhagavad-Gîtâ :  le Jnana Yoga, le Bhakti‑Yoga, le Karma‑Yoga, le Sannyasa‑Yoga, etc.

 

Rappelons‑nous que la religion considère qu'il faut avoir une expérience spirituelle qui est le vrai but de la spiritualité.  Cette expérience seule est susceptible d'apporter la félicité (Ananda) à ceux qui l'ont eue et qui deviennent ainsi capables, par leur rayonnement, de changer la vie des gens autour d'eux.

 

Ainsi, dans la Bhagavad-Gîtâ, au onzième chapitre, nous trouvons que Arjuna, le prince des Pandavas qui conduit leur armée dans la bataille, a une vision qui a changé complètement son comportement.  Il en fait une description et dit qu'il vit Krichna sous sa forme cosmique, ayant ainsi une nouvelle perception du temps, hors de nos limitations habituelles du passé, présent et avenir.  Comme Krichna le dit lui‑même, c'est une vision universelle que personne n'avait jamais encore eue et que personne n'aura jamais plus.  Cette vision cosmique a changé Arjuna de même que la réalisation du Suprême transforme les hommes.  Arjuna voit dans cette vision universelle ce que sera l'avenir et comment ceux qui doivent mourir mourront dans le combat.  Il voit aussi que celui qu'il appelait « son ami » n'est pas seulement un homme comme il le pensait et il s'adresse à lui avec une grande vénération, comprenant qu'il est Dieu en personne.

 

Et comment ne T'adoraient‑ils pas, ô Grand Être, Toi supérieur à Brahma, le Créateur primordial ?  Ô Toi, Être infini, Seigneur des dévas, Tu es la demeure de l'univers.  Impérissable, Tu es l'Être, le Non‑Être et ce qui les transcende.  (

Tu es le Déva primordial et le Purusha ancien.  Tu es le refuge suprême de cet univers.  Tu es le connaisseur et ce qui doit être connu.  Tu es le But suprême.  Cet univers est pénétré par Toi, aux formes infinies. ( B.G. XI, 37, 38)

 

Le Seigneur suprême est appelé Ishwara, mais, quand il est manifesté on lui donne le nom de Bhagavan.  Et Krichna lui‑même est identifié à Bhagavan.

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Le message de Sri Krichna a commencé en enseignant aux gens de l'Inde à adorer le Seigneur suprême au lieu de vénérer les différentes divinités que l'on trouvait dans les Védas :  Indra, Varuna, Mitra, Rudra et les autres.  Il apporta ainsi en Inde la forme du monothéisme avec une grande place pour la dévotion.  Avant lui, les Hindous pensaient qu'en accomplissant les rites védiques ils parviendraient, après la mort, au ciel d'Indra.  Mais Krichna a changé cet idéal et a montré que, par la pratique des Yogas différents, il est possible d'arriver au But suprême :  la Réalisation.  Quand on arrive à cet état suprême qui est décrit à la fin du deuxième chapitre de la Bhagavad-Gîtâ, il n'est plus nécessaire de revenir dans le monde, selon la croyance ancienne.  Avant la venue de Sri Krichna, les Hindous vivaient dans la peur d'Indra, une divinité du Ciel qui pouvait faire beaucoup de mal quand elle était en colère, et ils souhaitaient aller au Svarga (ciel d'Indra) après avoir obtenu ses faveurs.

 

Mais Krichna a appris aux Hindous à adorer le Dieu unique qui n'agit pas comme les hommes, sous l'empire de la colère ou de la jalousie.  Cette religion nouvelle est appelée :  la religion de Bhagavan, le Seigneur suprême.  C'est une religion moniste.  Nous voyons que la première activité de Krichna a été de réformer la religion hindoue.  C'était un grand travail parce qu'il y avait en Inde une immense variété de croyances différentes.

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Sri Krichna avait une grande connaissance des Upanishads, il sut arranger leurs enseignements et les présenter sous une forme accessible à tous.  C'est ainsi que la Bhagavad-Gîtâ est elle‑même devenue une Upanishad, et Krichna fut considéré comme le Yogeshvara, le maître du Yoga.

 

Sri Shankacharya a trouvé que la Bhagavad-Gîtâ continue les enseignements des Upanishads et donc du Védanta.  Ainsi, il en a fait un commentaire en soulignant que le vrai message de la Bhagavad-Gîtâ était d'enseigner l'Advaita‑Védanta.  Sri Ramanuja a trouvé que la Bhagavad-Gîtâ apportait la voie de la Bhakti ou dévotion.  Et les patriotes de l'Inde comme Tilak ou Gandhi ont pensé que l'idéal de la Bhagavad-Gîtâ était le Karma‑Yoga.

 

Nous voyons ainsi des interprétations bien différentes de ce grand livre qui garde son actualité à travers les temps.  Cela montre aussi que chacun peut trouver dans la Bhagavad-Gîtâ l'enseignement propre à sa nature et que tous les Hindous, hommes ou femmes, quelle que soit la caste à laquelle ils appartiennent, peuvent y découvrir l'idéal et la pratique simple de leur religion.  Cela prouve enfin que tous les Yogas mènent au même but et qu'il n'y a pas qu'un seul chemin pour atteindre le Suprême.  Chaque chapitre de la Bhagavad-Gîtâ exprime donc une voie différente, un Yoga différent, et chacun peut choisir celui qui lui convient.

 

À notre époque, Sri Ramakrichna a vu dans la Bhagavad-Gîtâ l'idéal du renoncement, et il a dit dans son Enseignement, au n°234 :

« Si vous lisez toute la Bhagavad-Gîtâ, vous arriverez au même résultat en prononçant douze fois le mot Gita.  Répétez « Gîtâ, Gîtâ » une douzaine de fois, cela revient au même que de dire « Tagi, Tagi ».  La Gîtâ enseigne le renoncement.  « Ô Jiva, renonce à tout et jette‑‑toi aux pieds de lotus du Seigneur.»

 

En effet, nous lisons dans la Bhagavad-Gîtâ au chapitre 11, verset 48 et 51 :

Accomplis l'action, ô Arjuna, en étant établi dans le Yoga, ayant abandonné l'attachement, l'esprit égal dans le succès et l'insuccès.  L'équilibre s'appelle Yoga.

Les sages unis à l'intelligence pure ont la vraie connaissance.  Renonçant aux fruits de l'action, ils sont libérés des liens de la naissance et atteignent l'état sans souffrance.

 

Le renoncement a ici le sens d'abandon de tous les désirs.  Nous trouvons dans ce même deuxième chapitre quelques renseignements qui nous éclairent à ce sujet.  Il est dit d'une part au verset 71 :

L'homme qui vit libre de tout désir n'a ni ego ni mien.  Il atteint la paix.

et d'autre part, au verset 72

C'est l'état de Brahman, ô Partha.  Celui qui l'atteint n'est plus induit en erreur.  Étant établi en Cela même à la fin de sa vie, il atteint le nirvana de Brahman.

 

Ainsi le « tagi » (l'homme de renoncement en bengali) dont parlait Sri Ramakrichna, a abandonné tous les désirs et tous les attachements.  Ce renoncement nous conduit à l'état de perfection et nous permet d'atteindre le Suprême, puisque toutes les Écritures sacrées nous disent que la base de nos souffrances est la conscience de l'ego qui crée en nous les désirs et les attachements.  Celui qui renonce à cette conscience, à cette fausse identification, trouve la paix suprême.

 

Ainsi, dans la Bhagavad-Gîtâ, Sri Krichna exprime l'idée que l'abandon mental est supérieur au renoncement extérieur.  Il rejoint en cela l'enseignement donné par les rishis des Upanishads.  Ces rishis parlaient de Brahman qui est « tout en tout ».  Sri Krichna parle de Ishwara, le Dieu suprême, qui est plus compréhensible pour les gens.  Ishwara produit le monde par son action :  Prakriti.  Il reçoit les offrandes et exauce les prières.  Il est très proche de ses dévots et on le nomme Souhrid, celui qui a bon coeur.  C'est Ishwara qui éveille en nous la dévotion.  Et ainsi il a de nombreux attributs humains pour faciliter la compréhension des dévots.  Mais Brahman et Ishwara ne sont pas différents.  Ils ne font qu'un.  Le premier n'agit pas, tandis que l'autre est l'aspect actif et manifeste l'univers tout entier.  Il est prêt à aider tous ceux qui le cherchent.

 

Sri Krichna enseigne aussi qu'il ne faut pas renoncer à l'action, mais renoncer seulement aux fruits de l'action.  Sa religion n'est pas une religion pour les sannyasins, mais pour tous les êtres humains qui doivent être actifs et participer à la vie, en accomplissant leurs devoirs respectifs, pratiquant le Yoga.  Ainsi, Krichna demande à Arjuna de devenir un yogi.

 

Au chapitre VI, verset 46, il lui dit :

Le Yogi est plus grand que l'ascète, plus grand que le sage, plus grand que l'homme d'action.  Deviens donc un Yogi, ô Arjuna.

 

Le Yoga de Krichna n'est pas le Yoga de Patanjali ou le Yoga du corps physique.  C'est un Yoga dont le but est de devenir conscient de la présence du Suprême en nous‑mêmes et d'être toujours unis avec le Suprême.  C'est ainsi que nous trouvons souvent les mots :  yukta, sthita prajna, gunatita, bhakta, jnani qui indiquent tous la même idée :  l'union avec le Suprême qui nous apporte la paix.  Il ne s'agit pas là de la paix ordinaire, mais d'un état de béatitude extrême.  C'est l'état de Brahman, ou le Brahman‑Nirvana, ou le Buddhi‑Yoga.

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Enfin et surtout, la Bhagavad-Gîtâ contient cet enseignement très particulier que l'on appelle le Buddhi Yoga, qui conduit aussi à l'union avec le Suprême.  Le Buddhi‑Yoga est le Yoga de l'intelligence pure, et nous devons en dire quelques mots avant de terminer l'étude du message de Sri Krichna.

 

L'enseignement particulier à Sri Krichna est le Buddhi‑Yoga.  Il n'existe pas d'autre livre sur ce sujet que la Bhagavad‑Gîtâ.  Sri Krichna parle du Buddhi‑Yoga au commencement, dans le deuxième chapitre, puis au milieu du dixième chapitre et à la fin dans le dix‑huitième chapitre.  Ainsi beaucoup de commentateurs ont trouvé que la Bhagavad-Gîtâ est un livre sur le Buddhi Yoga.  Ce n'est pas un Yoga qui demande des exercices du corps, de la respiration ou du mental.  C'est un Yoga qui concerne davantage la vie quotidienne.  Aussi ce Yoga s'adresse à tous, sans avoir aucune technique à pratiquer.  Sri Krichna nous dit que celui qui est intelligent et qui a une bonne compréhension du monde et de lui-même, est un homme établi dans le Buddhi‑Yoga, et qu’il réussit bien dans notre vie de compétition.

 

Le mot buddhi est utilisé en sanscrit sous de nombreuses formes.  Ce n'est pas une faculté du cerveau.  L'intelligence a deux niveaux :  l'intelligence ordinaire qui est le niveau inférieur, et l'intelligence cosmique qu'on appelle Mahat, qui est le niveau supérieur.  Mahat devient la buddhi, l'intelligence individuelle.  Mais quand la buddhi vient en nous, elle se mélange à toutes sortes de choses et elle n'est plus claire.  Dans la philosophie du Samkhya il est question des vingt-quatre tattvas qui sont les vingt‑quatre principes fondamentaux pour la création, et buddhi fait partie de ces vingt‑quatre tattvas.  Donc buddhi est aussi l'intelligence ordinaire, celle qui nous aide dans la vie courante à discerner et à avoir une connaissance juste.

 

Au début de la Bhagavad-Gîtâ, Arjuna ressemble à un homme qui doit comprendre la vie et le monde correctement.  C'est un homme intelligent, et les arguments qu'il expose au premier chapitre sont très pertinents.  C'est aussi un homme instruit puisqu'il cite les textes sacrés.  Mais il lui manque quelque faculté supérieure, et pour cela le Buddhi‑Yoga lui est nécessaire.  C'est la même chose pour nous tous.  Nous ne possédons pas une intelligence universelle pour nous aider à lutter contre les diverses souffrances que nous rencontrons dans la vie et pour nous apprendre à discerner la solution juste de nos difficultés.  Car il y a toujours un moment dans la vie où, même si nous sommes très intelligents, un problème survient qui nous met dans un état de confusion.  C'est ce qui est arrivé à Arjuna.  Il ne comprend plus comment il peut lutter contre ses parents et tuer dans la guerre ceux qui lui sont proches.  Et il ne trouve pas de solution à ce problème.  Mais Krichna lui dit qu'il manque de courage et de discernement, et il est choqué par les arguments d'Arjuna qui ne sont pas valables.  Ainsi, Krichna va nous amener à un niveau supérieur de compréhension, plus élevé que celui de la vie ordinaire.  Aucune Écriture ne nous enseigne avec autant de précision.  Krichna amène Arjuna à une compréhension qui va l'aider à supporter les évènements pénibles qu'il doit rencontrer.  C'est le vrai but des religions.  Elles doivent nous aider à supporter la vie.

 

Ainsi Sri Krichna, pour faire comprendre à Arjuna ce qu'il doit faire, lui enseigne le Buddhi‑Yoga.  Il lui dit d'abord :

Les rites sont très inférieurs au Yoga de l'Intelligence.  Prends donc refuge dans la buddhi, l'Intelligence pure.  Dignes de pitié sont ceux qui agissent pour les fruits de l'action.

Celui‑là qui est uni à l'Intelligence pure se dégage ici‑même du bien et du mal.  Alors adonne‑toi au Yoga, car il est l'habileté dans l'action.  (Chap.2, 49 et 50)

 

Nous trouvons là le premier enseignement sur le Buddhi‑Yoga, l'union à l'Intelligence pure.  Il est nécessaire de nettoyer notre buddhi.  Et quand l'esprit devient tout à fait pur, il voit le Suprême.  Jésus a dit de la même façon :  « Ceux qui ont le coeur pur verront Dieu ».  Ainsi on doit comprendre qu'il n'y a pas de différence entre shudda buddhi (l'Intelligence pure) et Brahman suprême.

 

L'enseignement de Sri Krichna conduit à un état d'équilibre dans toutes les conditions de notre vie.  C'est l'idéal d'avoir un esprit calme, lorsque les situations de l'existence ne peuvent nous ébranler.  L'enseignement de Sri Krichna conduit à un état d'équilibre qui, en substance, est appelé Buddhi‑Yoga.  On arrive à cet état quand le mental qui nous aide dans la vie quotidienne est uni à la buddhi pure.

 

Le Karma‑Yoga est expliqué dans la Bhagavad-Gîtâ comme un Yoga qui traite des rites et des cérémonies comme elles sont prescrites par les Écritures sacrées.  Mais ces rites doivent être accomplis sans qu'il n'y ait de pensée de récompense.  Il est ainsi très difficile de pratiquer le Karma‑Yoga sans chercher un but, sans attendre une récompense ou un bénéfice matériel.  Sri Ramakrichna dit qu'à notre époque de matérialisme, il est difficile de pratiquer le Karma‑Yoga de façon désintéressée, c'est‑à‑dire sans espérer que notre travail soit apprécié.  Le Karma‑Yoga doit faire le travail sans égoïsme et seulement pour purifier l'esprit.  Mais tant que l'intelligence est attachée au corps et aux objets matériels, on ne peut pas être sans désir.  Il faut alors arriver à l'état dans lequel la vie prend un autre aspect.  C'est la condition pour pratiquer le Karma‑Yoga de façon juste.  Il faut qu'il n'y ait plus de « moi » et que l'on garde l'esprit fermement uni au Suprême.  C'est aussi la façon de pratiquer justement le Buddhi‑Yoga.

 

Sri Krichna parle une deuxième fois du Buddhi‑Yoga au dixième chapitre, verset 10 :

À ceux qui sont en constante union avec Moi et M'adorent avec amour, j'accorde le Buddhi‑Yoga par lequel ils viennent à Moi.

 

Sri Krichna précise :  « J'accorde le Buddhi‑Yoga ».  Ainsi ceux qui le reçoivent auront une vision claire de ce qu'ils doivent faire.  Nous voyons que Sri Krichna donne le Buddhi‑Yoga à ceux qui l'adorent.  Ainsi, le Buddhi‑Yoga est un don venant du Seigneur.  C'est un geste de grâce reçu par celui dont la concentration est bien établie sur le Seigneur.  Autrement dit, l'esprit doit être fixé sur le Suprême pour recevoir le Buddhi‑Yoga.  Et nous lisons que ceux qui ont reçu le Buddhi‑Yoga atteindront le But suprême :  le Seigneur.

 

Nous trouvons au verset 57 du dix‑huitième chapitre :

Me consacrant mentalement toutes tes oeuvres, ayant en Moi ton but suprême, t'attachant à la pratique du Buddhi‑Yoga, fixe constamment ton mental sur Moi.

 

Dans ce chapitre Sri Krichna insiste encore pour demander à Arjuna de pratiquer la dévotion car le Buddhi‑Yoga est atteint par une concentration intense sur le Seigneur.  Déjà au dixième chapitre Sri Krichna avait dit :  Pratique le Buddhi‑Yoga en ayant ton esprit fixé sur Moi.

 

De nombreux commentateurs ont considéré ainsi que le Buddhi‑Yoga est l'enseignement principal de la Bhagavad‑Gîtâ.  Qu'est‑ce que le Buddhi‑Yoga ?  C'est la consécration de toutes les oeuvres au Seigneur, en gardant la pensée fixée sur Lui.  C'est ainsi que l'on devient un instrument entre ses mains et que tout arrive selon sa Volonté.

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Le Buddhi‑Yoga est donc un mélange de différents yogas.  Il demande d'abord d'accomplir les actions que nous devons faire (Karma‑Yoga).  Il demande la pratique de la dévotion et l'union mentale au Suprême (Bhakti Yoga).  Enfin il demande une bonne compréhension de ce qu'est la Réalité Ultime (Jnana‑Yoga).

 

Chaque chapitre de la Bhagavad-Gîtâ est un Yoga particulier, et cette réunion de tous ces différents Yogas est conseillée à Arjuna par Sri Krichna et représente le texte de la Bhagavad-Gîtâ.  Le Buddhi‑Yoga que Sri Krichna a fait pratiquer à Arjuna a complètement changé son esprit.  Et à la fin du dix‑huitième et dernier chapitre, verset 73, Arjuna dit :

Mon erreur est détruite.  Par ta grâce j'ai retrouvé quel est mon propre devoir, ô Achyuta.  Je suis ferme.  Mon doute s'est dissipé.  J'agirai selon ta parole.

 

Arjuna, comme nous l'avons dit, a vu le présent et l'avenir dans la vision que Krichna lui a donnée ; il a compris que Sri Krichna était Dieu lui‑même venu pour le sauver, comme Dieu peut sauver chacun de nous, quand nous nous abandonnons à lui et que nous ne doutons plus.  Arjuna est devenu un instrument dans les mains du Seigneur.  Son intelligence supérieure (shuddha buddhi) s'est développée, lui donnant une compréhension juste, et il a compris que les évènements font partie des phénomènes cosmiques.

 

Ainsi on doit avoir une grande vision de la vie dans sa totalité, ce qui devient possible quand on arrive à comprendre l'unité du monde par une expérience spirituelle.  Quand notre esprit, par une dévotion intense, est dirigé uniquement vers le Suprême, notre vision du monde change, et nous voyons que nous ne sommes pas des êtres séparés, mais que nous sommes tous unis.  Pour comprendre cela, il faut avoir, comme il est dit dans le deuxième chapitre de la Bhagavad-Gîtâ, « l'intelligence bien établie », il faut une grande dévotion pour le Seigneur et il faut que nos actions soient faites pour le Suprême et non pour nous‑mêmes.  Le Bhakta dit :  « Ô Seigneur, je travaille pour Toi ».  Le jnani pense :  « Ce n'est pas moi qui travaille, mais c'est Brahman qui travaille à travers moi. »

 

Pour conclure, nous soulignerons que Sri Krichna a donné un message immense au monde.  Il a apporté un enseignement pratique pour la vie quotidienne.  Il a réformé la religion de l'Inde et il a laissé les différents Yogas expliqués dans la Bhagavad-Gîtâ pour que chacun choisisse son chemin.  Mais tous les Yogas mènent au même but.  Ils peuvent tous mener à la réalisation de soi, à l'union avec Dieu, au nirvana, à l'état de Brahman, c'est‑à‑dire à la perfection en ce monde.  C'est pour cette raison que tous les Yogas ont une si grande importance sur la pensée de l'Inde depuis des siècles, et que Sri Krichna est considéré par les Hindous comme l'Incarnation Divine parfaite, venue aider l'humanité toute entière.