RAMAKRISHNA

 

La Mère divine
 

Swami Ritajanananda

 

Ô Mère, Vous écartez les souffrances de Vos adorateurs !

Accordez‑nous Votre grâce !

Ô Mère du monde entier !

Accordez Votre grâce à l'univers entier.

Protégez l'univers !

Ô Dévi !  Vous êtes la Reine

De tout ce qui se meut et ne se meut pas.

Vous êtes le seul substratum de l'univers !

Prenant la forme de la Terre, Vous la supportez.

Vous existez sous forme d'eau

Et tout cet univers est satisfait.

Vous êtes la source de l'univers !

Vous tenez tout ce qui existe en état d'illusion.

Nous Vous prions de nous accorder Votre grâce !

Par Vous, nous pouvons être libérés

De la vie matérielle !

 

 

À cette période de l'année, en automne, quelques qualités très particulières de la Nature prennent la forme frappante de la beauté.  En Inde, depuis des siècles et des siècles, la tradition est d'adorer la Mère Divine.  Je ne sais si vous pouvez pénétrer l'idée des Hindous sur la Mère Divine, parce que ce n'est pas dans votre tradition.  Ce qui vous paraît peut‑être le plus proche est de méditer sur la Vierge, mère du Seigneur Jésus, qui représente pour vous la dévotion à la mère divine.  Si vous essayez de comprendre ce que signifie pour les Hindous la Mère Divine, vous pouvez imaginer que c'est la mère d'une Incarnation divine.  Ce n'est pas l'idée religieuse des Hindous.  C'est pourquoi je vais vous expliquer quelle est la signification de la Mère Divine, sujet vraiment très grand, en Inde, où l'habitude est d'admettre que Dieu est impersonnel.  Ainsi nous adorons Dieu comme le Père et nous L'adorons comme la Mère de l'univers, comme notre Mère.  Cette idée n'est pas courante dans ces pays‑ci où Dieu est décrit comme Père Céleste.  Le Seigneur Jésus a parlé de Dieu le Père qui est dans le ciel, donc cette idée est très répandue.  À l'exception des religions de l'Inde, nous ne trouvons pas l'adoration de Dieu comme la Mère Divine.

 

Cette idée indique une relation entre Dieu et nous, celle des enfants avec leur père, mais dans un sens plus intime que la relation du Créateur avec ses créatures.  Si un être fabrique quelque chose, si un artiste crée un tableau, si un homme modèle un objet, la relation entre lui et cet objet n'est pas la même que celle d'un père avec ses enfants, c'est pourquoi j'ai dit une relation plus intime.  Et c'est aussi une qualité de relation supérieure à celle de maître à serviteur, ou de roi à sujets.

 

La relation du Créateur et de ses créatures les rend plus éloignés les uns des autres.  La relation du roi avec ses sujets n'est pas très proche.  Il y a une sorte de peur ; le roi est très puissant ; il peut faire ce qu'il veut.  C'est différent avec le père parce qu'il pense au bien de ses enfants.  On pourrait dire qu'il en est de même du roi et ses sujets mais en tout cas, il y a une distinction.  Il est nécessaire de comprendre que l'adoration de Dieu établit tout d'abord notre relation avec Dieu afin de pouvoir L'approcher avec un sentiment d'amour et de vénération.  Ainsi ce n'est pas la question de la peur de Dieu mais celle de l'amour et du respect.  Alors nous comprenons que toutes les notions de Dieu le Père, Dieu le Créateur, Dieu le Roi de l'univers sont utiles pour les pratiques religieuses, chacun choisissant la forme qui lui est la plus proche, mais naturellement nous ne choisissons pas toujours quand nous suivons ce qui est établi par la tradition de notre religion.

 

L'adoration de Dieu doit éveiller en nous les qualités de l'amour et de la vénération.  L'amour est très important ; il est nécessaire pour rendre profitable notre relation avec Dieu.  Si j'avais toujours peur de Dieu, comme cela a été quelquefois enseigné, ce serait autre chose.

 

Il y a trois sortes de religions, trois formes religieuses :  dans l'une, Dieu, n'existe pas, il n'est pas nécessaire de penser à Lui.  Dans une autre forme, le Seigneur est notre Père.  Et il y a encore une autre idée celle de l'Hindouisme :  le Seigneur est impersonnel, nous pouvons L'adorer comme nous le croyons souhaitable selon notre tempérament, selon notre nature.

 

Il y a des religions où le Seigneur est toujours très éloigné, très haut au‑dessus des hommes, nous ne pouvons pas L'approcher facilement ; le Seigneur a donné des règles que nous devons suivre.

 

C'est en Occident tout d'abord que le message d'amour du Seigneur Jésus a été apporté, établissant une relation plus proche avec le Seigneur.  Cela se manifeste avec netteté dans une expérience mystique, comme celle des saints.  Une relation d'amour doit s'établir avec Dieu.

 

L'histoire des religions nous apprend que la première idée de Dieu est venue aux hommes par la crainte et la peur.  En voyant son entourage parfois redoutable, l'homme a été effrayé ; il a pensé que Celui qui dirige tout, doit être le Tout‑Puissant.  Il est de la nature humaine de redouter ce qui est tout‑puissant ; pendant des siècles, l'humanité s'est habituée à croire que Dieu est un roi très sévère qui demande notre obéissance complète.  Cette idée a été acceptée par de très nombreuses personnes et l'est encore aujourd'hui.  Sans doute, cette idée a été utile, mais on doit dire qu'elle n'éveille pas en nous un sentiment très agréable.  Actuellement, notre notion sur le Divin est beaucoup plus large qu'elle ne l'était dans les temps anciens, le Seigneur Jésus ayant parlé d'un Dieu d'amour, de pitié et de miséricorde.

 

L'idée de Dieu n'est plus celle du Tout‑Puissant dont on a peur, elle est devenue le Dieu d'amour.  C'est vraiment un pas en avant.  Alors Dieu n'est pas uniquement le Maître, mais notre Père ; une relation plus proche est établie ; même Sa puissance n'éveille pas en nous la peur, car le Père a des responsabilités envers Ses enfants.  Un père fait le bien de ses enfants.  Ces relations entre Dieu et nous sont décrites sur le plan des sentiments humains.  L'homme ne peut pas penser à Dieu autrement.  Ainsi Dieu a été imaginé comme un être humain ayant une nature humaine et des sentiments humains.  Dieu était jaloux !  Dieu était en colère !  Dieu exprimait Sa pitié !  Et c'est ainsi que Dieu a été situé en dehors de cet univers, comme le Créateur.  En élaborant l'univers, Dieu est l'artisan qui fabrique un beau meuble ou l'artiste qui modèle une sculpture.

 

Dieu, Créateur des choses, n'est jamais considéré comme faisant partie de Sa création.  On a même eu cette idée que, seul, le principe masculin possédait la puissance, la capacité de créer et d'agir, tandis que la nature, ou principe féminin, serait passive, sans pouvoir, incapable de créer.  Aujourd'hui encore, dans quelques sociétés, un grand mépris est manifesté envers la femme, ce n'est pas justifié.

 

Les textes les plus anciens de la littérature antique n'attribuent pas une même considération, ni une même importance au principe féminin qu'au principe masculin.  Le principe féminin a été considéré secondaire.  Les femmes étaient dominées par les hommes ; même la première femme, selon le texte, n'a pas eu une création indépendante, elle a été tirée de la côte d'un homme.  Ainsi la femme n'avait aucune indépendance.

 

En même temps, Dieu ne pouvait créer le monde sans principe féminin.  Même Dieu, dit Tout‑Puissant, avait la nécessité d'avoir le principe féminin pour former la Création.  C'est la Nature.  Rien ne peut exister dans l'univers sans la Nature.  Mais parce que Dieu seul a été considéré comme possédant tous les pouvoirs, tout en étant en dehors de l'univers, c'est Lui seul qui a reçu la vénération des humains, tandis que la Nature n'a jamais été vue comme un objet de respect et d'adoration.  Le Créateur, dit extra‑cosmique, sera toujours le Père adoré comme Dieu dans la conception du principe masculin.  Autrement dit :  Dieu transcendantal est le Père.  C'est clair.  Il est évident que c'est une idée partielle.  En vérité, Dieu est impersonnel ; nous ne devons pas l'oublier.  Nous nous exprimons en suggérant une forme, mais toujours nous devons nous rappeler que Dieu est hors de toutes sortes de distinction.

 

On ne peut ignorer la Nature, dans laquelle nous vivons, ni la vie, dans sa totalité, dont l'univers entier dépend.  Dieu ne peut être considéré comme uniquement en dehors de l'univers, c'est‑à‑dire comme Réalité transcendantale, car Dieu est aussi immanent dans la Nature.

 

Çri Krichna, dans la Bhagavad‑Gîtâ, s'identifie Lui-même à Dieu disant :  « Je suis le Père et la Mère de l'Univers ».  C'est après avoir compris que Dieu est immanent et présent partout que nous pouvons savoir avec certitude que Dieu est notre Père et aussi notre Mère.  En réalisant que le principe féminin, ou ce que je peux appeler la Nature, est inséparable de l'Être transcendantal, ou principe masculin, nous comprenons que la Nature n'est pas impuissante, ni passive comme on l'a imaginée ; la Nature n'est pas faible, ni sans forces, la Nature a une énergie extraordinaire.  C'est évident.  Cela est confirmé par les découvertes scientifiques.  Où trouvons‑nous toute l'énergie, toutes les forces ?  L'énergie ne vient pas des choses du ciel ; nous trouvons toutes les forces, même l'énergie atomique, dans la Nature.  L'atome existe dans la Nature, donc on ne peut dire que la Nature est impuissante ou sans force.

 

Dieu est transcendantal et immanent.  Dieu est la totalité des deux principes masculin et féminin.  La Nature n'existe pas indépendamment de Dieu.  Tout ce que nous voyons autour de nous est la manifestation de l'Énergie Divine.  Il en est de même au‑dedans de nous.  Extérieurement et intérieurement, c'est la même Divinité.  Dieu seul existe.  Sans cette Énergie, il n'y a rien.  Qu'est l'évolution sinon le déroulement de l'univers ?  Nous ne pouvons pas croire que l'univers n'ait pas toujours existé et qu'il fut un jour manifesté.  La raison nous fait comprendre que l'univers a toujours été là, sous des formes différentes, dans des états différents.  Avant la manifestation, l'univers a été à l'état potentiel.  Plus tard, il est à l'état dynamique.  L'univers, qui a été à l'état non manifesté, est plus tard à l'état manifesté, comme nous le voyons maintenant.  Sous ces formes multiples, pouvons‑nous le dire sans intelligence ?  Où aurions‑nous l'intelligence, si la Nature n'en avait pas ?  Tous les savants sont émerveillés de constater l'ordre, la précision, la beauté, l'économie constructive qui indiquent combien la Nature est intelligente !  Qui peut fabriquer l'appareil extraordinaire de l'être humain comme nous le sommes ?  Dans notre cerveau, si petit, nous pouvons garder le souvenir de nombreuses années.  Une personne âgée peut se rappeler de ce qui s'est passé dans sa vie.  Les Hindous disent que nous pouvons nous rappeler même de notre vie antérieure.

 

En étudiant le corps humain et toutes ses facultés, nous sommes étonnés.  De grands mathématiciens, par exemple Einstein, ont été tellement impressionnés par leurs découvertes, faites sur la Nature, qu'ils ont été amenés à vénérer Dieu.  La Nature nous aide beaucoup à comprendre mieux.  Il serait absurde de prétendre que la Nature est inerte, sans mouvement, sans force, sans intelligence.  La Nature est Elle‑même Existence et Intelligence !  La Nature est éternelle, sous des formes différentes, dans un état de perpétuel changement.

 

La Nature est la source de tous les phénomènes.  Le mot nature en sanscrit est Prakriti.  En latin, ce mot est Procréatrix.  L'homme est constamment dans la Nature ; il vit en Elle ; tout ce qu'il peut désirer dépend de la Nature.  C'est ainsi que la Nature est la Mère Divine !

 

Et nous prions :

 

Ô Mère Divine !  Tout est soutenu par Vous.

C'est par Vous que l'univers est créé, maintenu et finalement détruit.

Au temps de la création, Vous êtes à la fois l'acte de création et ceux qui sont créés.

Ainsi, pendant leur existence, Vous êtes l'acte de soutien et ceux qui sont maintenus.

Finalement, Vous êtes l'acte de destruction et ceux qui sont détruits.

 

Ô Mère Divine !  Vous êtes la Connaissance suprême, la grande Enchanteresse Mâyâ, l'Intelligence, la mémoire, l'illusion, la grande puissance des êtres célestes et des démons.

Vous êtes la cause de tout et de tous, les trois Gouna !

Vous êtes la nuit de la grande dissolution !

Vous êtes la nuit de Brahma où tout est à l'état de Non‑Manifesté.

Et vous êtes aussi la nuit de l'ignorance ! 

Parce que tout sort d'Elle, l'Énergie est la Mère de l'Univers.

Parce que tout puise sa force en Elle, on l'appelle Toute‑Puissante !

Quand nous voyons force et pouvoir dans le monde, c'est la manifestation !

C'est l'Énergie de la Mère Divine Prakriti !

 

Il est plus naturel de nommer cette Énergie, Mère plutôt que Père, parce qu'Elle porte les germes de tout l'Univers.  Le Créateur ne peut pas créer sans le pouvoir de créer.  Et le pouvoir aussi est Énergie !  Donc, les Hindous, depuis des millénaires, adorent l'Énergie primordiale comme Mère de l'Univers !

 

On ne sait pas à quelle époque remonte, en Inde, l'adoration de la Mère Divine.  Ne pensez pas, comme certains le disent, que l'Énergie primordiale est inerte ou passive.  L'adoration de la Mère Divine n'est pas l'adoration de la simple nature, mais de la Divinité Elle‑même, seule et unique !

 

Je cite maintenant le Rig‑Véda, Écriture sacrée très ancienne, appelée Dévisoukta, consacrée à la Mère Divine :

« Je confère la richesse à l'oblateur,

Je suis la dominatrice, celle qui rassemble les trésors et donne le fruit des actions.

Je suis l'intelligence et l'omniscience ! 

Je suis Une, mais par Mes pouvoirs je semble être multiple ! 

Grâce à Moi, on absorbe la nourriture, on respire, on discerne, on entend, on parle.  Sans le comprendre, tout réside en Moi ! »

 

Il y a d'autres invocations dont j'ai traduit seulement quelques passages :

« J'étends le ciel et la terre.

Je produis le père (c'est‑à‑dire le créateur) comme le vent souffle par lui‑même.

Je crée tous les phénomènes par Ma propre Volonté ! »

 

L'Atharva‑Véda appelle la Mère Additi :

« Additi est le ciel, Additi est l'espace, Additi est la Mère,

Elle est le Père, Elle est le Fils.

Additi est tous les Dieux des cinq races.

Additi est ce qui est né et ce qui doit naître, la grand Mère des fidèles, Épouse de l'ordre divin.

Nous invoquons à notre secours, la Spacieuse, qui a de nombreux domaines et qui ne vieillit pas,

Additi la bonne protectrice et la bonne conductrice ! »

 

Ces quelques citations montrent comment la Mère Divine a été adorée depuis les temps les plus anciens, en Inde, avec amour et profonde révérence.  La vénération de la Mère Divine s'est ainsi développée à travers tous les événements, bons ou mauvais, de l'existence, car tout vient d'Elle.  Quelqu'un nous paraît être bon et un autre méchant ; c'est par Elle que nous le jugeons bon ou méchant, ou même très bon, ou grand pécheur.  Mais Elle‑même est hors de tout, hors de la vertu et du vice.

 

Çri Râmakrichna disait souvent :

« Ses forces ne sont ni bonnes, ni mauvaises ; mais, selon notre point de vue, elles nous paraissent être bonnes ou mauvaises.  C'est par l'Énergie Divine que nous voyons un homme comme un saint et un autre comme un pécheur !  Elle‑même est hors de tout et de tous, hors du bien et du mal, hors du vice et de la vertu ! »

 

En ce monde, l'Énergie prend deux aspects :

- Vidyachakti, force de la connaissance qui nous amène vers le Suprême.

- Avidyachakti, force de l'ignorance qui nous entraîne vers le monde.

 

La première de ces forces va vers la Libération et la Béatitude, la seconde nous maintient en esclavage, le résultat est la souffrance.  Ces deux forces se trouvent dans chaque être et jouent constamment à travers les divers événements de la vie.  Si Vidyachakti est plus puissante, nous allons vers Dieu en nous intéressant à la vie spirituelle, à la méditation, à la prière, nous devenons moins égoïstes et plus reconnaissants de la Présence Divine, qui est partout dans tous les êtres.

 

C'est le contraire si Avidyachakti prédomine.  Alors nous devenons égoïstes, mondains et méchants.  Ces deux forces sont là dans tous les êtres ; si nous le voulons, nous pouvons développer en nous et manifester Vidyachakti, force de la Connaissance.  Le moyen d'y parvenir est indiqué dans les Écritures sacrées, c'est l'adoration de la Mère Divine, Puissance Suprême, en Lui demandant de manifester en nous, de plus en plus, Vidyachakti.

 

L'adoration ici n'est pas comprise nécessairement sous la forme hindoue ; vous ne devez pas croire qu'elle est particulière aux Hindous.  Ce n'est pas cela ; c'est en tout cas, la méditation sur l'aspect de la Mère Divine, qui est la Puissance Divine, existant partout dans la Nature et sur le pouvoir de l'Intelligence par laquelle nous vivons.  En méditant régulièrement sur la Mère Divine – Vidyachakti – nous verrons certainement que tout ce que nous cherchons de meilleur vient à nous.

 

En étant conscient des deux aspects de la Mère Divine, vus sur le plan inférieur, comme force de Connaissance et force d'ignorance, nous trouvons des images qui représentent ces deux aspects.  C'est parce qu'en Inde on veut toujours avoir des symboles ; on n'est pas satisfait de la seule pensée abstraite, ni d'une théorie.  Sans symbole, il est difficile de comprendre la pensée abstraite.  De nombreux symboles sont utilisés dans la religion et la spiritualité.  Ici vous voyez Nâtaraja – Çiva dansant et Krichna, deux symboles.  Kâlî est un symbole.  Dourga en est un autre.  L'idée de Çiva sans forme est un symbole.  De même, Ganesha.  Pour comprendre l'Hindouisme, on ne doit pas seulement regarder les sculptures ou voir les images, il est nécessaire de connaître ce que chaque symbole représente.

 

L’image de Dourga, qui est adorée en automne, représente un symbole très particulier.  Des idées différentes sont exprimées, montrant que Vidyachakti, force de la Connaissance, détruit l'ignorance et les tendances animales de la nature humaine.  L'ignorance est figurée par le démon buffle.  La Mère Divine porte les emblèmes de la sagesse, du succès, de la richesse, de la force ; tandis que la peur et la mesquinerie sont représentées par des animaux divers.  Tout cela se trouve sur le tableau de Dourga !

 

La Mère Divine Kâlî, et d'autres symboles de ce genre, expriment une forme particulièrement destructrice.  Kâlî est entourée de serviteurs figurant les forces mauvaises.  Il y a en ce monde des gens bons et des méchants ; nous ne pouvons pas échapper à ce monde ; les bons et les méchants resteront toujours là ; nous ne pouvons pas l'éviter.  Il y a dans la Nature des créatures qui font le bien et d'autres qui font le mal.  Toutes figurent sur l'image de la Mère Kâlî parce que toutes existent dans la Nature.  Des nuages noirs se trouvent autour de l'image de Kâlî.  Et sur l'image de Dourga, ses cheveux semblent s'épaissir comme des nuages noirs.

 

La Mère Divine se manifeste en ce monde comme un homme ou comme une femme et plutôt comme une femme sans distinction d'âge.  L'adoration de la Mère Divine est si bien établie par la tradition en Inde, que le respect de la mère humaine signifie déjà une sorte d'adoration de la Mère Divine.  Ainsi la Mère Divine n'est pas seulement un symbole de Dieu dans le monde, mais également un symbole de la femme, de la mère.  Une place très honorée est donnée à la mère dans la société hindoue.  De nombreuses histoires racontent la majesté et la tendresse d'une mère.

 

L'idéal très vivant de la Mère Divine ne nous conduit pas pour autant à la méconnaissance de l'aspect transcendantal du Suprême.  Les formes divines représentent toujours l'idée transcendantale de Dieu et celle de Sa Chakti.  C'est une caractéristique de la pensée religieuse hindoue.  En visitant un temple dédié à Çiva, vous trouverez certainement un autre temple voué au culte de Sa Chakti.  Un temple de Krichna aura aussi un temple de Râdhâ.  De même, un temple de Vichnou aura un temple de Lakchmi.  Ainsi Dieu transcendantal et Sa Chakti, Force Divine, sont toujours vénérés ensemble.  Çiva et Sa Chakti sont représentés par des images différentes.

 

Il n'y a pas de temple consacré uniquement au Père ou à la Mère.  Mais tous deux sont ensemble.  La Mère Kâlî était adorée par Çri Râmakrichna et près de là était le temple de Çiva.  Çri Râmakrichna disait :  « Ils sont inséparables comme le feu et son pouvoir de brûler. »

 

L'adoration de Dieu comprend donc toujours la vénération des deux aspects :  transcendantal et pouvoir ou force.  Nous verrons maintenant comment les Tantra, qui sont des textes très importants parlant de ce sujet, s'expriment sur l'adoration :  « L'Énergie est appelée la Mère. »

 

La Mère dépasse toute description.

« Cette Dévi – Mère Divine – qui est Existence, Conscience et Béatitude, doit être considérée comme féminine et masculine ou comme le pur Brahman !

« En vérité, la Mère Divine n'est ni masculine, ni féminine, ni neutre ; Elle n'a aucune forme.  Cela n'est pas difficile à comprendre car Brahman est en dehors de toute description.

« Ce que nous disons avec des mots n'est qu'un effort pour tâcher d'exprimer ce qui est très élevé et indescriptible.

« C'est parce que nous voulons adorer l'Indescriptible, l'Infini, l'Éternel Brahman, avec sentiments, que nous établissons avec Lui pour L'adorer une relation humaine. »

 

Avant la manifestation, la Mère Divine garde en Elle toute création.  Il y a encore quelque autre raison à ce choix du mot Mère.  La création dépend de la nourriture.  Dans la société humaine, la nourriture est donnée par la mère ; vous pouvez dire la femme, mais la femme est considérée comme la Mère Divine.  La nourriture est donnée par la Mère Divine appelée Annapourna, c'est‑à‑dire Celle qui a la plénitude de la nourriture.

 

Et encore, la Mère est très tendre.  On peut lui parler facilement.

La Mère Divine est appelée Çri Matha, ce qui signifie Brahman révélé comme Mère.  De nombreux livres traitent de l'adoration de la Mère Divine et, parce qu'Elle est Prakriti, le culte comprend des rites très compliqués, avec des images douces et d'autres effrayantes, un aspect nous étant extérieur et un autre intérieur.  Ces deux aspects sont la manifestation de l'Énergie Divine.  Sans l'Énergie nous ne pourrions rien accomplir en ce monde ; nous dépendons de l'Énergie ; nous en sommes conscients.  Même dans la vie spirituelle, nous ne ferions rien sans l'Énergie.

 

Je vous raconterai une petite histoire tirée de Çri Çamkarâchârya qui parlait du Védanta non‑dualiste en disant :  Brahman est la seule Réalité !  Et il ajoutait :  Chakti !  Oh, vous pouvez L'adorer !  C'était une sorte de tolérance ; il n'accordait pas trop d'importance à l'adoration de Chakti.  Mais le Seigneur voulut que Çamkarâchârya comprenne qu'on ne peut pas ignorer l'Énergie Divine.

 

Un jour, comme d'habitude, Çamkarâchârya était sorti pour aller prendre son bain dans le Gange.  À Bénarès, ville très ancienne, les rues ne sont pas très larges et parfois elles sont très étroites ; on ne peut rouler en voiture dans toutes les rues.

 

À cinq heures du matin, Çamkarâchârya se dirigeait vers le Gange.  Sur son chemin, il trouva une vieille dame couchée en travers de la rue, sa tête était d'un côté, ses pieds de l'autre, ainsi elle bloquait sa route.  La tradition hindoue interdit de sauter par‑dessus une personne couchée.  Il s'exclama :  « Qui est là ?  S'il vous plaît, laissez‑moi passer.  Écartez‑vous de mon chemin ».  Cette dame était très vieille ; elle répondit :  « Ô mon enfant !  Je suis très faible.  Je ne peux pas me bouger.  Si vous le voulez, mettez mes jambes de côté et vous pourrez passer ».  C'était un moine :  il ne savait pas comment toucher à cette personne, mais il ne pouvait attendre plus longtemps.  Alors, malgré ses hésitations, il pensait :  Ce n'est pas une personne bien lourde.  Il essaya de déplacer les pieds de côté.  Il essaya encore.  Les pieds étaient tellement lourds qu'il ne pouvait pas même les soulever un peu.  Il était étonné, sans comprendre.

 

Subitement, Çamkarâchârya comprit ; il était un grand Yogi ayant la maîtrise de soi, il pouvait savoir beaucoup plus que nous ne savons habituellement.  À ce moment‑là, cette vieille dame lui dit :  « Vous pensez Çamkarâ qu'il n'est pas nécessaire d'adorer l'Énergie Divine et vous L'ignorez.  Mais vous n'avez pas d'énergie ; vous voulez soulever mes pieds et vous ne pouvez pas le faire ! »

 

Çamkarâchârya s'est immédiatement prosterné devant cette dame, en disant :  « Mère !  Je comprends maintenant ».  Par la suite, il écrivit plusieurs livres consacrés à l'adoration de la Mère Divine.  Ce sont des textes connus et très bons exprimant cette pensée :

 

« O Mère !  Dans le monde, il y a des enfants méchants.  Mais la Mère ne peut être méchante avec Ses enfants.  Si j'agis mal, si j'ai des défauts, excusez mes défauts, pardonnez‑moi toutes les mauvaises actions que j'ai faites dans la vie.  Aidez‑moi à réaliser le Suprême ! »

 

C'est une légende, vous pouvez dire une histoire.  En tout cas, la tradition est établie ; nous devons reconnaître l’Énergie Divine comme quelque chose de vrai, de réel.

 

Les Tantra traitent, dans un de leurs aspects, uniquement celui de l'Énergie Divine extérieure et ils parlent de l'énergie présente au‑dedans de nous, parce que cette énergie nous est absolument nécessaire pour vivre, pour nous comprendre et pour trouver de la joie.

 

Prakriti est avant la création.  Et parce qu'Elle est avant toute création, on nous conseille de méditer sur Elle, comme Atman, qui est au‑dedans de nous notre propre Soi, tandis que Brahman reste indescriptible, sans attribut.  On peut parler de Çri Matha ou Chakti avec des attributs ; Elle est appelée la Lila, ce qui signifie Celle qui joue.  L'univers entier est le jeu de la Mère Divine dans son immense variété.  Dans le sud de l'Inde, à l'époque de la fête de la Mère Divine, les jeunes filles s'occupent à la préparation de grandes décorations, créant ainsi un petit univers, dans lequel vous voyez toutes sortes de représentations des diverses formes de vie.  Les Incarnations Divines sont là sous forme de poupées ; tous les animaux sont arrangés pour former un socle sur lequel, très haut, est la Reine de l'Univers, la Mère Divine, dont tout est le jeu.

 

L'Énergie Divine, qui est au‑dedans de nous, est appelée Koundalini ou Koulakoundalini.  Cette force se manifeste dans la vie ordinaire, en étant attachée aux choses terrestres :  nourriture, plaisirs des sens, etc.  Cette même énergie peut être transformée par nous en puissance spirituelle.  Quand nous voulons réaliser le Suprême, nous devons amener la Koundalini, qui a son sièges au bas de la colonne vertébrale, jusqu'au Chakra Sahashrara, situé au sommet de la tête.

 

Tirées du Tantra, je vous donnerai seulement quelques indications préliminaires.  Les prières et les litanies décrivent les différentes formes d'adoration de la Mère Divine, qui rayonne de Lumière comme le soleil, mais cette lumière est aussi douce que celle de la lune.  Les couleurs ne sont pas toujours les mêmes sur toutes les images.  Quand on pense à la Mère Divine comme à notre Libératrice, Sa couleur est blanche.

 

Les couleurs ont des significations diverses.  Par exemple, sur son image, Sarasvati est toujours blanche.  Sur l'image de Dourga, la Mère Divine est d'une couleur ni jaune ni rouge ; sur l'image de Kâlî, Elle est noire.  Quand on représente la Mère Divine contrôlant toute l'Humanité, Sa couleur est rouge.  Quand on voit la Mère Divine contrôlant la richesse, Sa couleur est safran.  Ainsi il y a de multiples et nombreuses présentations :  ELLE EST TOUT CE QUI EXISTE.

 

Cette forme religieuse d'adoration de la Mère Divine est vue en ce monde ; alors, les objets terrestres ne sont pas méprisés, mais considérés comme une manifestation de la Mère.  C'est pourquoi je vous ai dit que l'adoration de la Mère est un sentiment particulier très caractéristique.

 

Avec cette pensée, le monde n'est pas notre ennemi, et ce qui existe n'est pas créé contre nous.  Tout est manifestation de la même Énergie qui est au‑dedans de nous et hors de nous.

 

Ainsi, sans qu'il soit nécessaire de sortir de la vie ordinaire, on est conscient de la Présence de Dieu partout.  Et les fidèles, qui adorent la Mère Divine, arrivent à créer en eux un état d'esprit meilleur.  S'il s'agit d'un homme, sa pensée envers une femme devient plus pure et sans crainte.  On ne pense pas que la Mère est très sévère, ni qu'Elle puisse punir une relation tendre.  S'il s'agit d'une femme, elle peut penser comment représenter la Mère Divine, la Mère de l'Univers, en prenant l'attitude de l'affection maternelle.

 

En Inde, de nombreux dévots ont très bien réussi en suivant cette voie religieuse d'adoration de la Mère Divine.  On arrive ainsi à dominer la luxure et à convertir cette force en amour pur.  On apprend à se maîtriser soi‑même et à vivre dans le monde en étant toujours conscient de la Présence de Dieu partout, en soi comme autour de soi, sans avoir l'idée que les objets des sens sont des ennemis à éviter.  La vie comprise comme la manifestation de la Mère nous fait voir de tous côtés Sa seule Présence !

 

J'ai essayé de vous expliquer l'idée hindoue de la Mère Divine.  Peut‑être aimerez‑vous considérer que le Seigneur n'est pas seulement notre Père mais aussi notre Mère.  La vie de Çri Râmakrichna est celle du grand saint de notre époque qui a vécu l'adoration de la Mère Divine, c'est‑à‑dire l'adoration de Dieu comme Mère de l'Univers.  Et voici une prière tirée d'un livre appelé  La Grandeur de la Mère Divine :

 

« O Dévi !  Nous Vous saluons.  Vous êtes la prospérité dans la maison des gens vertueux.

Vous êtes la souffrance de ceux qui sont vicieux. 

Vous êtes l'Intelligence dans le coeur des savants. 

Vous êtes la Foi de ceux qui sont bons.

Vous êtes la modestie...  qui nous protège ! »

 

« O Dévi !  Comment pouvons‑nous décrire quelle est Votre forme en dehors de notre pensée ?

Comment pouvons‑nous parler de Votre puissance qui peut détruire tous les êtres méchants ?

Vous êtes l'origine de tous les mondes.

Vous possédez les trois Gouna.

En même temps, Vous êtes les trois Gouna !

Vous êtes incompréhensible, même pour Vichnou, Çiva et d'autres.

Vous êtes la demeure de tout.

Le monde entier est composé d'une partie infinitésimale de Vous‑même.

Vous êtes vraiment Prakriti avant la manifestation. »

 

Les hymnes décrivent la grandeur de la Mère Divine.  Les fêtes d'adoration de la Mère durent, en Inde, quatre jours, devenant de plus en plus imposantes.  Alors les gens essaient d'oublier toutes leurs inimitiés, toute leur colère ; ils se reçoivent comme des amis.  Ainsi les comptes sont réglés !

 

AUM !  Conduis‑nous de l'irréel au Réel, Des ténèbres à la Lumière, De la mort à l'Immortalité !  Paix !  Paix !  Paix !