RAMAKRISHNA

 

La maîtrise de soi
 

Swami Ritajanananda

 

(Extrait du commentaire sur le sixième dialogue de la Bhagavad Gîtâ)

 

 

Puissions‑nous méditer sur cet Être adorable

Rempli de Lumière, Créateur de l'univers.

Puisse‑t‑Il diriger notre intelligence

Vers la Sagesse.

La Réalité suprême est infinie,

L'univers est sa manifestation.

Même après la manifestation,

La Réalité suprême reste toujours la même !

 

 

Çri Çankarâchârya a dit que les Hindous croient être bénis en prenant quelques gouttes d'eau du Gange :  les péchés sont effacés, on est purifié.  Étudier quelques versets de la Bhagavad‑Gîtâ a peut‑être un même pouvoir.  On est déjà purifié en connaissant quelques enseignements parmi les nombreuses instructions données dans ce livre ; on peut choisir ce qui répond le mieux à notre nature.

 

Le sixième dialogue, traitant de la maîtrise de soi, expose un sujet dont l'importance est reconnue dans toutes les religions.  On dira en quoi la maîtrise de soi est nécessaire pour la méditation, en nous donnant la possibilité de bien méditer.  Les difficultés à surmonter sont expliquées dans ce sixième dialogue, considéré parfois comme un commentaire des derniers versets du dialogue précédent.

 

27-28 – Ceux qui arrêtent tout contact avec l'extérieur et fixent leur attention sur le centre entre les sourcils, tenant en équilibre le prâna et l'apâna passant par les narines, comme expiration et inspiration, ceux‑là contrôlant leurs sens, leur mental, leur raison, en ayant pour seul but la Libération, ceux‑là délivrés des désirs, de la peur et de la colère, sont vraiment libérés.

 

29 – En Me connaissant comme Celui qui se nourrit des sacrifices et des austérités, comme Celui qui est le grand Seigneur de tous les mondes, l'Ami de tous les êtres, les Sages atteignent la Paix.

 

Ces derniers versets du cinquième dialogue contiennent des instructions essentielles pour la vie spirituelle.  Çri Krichna dit d'arrêter tout contact avec la vie extérieure.  C'est une condition nécessaire.

 

Habituellement, la vie ordinaire nous accapare, elle est pour nous tout en tout.  Par son attraction vers les objets des sens, elle nous semble satisfaisante.  Est‑ce suffisant ?  ‑ C'est la question.

 

Vous pouvez répondre que cela dépend des âges, les enfants ne cherchant pas quelque chose de très élevé.  Mais il en est ainsi des jeunes et parfois des personnes âgées.  Cela dépend de chacun.  Ceux qui se contentent de la vie ordinaire ne cherchent rien d'autre.  Il faut éprouver un certain mécontentement de ce qui se trouve en ce monde pour vouloir quelque chose de plus ; c'est une disposition favorable à la recherche spirituelle.  Parfois une sorte d'impulsion nous pousse intérieurement ; elle peut devenir une vraie aspiration.

 

Deux sortes d'enseignement sont entendues :  l'une dit la vie pleine de souffrance ; la naissance est souffrance ; nous voyons beaucoup de douleurs autour de nous ; l'autre conseille de ne pas voir le monde sous un angle tellement pénible, car certainement il y a autre chose.

 

Les gens viennent souvent me dire :  Je cherche.  Que cherchez‑vous ?  ‑ Je ne peux pas bien vous l’expliquer.  ‑ Mais le fait est qu'ils cherchent tous, c'est‑à‑dire qu'ils ne sont pas satisfaits de ce qu'ils ont et veulent trouver mieux.

 

Quelquefois on est poussé vers cette recherche à la suite d'une expérience personnelle ; ce n'est pas le cas de tous, mais de quelques‑uns. Plus souvent, c'est après avoir rencontré une grande âme, un Maître, possédant justement cette qualité qui nous manque ; en vérité, cet exemple stimulant est nécessaire pour beaucoup.  On peut aussi lire un livre édifiant qui fait réfléchir, mais la lecture d'un livre n'est pas aussi puissante que la rencontre d'un Maître.

 

Paul Brunton a écrit dernièrement un article sur Ramana Maharshi dans lequel il raconte avoir senti, auprès de ce grand sage, comme une Présence...  Une sorte de sagesse émanait de lui ; il était établi dans Cela et pouvait rayonner cette connaissance et cette sagesse autour de lui.  Il ajoute avoir gardé un contact avec Ramana Maharshi, comme une expérience vécue et toujours vivante.

 

Très souvent, après avoir beaucoup lu, on rencontre un être humain qui touche en nous quelque chose de profond ; cela suffit ; on ne cherche plus autre chose.  Un jeune Français était parti en Inde, peut‑être en touriste intéressé par la spiritualité ; il alla dans les Himalaya où il vécut dans une maison pour les jeunes qui voulaient méditer sur le Transcendantal.  Ce jeune Français partit un jour en promenade, il rencontra un homme venu là comme lui ; ils parlèrent ensemble.  Cet homme avait été disciple de Ramana Maharshi.  Je ne sais quelle avait été sa vie et comment il se trouvait là, mais à la suite de cette conversation l'intérêt spirituel de ce jeune Français grandit à un tel point que, revenu en France, il s'y trouva comme un étranger.  Il me dit :  je ne sais ce qui m'est arrivé.  Ce qui était ma vie auparavant ne m'intéresse plus.  Je ne peux plus vivre ainsi ; c'est pour moi un temps révolu.

 

Remarquons simplement qu'il suffit d'un contact humain pour amener un tel changement, complet.  Un mécontentement ne suffit pas ; il faut encore avoir la volonté d'aller plus loin et sentir le besoin de trouver autre chose.

 

Si nous n'arrivons pas à cette nécessité intérieure de découvrir autre chose, ce qui est déjà une compréhension élargie, toutes les études sur la Bhagavad‑Gîtâ et les paroles des grands Maîtres seront, pour nous, sans importance.  C'est en arrivant à cette compréhension que nous sommes sur le chemin…  Puis il faut encore vouloir aller plus loin, jusqu'au bout, en surmontant les obstacles.  Ce sujet fait l'objet du sixième dialogue.

 

Les instructions de Çri Krichna sont données dans le cadre de la tradition religieuse de son temps.  Les temps changent.  Çri Krichna parle du renoncement d'une manière très pratique.  Que nous apporte le renoncement ?  L'ascétisme est‑il le but de notre vie ?

 

Les gens ont cru qu'il fallait être dans un monastère pour pratiquer le renoncement.  Çri Krichna a changé ce point de vue ; il a montré que l'ascétisme est un moyen mais pas un but.  Il n'est pas nécessaire pour tous d'abandonner la vie de famille et d'aller vivre dans les ermitages de l'Himalaya.  Il faut comprendre que le renoncement ne concerne pas uniquement une forme de vie extérieure avec un habit de moine, mais essentiellement une attitude de l'esprit, un état d'âme.  Le renoncement est dans l'esprit.

 

Nagomacha, un grand dévot de Ramakrishna vénéré par tous les disciples moines, était vraiment un être extraordinaire.  Il vivait en famille comme tous les Hindous, mais il avait le véritable esprit de renoncement enseigné par Çri Krichna dans le sixième dialogue.  Il était médecin.  Çri Râmakrichna lui avait dit de continuer sa pratique médicale ; il guérissait tous ceux qui allaient le voir.  Une boîte était posée sur sa table ; ceux qui le pouvaient y mettaient de l'argent ; ce n'était pas la question essentielle.  Ce médecin était très heureux de vivre ainsi ; il travaillait tard le soir, soignant des malades, faisant du bien.  Il n'a gagné ni argent, ni renommée, mais il a pratiqué le vrai renoncement non visible extérieurement.  Naturellement un tel renoncement n'est pas l'abandon du devoir, ni de la vie familiale, ni des obligations utiles.

 

Le yogi, dont parle Çri Krichna, fait toutes les oeuvres du Karma‑Yoga, sans rien rechercher pour lui-même, comme Nagomacha.  Il n'y a pas de différence entre un moine et un être de renoncement quand tous les deux ont le même but.

 

Le yogi doit être entièrement détaché du fruit de ses oeuvres.  Le bienheureux Seigneur dit :

 

1 ‑ Celui qui accomplit l'oeuvre qui est son devoir, sans dépendre du fruit de son oeuvre, celui‑la est un sannyasin (un homme de renoncement) et un yogi, mais non celui qui n'allume pas le feu du culte et ne célèbre pas les rites.

 

2 ‑ Ce qu'on appelle le renoncement, sache en vérité que cela est le Yoga, ô Pandava, parce que celui qui n'a pas renoncé aux désirs ne peut pas devenir un yogi.

 

Et pas un sannyasin.  L'homme de vrai renoncement accomplit son devoir sans espoir de récompense.  Il est détaché.  Le renoncement et le détachement ne sont pas deux attitudes intérieures identiques mais l'un et l'autre préparent à la Libération.

 

L'important est de comprendre que quelque chose nous manque.  On dit :  Je voudrais faire beaucoup plus que cela ; je voudrais améliorer ma vie.  Sans avoir cet idéal, nous ne pourrions pas vivre en ce monde.  Mais l'amélioration recherchée n'est pas du même ordre pour tous ; certains veulent la richesse matérielle, d'autres la Sagesse et d'autres se demandent s'il y a lieu de vouloir améliorer les conditions de la vie corporelle.  Ceci n'est pas à la portée de tous, mais beaucoup y pensent, comprenant qu'on peut maîtriser le corps, comme de rester quelques jours sans nourriture.

 

La maîtrise du corps est une amélioration certaine ; il y a encore la maîtrise de la volonté qui développe une grande puissance.  Mais on peut s'égarer en voulant maîtriser la nature en général.  Notre but est la maîtrise de soi.  Les philosophes font remarquer que nous réussissons à dominer le vent, l'eau, les animaux, sans être capables de nous dominer nous‑mêmes.  Donc, nous devons arriver à la maîtrise de soi.  C'est la base de la spiritualité.  L'ascétisme est un moyen qui aide à y parvenir.  Ce n'est pas un but.

 

Tout le monde peut‑il parvenir à la maîtrise de soi ?  Le détachement et le renoncement aident à notre progrès spirituel, dit la Bhagavad‑Gîtâ.  Comment ?

 

3 ‑ Pour le sage qui veut devenir un yogi, l'action est, dit‑on, le moyen.  Pour celui qui est devenu un yogi, la sérénité (l'inaction) est, dit‑on, le moyen.

 

Celui qui veut devenir un yogi, c'est‑à‑dire celui qui veut méditer avec une concentration parfaite (c'est ce qui caractérise un yogi), pour ce sage‑là l'action est le moyen.  De quelle action s'agit‑il ?  ‑ De celle accomplie sans attendre de récompense.

 

Swâmi Vivekânanda dit dans le Karma‑Yoga :  « Considérez tout ce que vous devez faire comme votre devoir. »

 

Il n'est pas question de recevoir un bénéfice pour ce travail.  Quand c'est votre devoir, vous devez le faire de votre mieux, comme cette mère qui nourrit son enfant avec attention.  La mère le sait ; c'est son devoir.

 

Qu'arrive‑t‑il quand nous accomplissons comme un devoir tout ce que nous devons faire ?  Nous devenons de plus en plus détachés.  Si quelques expériences désagréables résultent de notre action, nous n'en serons pas touchés parce que nous n'aurons pas agi avec l'idée de recevoir une récompense.  Vous pouvez en faire l'expérience ; nos études ont pour but d'aider à mettre en pratique ce que nous trouvons de meilleur.

 

Le Bouddha a dit qu'en agissant avec l'espoir de recevoir quelque bien, nous récoltons toujours de la souffrance.  Si nous n'avons pas cet espoir, une grande paix intérieure est réalisée.

 

Quand après avoir élevé votre enfant avec tout votre dévouement, si plus tard vous trouvez qu'il ne pense pas à vous, vous en souffrez parce que vous attendiez sa reconnaissance.  Mais si vous l'aviez élevé en accomplissant votre devoir de votre mieux, sans attendre de récompense, vous n'en souffririez pas et vous seriez en paix.  Il n'est pas facile d'avoir cette attitude, j'en conviens.  Mais cette attitude est la seule juste.  Chacun de nous vient en ce monde pour accomplir sa vie, sa tâche.  Il faut pouvoir se dire :  J'ai fait de mon mieux le devoir que le Seigneur m'a donné.  C'est tout.

 

Il est bon d'avoir constamment présente à l'esprit l'idée que nous sommes venus en ce monde pour notre évolution spirituelle.  Si nous n'y parvenons pas, cela ne fait rien, mais en ayant cette idée présente à l'esprit notre vie sera certainement plus heureuse, tout au moins plus supportable.

 

Le sage – le Muni – pratique des austérités, il cherche la Libération.  Cette recherche se fait par la maîtrise du mental.  Tous les Yoga enseignent la méditation, le mental étant le dernier obstacle à franchir et le plus difficile à surmonter.

 

Le mental est l'instrument avec lequel je vis en ce monde ; il est aussi le moyen par lequel je peux atteindre ce qui est au delà de la vie ordinaire.  Le sage doit être capable de méditer avec une grande intensité.  Un moyen d'y parvenir est l'action avec détachement.

 

Le but de la vie, dit un texte, est comparable au sommet d'une montagne assez escarpée ; il n'est pas facile de l'atteindre.  De même qu'il n'est pas simple de parvenir à la complète maîtrise de soi, c'est‑à‑dire au sommet de notre propre montagne.

 

Sans maîtrise de soi, la concentration est impossible parce que toutes sortes de pensées viennent nous distraire.  En agissant avec détachement, la vie active devient une préparation excellente à la vie spirituelle.

 

Les grands enseignements de la Bhagavad‑Gîtâ se résument ainsi :

- Vivez dans le monde en accomplissant tous vos devoirs.

- Accomplissez‑les pour Moi (le Seigneur), sans attachement, sans attendre de récompense.

 

Personne ne peut atteindre un degré élevé de spiritualité sans maîtrise de soi en vivant les expériences terrestres qui nous préparent à la vie spirituelle.

 

La coutume, en Inde, est que l'homme se retire de la vie mondaine dans le quatrième stade de son existence, c'est‑à‑dire quand il est déjà âgé.  Il est d'abord étudiant, puis chef de famille, puis il prend sa retraite, puis il se retire complètement.

 

Les actions faites avec détachement purifient nos émotions ; la vie active, sans égoïsme, purifie nos sentiments.  C'est pourquoi la Mission Râmakrichna a une vie active désintéressée, en s'occupant d'hôpitaux, d'écoles, de pensions et d'organisations sociales.