RAMAKRISHNA

 

Qu'est-ce que l'intuition ?
 

Swami Ritajanananda

 

D'où proviennent toutes les composantes de notre vie quotidienne ?  Qu'est‑ce qui est à la racine de tout ce que nous voyons autour de nous ?  D'où sont issus tous les objets matériels, les oeuvres et les accomplissements des hommes ?  C'est par l'intelligence, par l'intellect utilisé de diverses manières, que tout cela vient à l'existence pour former la base de notre vie de chaque jour.  À l'aide de l'intellect, de grandes oeuvres sont menées à bien.  C'est l'intelligence qui nous permet d'effectuer nos tâches professionnelles et de répondre aux exigences grandes et petites de la maison et de la famille.  Quand vous admirez un homme qui a réussi, vous pouvez être sûr qu'il est plutôt intelligent.  Les gens dénués d'intelligence ne vont pas normalement très loin, ou ils mènent même une pauvre existence.  Nous constatons que l'intelligence joue un rôle très important et nécessaire dans nos vies.  Sans elle, il n'y a pas beaucoup d'opportunités.

 

À présent, d'où vient l'intelligence ?  Je pense qu'elle dépend largement de nous‑mêmes et de la façon dont nous sommes capables de la développer.  Bien sûr, il y a la possibilité d'être né déjà intelligent.  Beaucoup d'enfants sont hautement intelligents immédiatement à leur naissance et d'autres n'ont pas autant de chance.  C'est très difficile de trouver une raison qui explique pourquoi il en est ainsi.  Quand les parents sont intelligents, il est très probable qu'ils auront des enfants intelligents, et à nouveau, ceux‑ci auront des enfants qui pourront l'être aussi.  Il en va généralement ainsi, nous pouvons presque parler d'une sorte d'héritage.  Mais c'est parfois juste le contraire, un enfant sans intelligence naîtra de parents très intelligents et un enfant hautement intelligent pourra naître de parents qui ne sont pas doués d'intelligence.

 

Généralement, nous pouvons affirmer qu'il y a une évolution de l'intelligence dans le monde.  Nous pouvons même noter une augmentation de l'intelligence à l'échelle des nations.  Et cela se constate très nettement.  Il y a, par exemple, le Japon peut‑être, une nation limitée dans l'espace sur une île plutôt petite, qui a une population à l'intelligence hautement développée.  Partout, de façon globale, l'intelligence semble augmenter, et cette base permet de grands déploiements dans de nombreux domaines.  C'est la source de prospérité pour toutes les nations.  Dans chaque pays, c'est par l'intelligence que des développements sont menés à bien.

 

Mais d'où vient cette intelligence ?  Elle a sa source réelle dans la conscience.  Quand un homme pense consciemment, de plus en plus, et avec intensité dans une certaine direction, en voulant pénétrer plus profondément dans un domaine inconnu, il a la capacité de développer l'intelligence.  Cela se produit parce que l'intelligence est réellement la faculté de raisonner à une très grande vitesse.  Et c'est ce dont nous avons besoin dans notre vie de chaque jour.

 

Mais, outre l'intelligence, il y a un autre facteur plutôt ignoré d'ordinaire, pas considéré comme tellement important par la plupart des hommes, c'est l'intuition.  L'intuition est quelque chose qui se situe au‑delà de l'intellect, elle ne peut être saisie par l'intellect et n'est pas ainsi un élément auquel on peut donner beaucoup de poids ou de pensée dans notre vie quotidienne.  C'est parce que l'intuition est au delà de nos facultés de pensée et qu'elle ne peut par conséquent être contrôlée par notre mental en aucune façon.  Comme vous le savez tous, l'intuition est l'expérience directe d'une part de vérité.  Elle est comme un jaillissement dans notre conscience et ne peut être raisonnée.  L'intuition est différente de la raison dans sa manifestation.  Vous pouvez découvrir des quantités de choses sur l'intuition et vous pouvez vous rendre compte que de nombreuses personnes ont des expériences d'intuition, et ce, de manières différentes.  Parfois ces expériences peuvent même provoquer un choc.  Et vous pouvez constater aussi que ce n'est pas tout un chacun qui a des intuitions, et que ceux qui sont capables de telles expériences ne peuvent pas les obtenir à volonté.  Elles surprennent une personne soudainement en leur faisant éprouver une émotion intense.

 

Prenons le cas du grand Archimède qui fut simplement bouleversé par une découverte qu'il avait ardemment cherchée pendant une longue période.  Cette intuition lui est venue tout à coup pendant qu'il prenait son bain dans un baquet.  Il a été tellement secoué par cette expérience qu'il se rua immédiatement hors de son bain, criant la nouvelle de sa voix la plus forte.  Et de fait, un grand nombre de scientifiques doivent les grandes découvertes qui les ont fait avancer à de tels événements intuitifs.  Mais bien sûr, toutes ne se sont pas toujours produites dans une baignoire…

 

Newton, que nous connaissons tous, a été saisi par une intuition en voyant tomber une pomme.  Il a pu ainsi comprendre le phénomène que nous appelons la gravité de la terre.  Et, récemment, en comparaison, nous avons Einstein qui a déclaré avoir obtenu sa théorie de la relativité par intuition.  La plupart de ces découvertes intuitives sont survenues après de longues périodes de travail de recherche intense.  C'est après avoir cherché très intensément la réponse à un problème dans une direction sans obtenir de succès que l'on ressent la nécessité d'avoir une intuition pour résoudre l'énigme.

 

Comme je l'ai déjà mentionné, l'intelligence provient de notre conscience.  Plus nous savons, plus nous sommes conscients de quelque chose, mieux nous pouvons dominer une situation.  Mais l'intuition a sa source dans la super-conscience, et c'est juste à l'opposé.  Alors que, avec l'intelligence, vous devez raisonner et faire beaucoup travailler le cerveau pour combiner les idées et les faits, l'intuition vient d'elle‑même, sans le moindre tourment.  Elle survient tout d'un coup, toute faite pour ainsi dire.  Et cette intuition s'impose souvent comme une expérience forte et convaincante.

 

Je vais vous raconter une histoire, bien que je vous croie capables de me dire davantage sur l'intuition que je ne peux le faire.  En Inde, de nombreux sages et saints ont des pouvoirs intuitifs.  Et ceux‑ci sont souvent très surprenants.  Voilà l'histoire :

 

Il était un sage qui vivait encore récemment, et je l'ai manqué de peu.  Les gens ne pouvaient pas du tout comprendre sa nature parce qu'il s'enroulait sans façons dans sa couverture à même le sol.  Il parlait rarement, et seulement quand c'était absolument nécessaire.  Son comportement était inhabituel et son mode de vie très particulier.  Il était simplement impossible de savoir comment son mental fonctionnait.  Beaucoup de gens lui posaient des questions, et quand il leur répondait, c'était de façon impressionnante et précise.  Les gens étaient comme électrisés par ses pouvoirs, et les réponses qu'il donnait étaient la plupart du temps inattendues, mais très vraies.  Les gens retiraient beaucoup d'aide de ces informations.  Mais, il lui arrivait aussi de rester sans rien dire.  Il n'enseignait rien, pas plus qu'il ne demandait quoi que se soit.  Mais cet homme avait la forte conviction que l'on peut trouver des réponses à tous les problèmes de la vie.  Et, bien sûr, toute une foule se rassemblait autour de lui.  Quand il découvrait certaines difficultés, il cherchait immédiatement à les soulager.

 

Ainsi, un jour, alors qu'il se rendait en pèlerinage dans les Himalayas avec un groupe de fidèles, ils s'étaient arrêtés près de la route entre deux villages très éloignés.  Dans ce lieu isolé il appela soudain un membre du groupe pour lui dire de se rendre dans une hutte à une certaine distance.  Il dit à l'homme d'ouvrir la porte de la hutte et qu'il trouverait à l'intérieur deux personnes allongées au sol, il le chargeait de ramener ces deux personnes.  L'homme s'en alla et trouva facilement la hutte.  Sur le sol à l'intérieur, à sa grande surprise, étaient allongés un homme et une femme.  Il était stupéfait.  Comment le sage avait‑il pu savoir cela ?  Et qu'est‑ce que cela signifiait ?  L'homme appela le couple qui n'était pas moins surpris et leur demanda d'aller voir son maître.  Ceux‑ci le suivirent sans hésiter.  Le sage leur donna avant tout de la nourriture.  Il savait qu'ils n'avaient rien eu à manger pendant trois jours.  Après quoi, il raconta l'histoire de ces pèlerins.

 

Ces pèlerins âgés et fortunés étaient partis du sud de l'Inde et avaient parcouru des milliers de kilomètres en pèlerinage aux Himalayas avec l'intention d'y passer le restant de leur vie.  Ils ne connaissaient aucune langue des différentes parties du pays qu'ils traversaient.  Mais, arrivés sans encombre, ils avaient visité plusieurs sanctuaires importants.  Puis, en revenant d'un sanctuaire, ils devaient découvrir le vol de la totalité de leurs bagages qui contenaient aussi leur argent.  Leur situation était absolument sans espoir.  Dépourvus de tout ce qu'ils possédaient ainsi que de leur argent, ils ne conservaient que les habits qu'ils portaient et se trouvaient dans une région qui leur était inconnue.  Incapables de se faire comprendre par quiconque, et ne sachant comment revenir chez eux sur cette énorme distance sans le moindre moyen, ils décidèrent que la meilleure solution était de mourir en ce saint lieu.  Peut‑être était‑ce là la volonté du Seigneur.  Ils trouvèrent la hutte, ouvrirent la porte et, s'allongeant sur le sol à l'intérieur, ils se préparaient à abandonner leur corps.  Ils étaient convaincus d'obéir ainsi à la volonté du Seigneur.  Et ils se sentaient même heureux qu'il leur soit accordé de mourir dans une aussi sainte région.

 

Mais comment le sage savait‑il tout cela ?  C'est le pouvoir de l'intuition qui lui a permis de découvrir la situation déplorable où s'étaient mises les deux personnes.  En premier lieu, il les fit manger parce qu'ils étaient devenus faibles après trois jours sans nourriture.  Puis il leur donna de l'argent pour qu'ils puissent retourner chez eux.  Il leur demanda de rembourser cet argent plus tard parce qu'il savait que le couple avait assez d'argent et qu'ils avaient pris la résolution de ne pas mendier quoi que se soit.  Par l'intuition, le sage s'est montré capable de résoudre un problème de vie et de mort pour ces pèlerins.  Et ce n'est là qu'une des très nombreuses circonstances où ce saint homme a pu aider des personnes en situation désespérée.  Rien d'étonnant à ce qu'ils fussent si nombreux à se rassembler autour de lui pour trouver la solution de leurs innombrables difficultés.  Cette histoire est seulement une illustration de la façon dont l'intuition fonctionne et peut aider.  En Inde, beaucoup de tels saints sadhous ont de tels pouvoirs d'intuition.  Et, de temps à autre, nous pouvons en rencontrer.

 

Bien sûr, l'intuition n'est pas quelque chose de réservé à la seule Inde, vous la trouvez partout dans le monde, dans tous les pays, dans toutes les religions et au sein de toutes les races.  Mais je dois préciser que ces pouvoirs se manifestent plus fortement chez les peuples primitifs que chez ceux qui ont un haut niveau de culture.  Nous les trouvons par exemple chez un « boschman », un homme qui vit dans le désert en Afrique, loin du reste de la société.  Ces hommes du désert mènent une vie très primitive, à l'écart de tous les développements culturels de l'homme.  Mais ils ont ces pouvoirs.  Nous allons étudier à présent quelques éléments sur le développement de l'intuition.

 

Et à nouveau, c'est en Inde tout particulièrement que l'on est très au courant du rôle que l'intuition peut jouer dans nos vies.  En fait, toute la vie culturelle des Indiens ne s'est pas développée intellectuellement, tout a découlé de l'intuition.  Ceux qui avaient les plus hauts pouvoirs d'intuition étaient naturellement les grand Yoguis.  Et c'est par la pratique du Yoga qu'ils ont développé ces pouvoirs.  C'est même à ces perceptions intuitives que nous devons la totalité du Védanta.  Ces grands Rishis, ces anciens voyants nous ont donné le Védanta par leur pouvoir d'intuition.  En pratiquant le yoga, ils se sont développés à un si haut niveau et ont atteint un tel stade de perception qu'ils ont pu recevoir ces grandes vérités.

 

En sanscrit, l'intuition est appelée pratyaksha, qui signifie perception directe.  Nous pouvons affirmer que toute la vie spirituelle a ses racines en pratyaksha.  Et vous pouvez ainsi imaginer jusqu'à quel point elle est bénéfique à la vie spirituelle.  Tous les grands peuples de la longue tradition d'accomplissement spirituel de l'Inde ont développé ces pouvoirs d'intuition.  Tous les grands philosophes, tels Shankaracharya, Ramanuja ou Madhavacharya et d'autres, ont pu mettre en place leurs concepts philosophiques avec la seule aide de pratyaksha.

 

Ainsi vous comprendrez pourquoi un homme devenu un vrai Yogui est complètement changé dans toutes ses perspectives de la vie.  Non seulement son comportement extérieur, mais avant tout son attitude intérieure face à la vie devient radicalement différente.  Et ce, parce qu'il vit dans la conviction que le Suprême, Brahman, est la seule Réalité.  Nous avons tous entendu parler de Brahman, la Réalité Ultime et nous pouvons essayer d'en parler.  Mais quand ces grands Yoguis en disent quelque chose, vous pouvez ressentir leur expérience au travers de leurs mots.  Cette Réalisation, qui a transformé ces grands hommes et leur a donné la connaissance de la plus haute vérité, vibre dans la totalité de leur être et par conséquent aussi dans ce qu'ils disent.  C'est fortement convaincant pour nous et c'est, bien sûr, très précieux de pouvoir entendre de tels propos, parce que cela nous touche au plus profond de nous‑mêmes.  Mais aussi, ces âmes réalisées ne parlent souvent pas du tout.  Quand elles agissent ainsi, cela vient d'un très haut niveau de conscience et a une profonde signification pour nous.  Et cela peut nous donner une grande inspiration.  Cette inspiration n'est pas seulement ressentie sur le moment, il arrive qu'elle se manifeste même après de longues années, quand nous comprenons subitement mieux la signification de leurs paroles.

 

C'est dans cet esprit que la grande tradition de la spiritualité indienne a été conçue, préservée et transmise au cours d'innombrables siècles, au coeur de toutes les vies des grands sages et des saints.  Leurs enseignements ont toujours été appuyés par leur propre réalisation.  Vous savez parfaitement que la philosophie indienne, appelée darshana, n'est pas bâtie sur le raisonnement intellectuel mais sur de telles expériences vécues et directes.  L'intellect et la raison des grands sages indiens partent de ces expériences.  Bien sûr cette philosophie est très différente de celle pratiquée en Occident qui est ancrée dans le raisonnement et la spéculation intellectuelle.

 

Ainsi, en contradiction avec la philosophie occidentale faite de réflexion et de raisonnement, vous pouvez vous rendre compte que c'est par la pratique du Yoga que les systèmes philosophiques indiens sont nés et se sont développés.  Vous avez entendu parler du Raja Yoga.  Swami Vivekananda nous a donné une interprétation très détaillée du Raja Yoga.  Quand le yoga est bien pratiqué, il changera toute la conception du monde de celui qui s'y adonne.  Et quand il est poursuivi fidèlement pendant une longue période, il peut culminer en samadhi.  L'homme qui expérimente le samadhi ne peut jamais redevenir le même qu'avant, sa perception tout entière de la vie est devenue complètement différente.  Souvent, nous ne comprenons pas de telles personnes, parce qu'elles ne réagissent ni ne dépendent en aucune façon d'aucune circonstance extérieure.

 

Peut‑être avez‑vous entendu parler de Sri Ramana Maharshi qui vivait à notre époque, il est mort seulement en 1950.  Sa vie est un exemple parfait de tout cela.  Elle nous permet de comprendre un peu mieux un tel état de haute conscience et de complet détachement.  Il arrivait souvent à Ramana Maharshi de ne pas répondre aux questions.  Pour ces personnes qui les posaient, ces questions étaient parfois très significatives au niveau de conscience où elles se trouvaient.  Mais le Maharshi ne répondait pas parce qu'il vivait sur un plan beaucoup plus élevé.  Ce qu'elles lui demandaient était alors absolument dépourvu de sens pour lui.  Peut‑être avez‑vous aussi entendu parler de Nisargadatta Maharaj.  Il agissait de même.

 

À présent, vous avez sûrement compris que ce stade de perception intuitive, de conscience élevée, peut être développé.  Et cela signifie tout d'abord, bien entendu, une concentration intense jusqu'à ce que disparaissent toutes les préoccupations de cette vie.  Naturellement, cela n'est pas très facile parce que nous sommes tellement impliqués dans nos activités matérielles.  Il y a la maison, la famille, l'argent, les difficultés avec les autres gens de notre entourage, et beaucoup d'autres composantes qui constituent notre vie quotidienne.  La plupart des gens sont terriblement embrouillés dans toutes ces choses et s'identifient tellement avec leur vie qu'ils sont incapables de se développer vers aucun autre genre d'existence plus élevée.  Mais à présent, vous pouvez faire la différence entre les soi‑disant saints et sages et ces personnes immergées dans le monde.  Pensez simplement aux sadhous en Inde, ceux que vous voyez sur les routes là‑bas comme toute leur idée de la vie est différente !  Les sadhous, pendant des siècles et des siècles, ont vécu ainsi.

 

Vous connaissez l'histoire d'Alexandre le Grand.  Il rencontra sur la route en Inde un homme qui était considéré comme un très grand sage.  Alexandre lui demanda de l'accompagner dans son pays qui était la Grèce.  Mais le sage n'avait aucune envie de partir et il le lui déclara.  Alexandre voulut le persuader en lui promettant tout ce qui est nécessaire à une existence très confortable là‑bas.  Et, de nouveau, cet homme étendu sur le bord de la route lui dit qu'il était très heureux d'être là où il se trouvait.  Le sage ajouta qu'Alexandre serait bien aimable de s'écarter du soleil parce qu'il lui faisait de l'ombre.  Alexandre se mit en fureur de ce que quelqu'un lui parle ainsi, il lui dit qu'il était un roi et qu'il le tuerait s'il n'obéissait pas à son ordre.  Mais le sage se contenta d'éclater de rire bruyamment :  « Comment pourriez‑vous me tuer ?  Vous ne pouvez jamais me tuer, personne ne peut le faire ! »

 

Et c'est la nature de l'Inde.  Depuis de très longues périodes, l'attitude complète envers la vie a changé.  Et non seulement les sadhus et les sages vivent dans la conscience du Suprême qui est Brahman, mais aussi la plupart des gens en Inde.  Ils accomplissent leurs devoirs de la vie du monde dans la conviction qu'il y a une plus haute réalité et ils s'efforcent de l'atteindre selon leurs possibilités.

 

Ainsi, vous pouvez comprendre que les gens ont en Inde un cadre de vie qui est fondamentalement religieux.  C'est enraciné en eux.  Dans les temps très anciens, cette vie religieuse, prescrite dans les plus grands détails par les Védas, consistait principalement en rituels très variés.  Mais un jour ou l'autre, certains chercheurs de vérité ne s'en sont plus contentés.  Ils se sont sentis poussés à chercher la vérité au‑delà de l'adoration d'une foule de Dieux et de Déesses.  Et ainsi, avec le temps, beaucoup d'entre eux ont réussi à dépasser leurs premières croyances pour atteindre un stade d'intuition plus élevé.  Leurs expériences merveilleuses ont été transcrites sous une forme ou une autre et sont dénommées maintenant Upanishads.  Ces importants documents sur les plus hauts accomplissements spirituels, les Upanishads, ne sont en aucune façon des théories, mais ils relatent pour nous l'expérience réelle vécue par ces grands hommes.  Ainsi le sujet seul et unique des Upanishads traite de la réalisation du Moi.

 

Peut‑être avez‑vous du mal à accepter cet idéal que vous n'êtes pas le corps, il est difficile à accepter pour un être humain normal parce qu'il signifie un bouleversement de toutes les idées que nous avons sur notre corps.  Mais c'est là la norme pour les Indiens.  Ils vivent dans la conviction fondamentale qu'ils sont l'Atman.  Et tout au long des siècles, beaucoup d'entre eux ont même réalisé ce fait.  Ils sont arrivés à la connaissance totale d'être Atman.  Et ce stade est appelé aparoksha.  Shankaracharya, l'un des plus grands sages et philosophes indiens, a expliqué cela dans son Aparokshanubuthi qui signifie « réalisation du Moi ».  Aparokshanubuti est un petit livre de 144 versets, Shankaracharya nous y fait le don d'une description particulièrement précise et éclairante de la réalisation du Moi.  Cette réalisation est à la fois la base et le sommet de l'Hindouisme :  la recherche du Moi avec le but de réaliser notre nature divine.  Swami Vivekananda traite du sujet de la réalisation du Moi dans une conférence très élaborée, publiée maintenant dans son livre, le Jnana‑Yoga.  Cette conférence, donnée le 29 octobre 1 896 à Londres, résonne aujourd'hui toujours aussi puissamment et directement qu'elle a dû résonner aux oreilles des auditeurs il y a presque 100 ans.  J'ai choisi cette conférence de Vivekananda, parce qu'il a fait l'expérience personnelle de la Réalisation tout comme Shankaracharya.  Ses paroles, exprimées dans la complète connaissance de l'Atman, ont beaucoup d'impact, elles nous font comprendre cette forte et merveilleuse idée de l'Inde spirituelle.  Le Swami dit :

L'Atman ne peut être réalisé par la puissance de la parole, ni par une grande intelligence, ni par l'étude des Védas.

Le Swami continue :

Voilà une affirmation bien audacieuse, mais comme je vous l'ai déjà dit, nos sages étaient des penseurs fort audacieux, et rien ne les arrêtait.  Souvenez‑vous que dans l'Inde les Védas jouissent d'une considération encore beaucoup plus haute que même la Bible aux yeux des chrétiens.  Votre conception de la révélation, c'est qu'un homme a été inspiré par Dieu ; dans l'Inde c'est que les choses existent parce qu'elles sont dans les Védas.  C'est dans les Védas et par les Védas qu'est venue toute la création.  Tout ce qu'on appelle le savoir se trouve dans les Védas.  Chaque mot y est sacré et éternel, éternel comme l'âme, sans commencement et sans fin.  Tout l'esprit du Créateur, pourrait‑on dire, est dans ce livre.  C'est sous ce jour que l'on considère les Védas.

Malgré cela, voyez l'audace de ces sages qui proclament que ce n'est pas par une longue étude des Védas que l'on trouvera la vérité.  Celui qui est agréable aux yeux du Seigneur, à celui‑là Il se manifestera.

Et, plus loin, le Swami poursuit :

Cet Atman qui est dans tous les êtres ne se montre pas aux yeux ni aux sens, mais ceux dont les esprits ont été purifiés et affinés Le réalisent.  Lui, l'Inchangeable, est au‑delà de tout son et de toute vision, au‑delà de la forme, absolu, au‑delà du goût comme du toucher, infini, sans commencement et sans fin, au‑delà même de la nature, et celui qui Le réalise se libère des tenailles de la mort.  Mais c'est très difficile.  C'est, pourrait‑on dire, marcher sur le tranchant d'un rasoir ; la voie est longue et périlleuse, mais continuez à lutter, ne désespérez pas.  Éveillez‑vous, levez‑vous et ne vous arrêtez pas avant d'avoir atteint le but.

Le Swami continue :

L'idée centrale, unique, de toutes les Upanishads est celle de la réalisation.  Un très grand nombre de problèmes se posent à divers moments, surtout pour l'homme moderne.  Il y a la question de l'utilité et diverses autres questions, mais, dans chacune d'elles nous trouverons que nous sommes poussés par nos anciennes associations d'idées.

C'est l'association des idées qui exerce sur notre esprit un pouvoir aussi formidable.  À ceux qui ont toujours entendu parler, dès leur enfance, d'un Dieu Personnel et de la personnalité de l'Esprit, ces idées‑ci paraîtront naturellement très arides et très austères, mais s'ils les écoutent et s'ils y réfléchissent, elles viendront à faire partie de leur vie et ne les effraieront plus.

Un peu plus loin :

La perfection est toujours infinie.  Nous sommes cet Infini déjà, et nous essayons de manifester cette infinité.  Vous et moi et tous les êtres, nous essayons de la manifester.

Et Swami Vivekananda conclut sa conférence :

Notre lutte pour arriver à la vie supérieure montre que nous sommes déchus d'une condition plus haute.  Il faut qu'il en soit ainsi, seuls les détails peuvent varier.  Je m'en tiens toujours à cette idée qu'ont exprimée d'une même voix le Christ, Bouddha et le Védanta, que nous devrons tous arriver un jour à la perfection, mais seulement en renonçant à cette imperfection.  Ce monde‑ci n'est rien.  En mettant les choses au mieux, c'est une grossière caricature, une ombre de la Réalité.  Il nous faut aller à la Réalité ; la renonciation nous y conduira.  La renonciation est la base même de notre vraie vie ; chaque instant de bonté et de vraie vie vient quand nous ne pensons pas à nous-mêmes.  Il faut que meure ce petit moi séparé.  Nous trouverons que nous sommes dans le Réel, que la Réalité est Dieu, qu'Il est notre nature véritable, et qu'il est toujours en nous et avec nous.  Vivons en Lui et tenons‑nous en à Lui, c'est le seul mode d'existence qui soit joyeux.  La vie sur le plan de l'Esprit est la seule vie ; essayons tous d'atteindre à cette réalisation.

 

Je vous ai donné des extraits de cette conférence de Swami Vivekananda, pour vous aider à comprendre un peu mieux ce qu'est l'intuition.  Peut‑être pensez‑vous :  que faire de tout cela ?  En quoi cela peut‑il m'aider dans la vie ?  Je ne peux pas me lancer à la recherche de l'Atman parce que j'ai mes devoirs dans la vie quotidienne.  Cette idée de Réalité Ultime est trop hors de portée pour moi.  Et vous pouvez même penser que cette recherche est totalement inutile.

 

Passons maintenant à quelque chose d'intéressant.  Vous avez tous entendu parler de Swami Vivekananda, et peut‑être connaissez-vous quelques éléments de sa vie.  Il ne vécut pas au‑delà de 40 ans.  C'était un homme réalisé et, dans la dernière partie de sa vie, il considérait le monde comme un jeu d'enfant.  Tant de personnes insistaient pour lui donner tout ce qui était possible, mais il ne voulait simplement rien du tout.  Sa conviction d'être Atman était très forte.  Il avait atteint cet état d'intuition le plus élevé où tous les objets matériels lui étaient insignifiants bien qu'il eût pu obtenir, sur un simple désir, tout ce qui était imaginable.  Mais vous ne devez pas croire que ce stade de la plus haute réalisation vous interdit d'avoir des jouissances matérielles.  C'est plutôt qu'elles sont devenues sans signification et ne sont plus désirables du tout lorsque cet état est atteint.  Je voulais ainsi vous dire que demeurer dans ce plan le plus haut de la vie spirituelle n'est pas un mode de vie inférieur.  Cet état est en réalité tellement supérieur que, même si tout ce que le monde peut vous offrir est à votre disposition, vous n'êtes pas vraiment intéressé.  Ces âmes réalisées ne cherchent plus rien du tout, elles trouvent une satisfaction complète à vivre dans leur être réel.

 

L'intuition, comme je vous l'ai dit auparavant, est très bien connue par le Bouddhisme aussi, par le Zen tout particulièrement où elle est appelée satori.  C'est également une forme d'un état élevé d'intuition.  En réalité, nous trouvons différents noms pour cela selon les différentes voies religieuses.  Vous avez entendu parler de quelques‑unes d'entre elles à présent.  C'est un but grand et merveilleux pour nous tous.  Et heureusement, comme nous l'avons vu, il peut être développé.

 

Que vous essayiez d'atteindre au plus haut qui est la réalisation du Moi, Aparokshanubuthi comme je l'ai dit, ou que vous essayiez de développer l'intuition au niveau de la vie que vous menez, c'est à vous de décider.  Les possibilités existent, la voie est tracée.  Dans tous les cas, tout effort dans cette direction vous sera d'un grand profit.