RAMAKRISHNA

 

La doctrine de jivan mukti (du libéré vivant)

 

Swami Ritajanananda

 

Nous devons traiter aujourd'hui un sujet intitulé :  La doctrine de Jivan Mukti.  Le mot « doctrine » est utilisé ici dans le sens de théorie relative à un point particulier de la philosophie indienne.  On doit penser que mukti est un idéal spécifique à l'Inde.  Je voudrais d’abord mentionner que la philosophie indienne ne s'intéresse pas uniquement aux principes et aux causes, ou aux systèmes de notions générales de l'ensemble des choses.  La philosophie indienne n'est pas née de la curiosité des gens pour comprendre le monde, son origine et son but.  Mais la question principale qui préoccupe les philosophes de l'Inde est :  pourquoi y a‑t‑il autant de souffrance dans le monde, et comment sortir de cette souffrance ?  Quel que soit le système philosophique indien que l'on étudie, que ce soit le yoga, le samkya ou le nyaya, nous trouvons toujours cette même préoccupation :  comment vaincre la souffrance ?  Mais, pour essayer de résoudre cette question, il y a une grande variété de réponses dont le but reste toujours le même.  Ainsi, tous les différents systèmes philosophiques arrivent au même résultat.  Évidemment, la question de savoir pourquoi la souffrance existe, et comment en sortir, se pose partout dans le monde.  Donc tous ceux qui se posent cette question trouveront ce sujet particulièrement intéressant.

 

Il est vrai que le mot « jivan mukti » est un mot unique, et on ne peut pas savoir exactement quand il a été trouvé.  Il y a des savants qui pensent que Shankaracharya n'a pas été le premier à utiliser ce terme, mais il l'emploie dans son Vivekachudamani et il considère que le jivan mukti est l'idéal le plus élevé.  Le mot sanscrit jivan mukti signifie « avoir la libération pendant la vie » et le jivan mukta celui qui a atteint la libération alors qu'il est encore en vie.

 

Une question vient immédiatement à l'esprit :  qu'est‑ce que la libération ?  La libération est un idéal.  Nous avons déjà indiqué que le but de la philosophie indienne est de trouver comment sortir de l'état de souffrance qui est inhérent à la vie dans le monde.  Celui qui est sorti de cette souffrance est considéré comme un « libéré vivant », un jivan mukta.

 

On peut objecter que tout le monde ne souffre pas.  Tout le monde n'est pas forcément malade.  De plus, il est possible de trouver dans la vie tout ce que l'on cherche.  Mais n'oublions pas qu'il n'est pas toujours simple d'obtenir ce que l'on veut.  Il y a des gens qui souffrent à cause d'une mauvaise santé, de la vieillesse ou de la pauvreté, de la détresse dans laquelle les a plongés la perte d'un être cher, de la solitude dans laquelle ils doivent vivre sans avoir trouvé quelqu'un qui les accepte, ou pour bien d'autres raisons.  En tout cas, et pour beaucoup, un état d'angoisse s'installe, même souvent de façon inexplicable.  Et ainsi, d'une façon ou d'une autre, il y a partout de la souffrance.  Cette souffrance est rencontrée par les êtres humains, selon les circonstances de leur vie et selon leur nature individuelle.  Certains essayent d'oublier par différents moyens disponibles à notre époque.  D'autres ont cherché la solution de leurs problèmes dans la religion ou la métaphysique.  En effet, elles ont été acceptées comme des moyens qui nous aident à sortir de la souffrance, parce que, en suivant ces chemins, nous ne dépendons pas de l'aide extérieure et qu'il est intéressant de travailler sur soi.  Ainsi, nous pouvons comprendre que la religion de Bouddha avait ce même idéal, déjà bien ancré dans la pensée indienne.

 

Il existe quatre idéals pour la vie humaine, quatre purushartha, qui sont :  la vertu (dharma), la réjouissance (kama) et la libération (moksha ou mukti).  On peut choisir l'idéal qu'on veut atteindre, mais un sage ne peut oublier le dernier idéal, la libération, bien qu'il soit normal et naturel que l'on soit plutôt attiré par l'un des trois autres.

 

Le premier idéal, la vertu (dharma), est une nécessité pour vivre dans notre société.  Mais la libération est l'idéal pour tous, et c'est le but de tous les systèmes de la philosophie indienne.  La question se pose de savoir si la libération survient pendant la vie ou seulement au moment de la mort.  Et ainsi, il y a deux sortes de libération :

‑ la Videha-Mukti, ou libération après avoir quitté le corps.

‑ la Jivan-Mukti, ou libération pendant la vie.

Naturellement, tout dépend de notre interprétation du mot libération.

 

Il y a un autre sujet relié à mukti ou libération.  Nous avons déjà parlé de la souffrance.  D'où vient cette souffrance ?  Elle vient naturellement de la vie.  Dans la vie, les actions produisent des résultats, et c'est des résultats de nos actions que vient la souffrance.  Ainsi, nous voyons que nos actions sont reliées à la souffrance.  Les actions sont appelées karma.  La théorie de l'influence du karma amène à la croyance en la réincarnation ou renaissance.  Cette théorie nous dit qu'il ne nous est pas possible d'épuiser en une seule vie tous les résultats de toutes nos actions.  C'est pourquoi nous devons revenir dans le monde pour récolter les fruits bons ou mauvais, des actions que nous avons faites.  Nous voyons ainsi que la doctrine de la libération est directement reliée à la théorie de la réincarnation.  Dans la vie, l'homme fait de nombreuses actions, très variées.  Ces actions produisent des résultats, et l'homme naît pour recevoir les résultats de ses propres actions passées.  Ainsi, il doit souffrir pour ses mauvaises actions et se réjouir en récoltant les fruits de ses bonnes actions.  Mais l'homme libéré n'a plus de karma, c'est‑à‑dire qu'il n'a plus à recevoir le résultat de ses actions.  Il est établi dans un état de paix.

 

Les Hindous croient que l'âme véritable est divine, pure et parfaite.  L'homme libéré est libéré de tout attachement à son corps, à son mental et à son karma ; il est donc établi dans sa véritable âme.

 

Nous avons appris qu'il y a deux notions différentes de mukti.  L'une est la libération après la mort, la videha-mukti, et l'autre, la libération pendant la vie, la jivan-mukti.  Il y a quelques systèmes de philosophie qui considèrent que la libération n'est possible qu'après la mort, c'est‑à‑dire après avoir quitté le corps, et qu'elle n'est pas possible quand une personne est encore vivante.  Après avoir épuisé tout son karma cette personne n'est plus assujettie à renaître dans le monde, elle est libérée.

 

Il y a de nombreuses divisions dans la videha-mukti, mais nous n'entrerons pas dans le détail de cette étude.  Cependant, on doit dire que, même si l'on n'accepte que la videha‑mukti, la libération après la mort, la personne atteint un état de haute perfection alors qu'elle est encore vivante, ce qui équivaut à l'état de jivan‑mukti, bien que ce mot ne soit pas accepté.  Ainsi, nous voyons que ce sujet de mukti est très intéressant puisqu'il se trouve traité dans tous les systèmes de philosophie indienne.

 

Nous avons déjà constaté que la notion de libération pendant la vie était connue même avant Sri Shankaracharya.  Déjà, dans les Upanishads, nous trouvons plusieurs passages qui en parlent.  Nous lisons par exemple dans la Katha Upanishad :

« Quand tous les désirs qui demeurent dans le coeur tombent, un homme mortel devient immortel et il atteint Brahman ici même. »  (Katha Upanishad. chapitre 2, section 3, verset 14)  Là, Brahman est la réalité unique, ultime, et est atteint ici même, dans le monde.

 

Nous lisons dans la Taittiriya Upanishad de grandes descriptions du comportement de personnes ayant réalisé Brahman pendant leur vie terrestre.  Elles sont identifiées à Brahman et sont pleines de joie :

« Je suis celui qui anime l'arbre de l'univers.  Ma renommée est haute comme le pic d'une montagne.  Ma source est le pur Brahman.  Je suis comme cette réalité pure (le Brahman suprême) qui est le Soleil.  Je suis le trésor brillant.  Je possède une intelligence excellente.  Je suis immortel et impérissable. »  Ce sont les paroles de Triçanku après qu'il ait atteint la libération.  (Taittitiya Upanishad 1.10)

 

Dans un autre passage de la même Upanishad, chapitre 3, verset 10, nous trouvons encore une description de celui qui a réalisé Brahman.  Il est dit qu'il a toutes les réjouissances et qu'il peut prendre toutes les formes dès qu'il s'identifie à elles.  Lorsqu'on réalise Brahman, on devient Satchitananda (Existence, Connaissance et Félicité absolues) et on peut ainsi se réjouir de la joie de tous les êtres.  On est l'essence spirituelle de tout.

 

Le jivan mukta étant devenu un avec le Suprême, toutes les formes sont siennes selon sa volonté.  Il peut ainsi traverser tous les mondes, car il est devenu omniprésent.  C'est pourquoi il chante le Saman (l'hymne védique) :

« Je suis la nourriture (3 fois).  Je suis celui qui mange (3 fois)

Je suis celui qui unit les deux, la nourriture et celui qui mange la nourriture (3 fois)

Je suis l'aîné dans l'ordre du monde et je suis même supérieur aux Dévas.  Je suis le centre de l'immortalité... »

 

Nous trouvons çà et là quelques indications au sujet de la réalisation de Brahman considérée comme la libération, qui était déjà énoncée dans les Upanishads.  Et nous voyons apparaître depuis de nombreux siècles la croyance qu'il est possible d'arriver à un état permettant à l'homme d'aller au‑delà de la souffrance, même quand il est encore vivant.  Mais l'expression jivan mukti n'était pas encore inventée.

 

Il y a ainsi des êtres humains qui ont expérimenté l'état de jivan mukta et nous avons à notre disposition de nombreux livres qui traitent de ce sujet.  Parmi ces livres, l'un des plus connus est le Yoga Vashistha.  Et tous les livres qui nous enseignent l'Advaïta Vedanta contiennent aussi un chapitre sur le jivan mukti.  La Bhagavad Gîtâ parle de sthitaprajna (l'homme à l'intelligence bien établie) et elle ne dit pas expressément que le sthitaprajna est un jivan mukta.  Mais la description qu'elle en fait correspond bien à celle du jivan mukta que nous trouvons dans d'autres textes.

 

Un autre livre, consacré entièrement à cette idée de jivan mukti est le Jivan Mukti Viveka.  L'auteur était un sannyasin de l'Ordre de Sri Shankaracharya.  Il était très connu pour son érudition et pour sa vie remarquable, et était considéré comme un jivan mukta.  Il cite dans son livre les textes qui étaient connus à son époque et qui expliquent la doctrine de jivan mukti.

 

Un certain nombre de questions viennent maintenant à l'esprit au sujet de jivan mukta :

1. Qu'est‑ce qu'un jivan mukta ?

2. Porte‑t‑il quelques marques extérieures qui nous permettent de dire :  voici un jivan mukta ?

3. Pouvons‑nous dire de lui qu'il est un saint ou doit- on plutôt le considérer comme un sage ?

4. Est‑ce que l'état de jivan mukta est seulement l'apanage des hommes, ou peut‑il être atteint aussi par les femmes ?

5. Un jivan mukta peut‑il être marié et avoir des enfants ?

6. Passe‑t‑il son temps en prières et en méditations ?

7. Qu'en est‑il de sa croyance en Dieu ?

 

Avant de répondre à ces questions, voici quelques descriptions qui sont données du jivan mukta dans différents livres et par des auteurs bien connus.

 

Nous lisons dans la Bhagavad Gîtâ, chapitre II, versets 55, 56, 57, 58, puis 64, 65, dans la traduction du Swami Ritajananda, page 14 :

55. Quand un homme abandonne tous les désirs de son mental, ô Partha, et qu'il trouve satisfaction en soi‑même par Atman, alors il est appelé un sage au mental très stable.

56. Celui dont le mental n'est pas troublé par le chagrin, celui‑là est sans désir ardent pour les plaisirs.  Il est libéré de l'attachement, de la crainte et de la colère.  Il est appelé un sage au mental très stable.

57. Celui qui n'est attaché à rien, ne se réjouit ni ne s'afflige en obtenant l'agréable ou le désagréable.  Celui‑là est bien établi dans la sagesse.

58. Comme la tortue rentre tous ses membres, celui-là retire tous ses sens des objets des sens.  En lui, la sagesse est bien établie.

 

Et plus loin :

64. Mais celui dont le mental est discipliné a ses sens sous son contrôle.  Celui‑là se meut au milieu des objets des sens, dégagé de l'attraction et de la répulsion.  Il atteint la sérénité.

65. Dans cet état de paix est la fin de toute souffrance.  La raison (buddhi) de celui qui a l'esprit tranquille atteint bientôt l'équilibre.

 

Le Yoga Vashista est un livre assez bien connu en Inde, et que les gens aiment lire parce qu'il est facile à comprendre et qu’il contient plusieurs histoires intéressantes.  Comme la science moderne, il enseigne que le monde est un hologramme produit par notre esprit :  La réalité de ce monde est mise en doute.  Nous trouvons aussi traité dans ce livre le sujet de la jivan mukti mais elle est présentée sous un aspect différent de celui qui est exposé dans la Bhagavad Gîtâ.

 

Dans le Yoga Vashistha, le sage n'est absolument pas affecté par le plaisir ou par le chagrin, par le bien ou par le mal.  Il est présenté comme un homme vivant parmi les êtres humains et qui n'est nullement séparé d'eux.  Même s'il est totalement détaché de tout plaisir pour lui‑même et n'a aucun intérêt pour son propre bien, il peut être intéressé par les autres et se réjouir de leurs réjouissances ou avoir de la sympathie pour leurs souffrances.  Ce sage est décrit comme un être humain, remarquable par son comportement, gai comme un enfant, sérieux avec les gens âgés, ou philosophe parmi les philosophes.

 

Plusieurs des idées que nous lisons dans la Bhagavad Gîtâ se retrouvent dans le Yoga Vashistha sous une forme plus agréable et plus poétique.  Pour en donner un exemple, lisons un passage du Yoga Vashistha :

 « L'homme libéré vivant est totalement détaché et vit comme un empereur.  Il n'est jamais attiré ni repoussé par quoi que ce soit.  Il ne se meut pas parmi les objets du monde comme quelqu'un qui en a besoin ou comme celui qui les désire, parce qu'il est au‑delà de tout attachement.

« Il n'est pas dédaigneux des gens du monde, et les gens du monde ne le sont pas non plus, de lui.  Ils se comprennent bien et s'entretiennent avec douceur.

« Un jivan mukta sait discriminer entre les actions différentes et il est prompt à prendre une décision.  Son comportement ne dérange personne, et il a des relations très amicales avec tous.

« Même s'il accomplit toutes sortes d'actions, il n'a aucun désir personnel.  Il est noble de coeur.  Il est comme le lion qui est sorti de sa cage, libéré de toutes les entraves des concepts de caste, de religion ou de traditions morales, et il se tient hors des filets du monde.

« Il s'engage dans l'action qu'il doit accomplir sans attendre d'en recueillir les fruits pour lui‑même.  Il n'est affecté ni par une grande fête ni par les calamités les plus terribles.

« Toutes les pensées de « moi » et de « mien » ainsi que les idées « Je dois atteindre quelque chose » ou « Je dois éviter quelque chose » ont disparu de son coeur.

« Son visage n'exprime pas le rayonnement à cause de gains matériels ni ne s'assombrit quand arrive la misère, car il est égal en toutes situations.

« C'est un grand homme d'action parce qu'il agit sans aucune excitation, sans aucun sentiment égoïste ni aucun orgueil... »

 

Reprenons maintenant le Jivan Mukti Viveka que nous avons déjà mentionné.  Ce livre a été écrit par Vidyaranya qui est aussi l'auteur de la Panca Daçi.  Vidyaranya était premier-ministre d'un certain royaume de l'Inde.  C’était un érudit.  Il a écrit plusieurs livres ainsi qu'un commentaire sur les Vedas qu'il a signé du nom de Sayana.  Il finit par renoncer au monde et devint un sannyasin de l'Ordre de Sri Shankaracharya sous le nom de Vidyaranya.  Il vécut à Shringiri où un temple a été construit sur son tombeau.

 

Le Jivan Mukti Viveka, comme la Panca Daçi, expose les enseignements de l'Advaïta Vedanta.  C'est une compilation de différents textes qui parlent de la doctrine de Jivan mukti.  On y trouve de nombreuses citations des Upanishads, des Dharma Sutras, du Ramayana, du Bhagavata, des Yoga Sutras, et autres.  Ce livre est divisé en cinq chapitres qui traitent :

‑ le premier, de l'autorité des textes sacrés (Pramana)

‑ le deuxième, de l'effacement des désirs cachés (Vasana)

- le troisième, de la destruction du mental (Mano naça)

‑ le quatrième, du but du jivan mukti (Swarupa siddhi prayojana)

‑ le cinquième, du renoncement d'un sage (Vidvad sanyasa).

 

Pour Vidyaranya, le renoncement (sannyas) est la condition absolue pour avoir jivan mukti.  On doit renoncer totalement, c'est-à-dire aussi bien extérieurement qu’intérieurement.  Cette idée n'est pas nouvelle car toutes les religions nous enseignent que, pour atteindre le Suprême, il est nécessaire d'abandonner tous les attachements aux choses matérielles et toutes les expériences mondaines.  Cette idée nous amène à nous poser la question :  comment sommes‑nous devenus les esclaves de nos désirs ?  Les philosophes de l'Inde répondent que c'est à cause des vasanas (les tendances cachées) qui représentent le goût des expériences passées qui laissent en nous le désir de les voir se renouveler.  Aussi longtemps qu'il y aura en nous des vasanas, nous aurons aussi les désirs qui leur correspondent.  Donc, l'effacement de tous les vasanas est important.  Et chaque fois qu'il nous est possible de satisfaire un de nos désirs, nous pouvons constater le manque de satisfaction qu'il nous donne, et ainsi ce désir s'éliminera.  Ce sujet est bien étudié dans le deuxième chapitre du Jivan Mukti Viveka, et Vidyaranya donne quelques suggestions très pratiques.  Le mental qui est à la racine de tous nos problèmes et qui dirige notre vie doit être bien purifié, détaché de toutes relations avec les objets des sens et détourné de la vie extérieure pour nous permettre de voir la lumière intérieure.  Or, les désirs sont la grande obstruction à la manifestation de cette lumière.  C'est quand on maîtrise les vasanas (les désirs cachés) que jivan mukti devient facile.

 

« Agissez sans être soumis à l'emprise de vos actions et trouvez cette région de paix, hors de l'influence du mental et des désirs. » dit Vidyaranya.  Et il donne des exemples de différents désirs en indiquant les conseils pour les maîtriser.  Il parle de trois aspects de l'existence dans lesquels les désirs sont présents :  le désir pour la vie terrestre, le désir de l'érudition et le désir pour le monde.  On doit être libéré de ces attachements.  C’est‑à‑dire :

1. être libéré de la recherche des réjouissances des objets des sens.

2. être libéré de la recherche de l'érudition qui consiste à trouver le plaisir dans les livres.

3. être libéré de la recherche de la jouissance de la renommée dans le monde, et délivré de la crainte de la condamnation des autres.

 

Lorsqu'on est délivré de tous les attachements aux différentes satisfactions de ces vasanas, il se produit une expansion du coeur qui représente, selon Vidyaranya, la « Voie Royale » de jivan mukti.  Et pour illustrer ses paroles, il cite l'exemple du roi Janaka.

 

Mais l'effacement des vasanas n'est pas la préparation finale à l'obtention de jivan mukti.  Il reste encore à détruire le manas, le mental, et cette destruction représentera la dernière étape.  Ce sujet se trouve traité dans le troisième chapitre du livre Jivan Mukti Viveka.  Le mental est en effet plein d'une variété de désirs cachés, et ces vasanas ne seront pas effacés avant la destruction du mental.  On dit qu'il y a deux méthodes pour parvenir à ce résultat.  L'une est physique par, les exercices de Hatha Yoga et le Pranayama, l'autre est mentale.  On parle de nombreux moyens pour arrêter toutes les activités du mental et pour détruire les obstacles qui sont rencontrés sur le chemin du Nirvikalpa Samadhi, qui reste la véritable condition pour atteindre l'état de jivan mukti.

 

Nous devons tout d'abord comprendre ce que l'auteur veut dire par le mot manas (mental).  Ici, le mental signifie uniquement la fonction qui relie l'action et celui qui accomplit cette action.  C'est‑à‑dire que manas représente le sens de l'ego ou le « moi », ahamkara, qui agit et qui crée l'illusion de « moi et toi ».  Pendant l'expérience du nirvikalpa samadhi, cette conscience de « moi » est complètement dissoute.

 

Dans le quatrième chapitre du livre Jivan Mukti Viveka, nous rencontrons différentes questions telles que :  Qu’est‑ce que Jivan mukti ?  Quelle en est la preuve ?  Comment est‑elle atteinte ?  Questions auxquelles nous avons déjà répondu.  Mais il reste encore une autre question que nous n'avons pas traitée :  Quel est le but de jivan mukti ?

 

Le quatrième chapitre nous apprend que jivan mukti a cinq buts et qu'elle nous apporte :

1. Tattva jnana, la connaissance de la Vérité.

2. Tapas, l'austérité,

3. Visamvada abhava, l'entente avec les autres.

4. Dukhâ nacha, la suppression de toutes peines et de toute souffrance.

5. Sukha avirbhava, l'apparition de la béatitude.

Et l'on considère que pour avoir la « connaissance fermement établie », tattva jnana, on doit avoir l'esprit paisible, libéré de tous les doutes.

 

Enfin, le cinquième chapitre enseigne la nature du renoncement et le chemin à suivre pour l'atteindre.  Ainsi se termine les enseignements sur la jivan mukti donnés dans le Jivan Mukti Viveka.

 

Nous devons enfin nommer le livre de Shankaracharya, le Vivekachudamani, qui donne aussi de nombreux enseignements à ce sujet.

*

Nous allons maintenant essayer de comprendre à partir de ces différentes références ce qu'est la « doctrine de jivan mukti ».  Tout d'abord, disons que lorsque nous rencontrons un jivan mukta, il ne nous est pas facile de le reconnaître par quelques marques extérieures qui nous permettent de le distinguer des autres.  Il sera absolument comme tout le monde.  Il ne portera pas nécessairement la robe de sannyasin, bien que cela ne lui soit pas interdit.  Tout ce qui peut nous faire comprendre qu'une personne est un jivan mukta, c'est uniquement son comportement, ses réactions envers les différentes expériences de la vie, et une indifférence à tout ce qui se passe autour d'elle.

 

Le mot « saint » est utilisé habituellement pour parler d'un adorateur de Dieu.  Un jivan mukta n'a pas d'intérêt particulier pour l'adoration de Dieu.  Aussi nous devons le considérer plutôt comme un « sage » que comme un « saint ».  Mais on doit dire que tous les grands saints étaient des jivan muktas, bien que ce mot ne concerne qu'un de leurs aspects.  Le jivan mukta ne tiendra pas compte de la façon dont les gens le considèrent ou de l'opinion qu'on peut avoir de lui.

 

Jivan mukti est une expérience accessible à tout le monde, et, dans l'histoire des religions, des femmes ont été reconnues aussi comme des jivan muktas.  Si le jivan mukta vivait dans le monde avant son expérience, il y restera mais son attitude envers la vie sera différente.  Il aura acquis un détachement total.  Étant arrivé à l'état sans ego, toujours conscient de l'ultime réalité, le Brahman Suprême, le jivan mukta n'a plus le concept dualiste du « moi et toi » ; il ne pratique donc ni prière ni méditation parce qu'il vit en permanence dans l'état de méditation.

 

Depuis bien des siècles, l'Inde eut des jivan muktas, mais nous ne connaissons ni leur histoire ni leur biographie.  Pourtant, et afin de reconnaître un jivan mukta, il faut l'observer dans la vie quotidienne car tout dépend de la façon dont il vit.

 

Le jivan mukta qui est considéré comme étant le plus ancien est le roi Janaka, dont le nom est cité dans plusieurs textes sacrés.  Mais, pour lui non plus, il n'existe pas de biographie, et nous ne savons pas à quelle époque il naquit, ni combien de temps il vécut.  Sukha Deva était son contemporain très vénéré, et on sait qu'il était un jivan mulkta depuis sa naissance.

 

Aux XVIIème et XVIIIème siècles vécut une personne remarquable connue sous le nom de Sada Shiva Brahman.  C'était un érudit qui laissa même quelques livres écrits en sanscrit.  C’était aussi un yogi.  Comme d'autres jivan muktas, il ne parlait jamais à personne et ne vivait jamais au même endroit.  Il partait souvent vivre dans la forêt et allait dans un village pour demander de temps en temps sa nourriture.  Il s'arrêtait devant les maisons et recevait sa nourriture dans la main.  La seule compagnie qu'il aimait était celle des enfants, auxquels il se mêlait, partageant leurs jeux pour leur plus grand plaisir.  Les enfants le considéraient d'ailleurs comme leur compagnon, tandis que pour les adultes il passait pour un fou.  Les jivan muktas ne font souvent pas de différence entre eux et leur entourage et même les animaux et les oiseaux n'éprouvaient aucune peur auprès d'eux.  Sada Shiva aidait les gens souffrant et leur rendait service quand il le pouvait, mais il ne les recherchait pas particulièrement.  Pourtant, sa seule présence écartait toute peine et pouvait élever l'esprit des autres au niveau spirituel, ce qui représente l'aide qui a la plus grande valeur.

 

Au siècle dernier, il y eut plusieurs jivan muktas à Varanasi (autrefois Bénarès) :  Tailinga Swami et Swami Bhaskarananda.

 

À notre époque, nous devons citer le grand jivan mukta qu'était Ramana Maharshi.  Nous possédons sa biographie qui nous donne beaucoup de détails sur sa vie et dont bien des gens ont été témoins et nous pouvons dire que cette biographie représente un des meilleurs documents que nous ayons sur un jivan mukta.  Il nous est aujourd'hui possible d'étudier sa vie pour savoir ce qu'est un jivan mukta.

 

Mais tous les jivan muktas ne sont pas identiques, et chacun agit à sa façon.  Néanmoins, ils ont beaucoup de points communs.  Sri Ramana Maharshi avait atteint très jeune ce haut niveau de connaissance et il n'est jamais entré dans la vie ordinaire.  Pendant une période, il resta complètement éloigné du monde, absolument indifférent à son corps et plongé dans un état de conscience que nous ne pouvons pas connaître.  Puis, il revint un peu dans la vie, mais il continua à garder le silence.

 

Après quelques années, il accepta de parler un peu, mais c'était un homme qui n'avait pas grand chose à dire, et il enseigna plus par le silence que par les mots.  Vivant toujours dans un niveau de conscience très élevé, il ne trouvait rien à dire sinon d'attirer l'attention des gens sur la vérité et leur faire découvrir leur ignorance de cette vérité.

 

Notre vie est construite en effet sur des bases fausses qui créent nos souffrances et nos problèmes.  Si nous pouvions arriver à comprendre cette erreur et travailler pour atteindre une vraie connaissance, notre vie ne serait plus la même.

 

En voyant que beaucoup de personnes qui lui posaient des questions n'étaient pas vraiment sérieuses, le Maharshi ne répondait pas ou disait quelques mots qui contenaient cette question :  « Qui suis‑je ? » dont la réponse n'est pas facile à trouver.  De plus, tout le monde n'est pas attiré par la recherche spirituelle.  Pour beaucoup de gens, le monde est plus attirant que la spiritualité.  Mais le Maharshi était toujours disponible pour ceux qui étaient intéressés.

 

Même s'il n'avait aucune obligation particulière, le Maharshi passait son temps de façon très organisée et écrivait des lettres.  Il connaissait de nombreuses langues de l'Inde, ce qui lui permettait de communiquer et de s'entretenir avec des hommes et des femmes qui ne comprenaient pas l'anglais.  Les réponses qu'il donnait aux questions qui lui étaient posées étaient souvent très frappantes par leur simplicité qui pouvait aussi satisfaire la raison, montrant que celui qui les avait faites avait une connaissance parfaite de son sujet.  Il n'avait besoin d'aucune autorité pour authentifier ses paroles, et bien qu'il connût très bien les Écritures sacrées, il ne les citait pas toujours.

 

Nous possédons ainsi une grande quantité de renseignements concernant le Maharshi et ses conversations.  De nombreuses personnes, appartenant à tous les niveaux, sont allés le voir et ont laissé leurs impressions ainsi que la relation des entretiens qu'elles ont eus avec lui, nous donnant une image parfaite du Maharshi.

 

Le Swami Siddheswarananda avait fait des études sur le Vedanta et il avait une idée claire de ce que pouvait être l'état de jivan mukta.  C'était donc pour lui une expérience de grande valeur de rencontrer Ramana Maharshi.  Il nous a laissé son impression à son sujet :

« Nous trouvons en Sri Ramana Maharshi un représentant authentique de la pure tradition de l'Advaïta Vedanta.  Il dépassa cette fausse identification avec le corps physique le jour même où il se livra à l'investigation sur la nature du Soi.  Sa carrière offre un exemple rare, difficile à trouver, et c'est pourquoi elle présente un intérêt particulier pour l'étudiant védantique... »

 

Une autre personne très connue dans le monde est Nisargadatta Maharaj.  Il a quitté son corps très récemment.  Nous avons ainsi des exemples de personnes authentiques qui confirment l'état des êtres libérés vivants, et qui ne sont pas des créations imaginaires.

 

L'étude de ce sujet « la doctrine de jivan mukti » nous donne un enseignement de grande importance.  Elle nous montre que l'Advaïta Vedanta ne reste pas uniquement une philosophie, mais que c'est aussi une science qui nous permet de nous comprendre nous‑même dans de meilleures conditions.  La vie, le monde et nous‑même sommes pleins d'idées fausses.  C'est pour cette raison que maya a été introduit.  Cela doit être clair.  Si l'on cherche un moyen poux sortir de la souffrance et pour éviter l'angoisse, il n'y en a pas d'autre que le jivan mukti .

 

Les conversations que les gens ont eues avec les jivan muktas, et la façon dont ces Maîtres les dirigeaient, nous prouvent que nous sommes toujours poussés vers des idées fausses de nous-même en pensant :  « Je suis un tel, avec un nom et une forme, avec une situation particulière... »  Ceux qui ne dépendent pas de tout cela et qui sont des êtres libérés nous demandent de sortir de tous ces conditionnements que nous nous sommes imposés à nous‑même et que le monde nous impose.  Pour ceux qui accordent une réalité vraie au monde qui les environne ainsi qu'à eux‑mêmes, ces enseignements seront durs et difficiles à accepter.

 

Je vous ai déjà dit que le monde est un hologramme fabriqué par notre esprit.  Son irréalité doit être reconnue, comme lorsqu'on essaye de prendre une pomme vue par un hologramme :  on se rend compte qu'en fait, il n'y a rien, bien que l'image paraisse parfaitement réelle.

 

De même, la vérité qui se tient derrière la vie doit être réalisée pour échapper à tous les chagrins.  Car ils ne nous sont nullement imposés comme des punitions, mais ils sont fabriqués par notre propre esprit individuel recouvert d'ignorance, dit le Védantiste.  C'est donc par nos efforts personnels, c'est-à-dire par le raisonnement et la réflexion que nous devons nous en débarrasser.  Tous ceux qui sont attirés par le Vedanta et qui le trouvent convainquant peuvent essayer d'y parvenir, quelles que soient leur race ou leur religion.  Le Vedanta n'impose aucun dogme et attire les gens de par le monde, particulièrement tous ceux qui ont un tempérament intellectuel.  C'est pour ceux‑là que le Jnana Yoga est si important.