RAMAKRISHNA

 

L'angoisse et la spiritualité
 

Swami Ritajanananda

 

Pourquoi ai‑je choisi ce sujet ?  Un ami m'avait écrit il y a quelque temps :  « Je viens de finir le livre que vous m'aviez recommandé, mais ce n'est pas pour vous dire cela que je vous écris.  Je voudrais pouvoir exprimer ce soir ce qui m'angoisse depuis des mois et qui ne permet pas à mon mental de prier mon bien‑aimé Seigneur comme je le voudrais, afin de développer ma vie intérieure.  C'est la raison pour laquelle je lis des livres qui montrent une vie plus saine, un amour pour Dieu.  Que représentent la foi, la sympathie et aussi l'antipathie ?  Je vois le monde sale et agressif, je souffre chaque matin à la pensée du massacre des animaux, etc. »

 

Une autre personne m’a parlé aussi plusieurs fois du problème de son angoisse.  Je ne pense pas être capable de l'aider parce que c'est trop grave.  C'est pourquoi je veux essayer cet après‑midi de vous parler un peu de cette question :  je ne la traiterai pas entièrement, mais je vous en parlerai.

 

Voici deux définitions de l'angoisse que donnent les dictionnaires.  Pour le Petit Littré, l'angoisse est une grande affliction avec inquiétude.  Pour le Petit Robert, c'est un malaisé psychique et physique, né du sentiment de l'imminence d'un danger, caractérisé par la panique et par des sensations pénibles, anxiété, inquiétude, peur.

 

L'angoisse est ainsi un sentiment, une forme d'émotion.  On ne peut pas dire que l'angoisse soit de la peur, car la peur provient d'un objet précis ; par exemple, j'ai peur d'un tigre.  Mais on ne peut pas expliquer pourquoi une personne est anxieuse, avec le sentiment qu'une catastrophe est sur le point de se produire.  Le sentiment d'angoisse se manifeste sans qu'il n'y ait aucun signe d'une catastrophe imminente.  C'est un désordre de la personnalité.

 

Nous ne pouvons pas étudier complètement un sujet aussi vaste, cela fait partie du travail du psychiatre, car cet état est le signe d'une psychonévrose qui est liée aux nombreux problèmes des maladies mentales.  Notre étude n'est faite qu'en relation avec la métaphysique, pas avec les maladies.  Il y a de grandes variétés d'angoisse et je ne parlerai que d'un point de vue général.  Je dirai également que l'angoisse ne se rencontre pas seulement chez quelques malades, mais qu'on la voit chez tout le monde, parce qu'elle est une partie de notre nature.  Le Védanta dit :  « Vous ne serez jamais parfaitement content, libéré de tout, parce que vous voudriez que votre véritable âme soit isolée du Suprême ».  C'est pourquoi je dis que c'est un sujet général, qui est valable pour tout le monde.

 

En laissant de côté l'approche médicale de ce sujet, nous pouvons comprendre, dans le sens ordinaire, que l'inquiétude, l'ennui et l'angoisse sont des aspects de la vie.  En principe, tout le monde en fait l'expérience en raison d'expériences difficiles.  Mais ces états ne durent pas, ils viennent et disparaissent, sauf pour les personnes qui sont trop sensibles, qui prennent ces expériences trop au sérieux, et qui pensent qu'elles vont courir de grands dangers.  L'angoisse est vraiment pire que la peur, car il n' y a en réalité rien qui nous menace, et pourtant on pense sans arrêt que l'on est en danger.  Prenons un exemple simple :  on entend dire que le monde sera détruit dans un an ou deux, parce qu'il y a de nombreuses personnes qui ne sont pas bonnes, qui n'ont pas de sentiment religieux, etc.  Mais, en réalité, il n'y a pas de danger véritable.  Rien n'indique que le monde va être détruit, mais les gens deviennent néanmoins très inquiets.  C'est cela l'angoisse.

 

Quelle est la base de notre angoisse ?  Nous avons le sentiment que rien ne marchera parfaitement, que nous aurons à faire face à des difficultés et des dangers, même si nous ne savons pas exactement ce qu'ils sont.  Qui nous fera du mal ?  Une personne particulière, la nature ou Dieu ?  Nous ne le savons pas, nous sommes incapables de le dire.  Il y a un sentiment général d'insécurité.  J'éviterai de parler des conditions pathologiques, d'une angoisse exagérée qui provoque panique et hystérie, insécurité, le sentiment que la vie est en danger et d'autres pensées encore.  Vous serez peut‑être intéressé par une citation de saint Antoine :

« Je ne puis concevoir intégralement ce que je suis.  L'esprit est trop étroit pour se contenir lui‑même.  C'est sur moi‑même que je m'épuise, je suis devenu moi‑même une terre de difficultés et de sueurs accablantes. »

 

Cela nous amène à la conclusion que, dans les états d'angoisse, on est soi‑même ce qu'il y a de plus proche et de plus lointain, puisque l'on se reconnaît incapable de répondre aux questions qui nous tourmentent.  Où suis‑je ?  Qui suis‑je ?  Où vais‑je aller ?  C'est ainsi que l'homme sent qu'il est un étranger sur cette terre, qu'il est dépaysé, abandonné, sans qu'il puisse dire de façon précise en quoi son abandon et son dépaysement sont vécus comme tels.

 

On peut donner un autre exemple.  Pascal a mis les paroles suivantes dans la bouche d'un libertin :

« Quand je considère la petite durée de ma vie absorbée par l'éternité précédant et suivant le petit espace que je remplis et que je vois, l'abîme dans l'immensité des espaces que j'ignore et qui m'ignore, je m'effraye et je m'étonne de me voir ici plutôt que là,                  car il n'y a pas de raison pourquoi ici plutôt que là, pourquoi à présent plutôt que lors.  Qui m'y a mis ?  Par l'ordre et sous la conduite de qui ce lieu et ce temps sont‑ils destinés à moi ? »

 

De nombreuses personnes peuvent se poser de telles questions :  qu'est‑ce qui fait l'être de cet être que je suis ?  C'est une question qui est posée couramment.  Pourquoi est‑ce à moi que cela arrive ?  Comment y répondre ?  Nous ne pouvons pas donner de réponse vraiment satisfaisante.  On se pose cette question parce qu'on souffre, parce qu'on est triste.  Ce ne pas une question métaphysique.  Pourquoi toutes ces maladies, toutes ces souffrances se produisent‑elles ?  Je peux vous dire qu'il n'y a pas de réponse.

 

L'angoisse n'est pas la peur, car, dans l'angoisse, il n'y a pas d'objet comme dans la peur, celle‑ci étant toujours motivée par un être, un objet ou un évènement, dont nous redoutons l'hostilité et qui se situe dans le monde.  C'est pourquoi, en tant que telle, l'angoisse est le douloureux privilège de l'homme.  Ce qui nous angoisse, c'est donc l'environnement du monde dans son ensemble et, en même temps, l'absolue inconsistance de celui‑ci.

 

Il y a un autre aspect dont nous pouvons parler, l'angoisse produite par la religion, par exemple, la question du péché originel.  Cette question a frappé de nombreux philosophes.  Il y a aussi l'angoisse de la névrose, l'angoisse de la société, etc.  On peut se poser la question, est‑ce que, dans notre monde actuel, l'industrie et la technologie pourront aider à réduire l'angoisse des hommes ?  On dit que le grand écrivain Franz Kafka est un témoin de notre temps, mais a‑t‑il trouvé une solution à cela, une aide véritable pour ceux qui souffrent ?

 

Essayons de chercher dans une direction différente.  De nombreuses personnes sont allées voir Ramana Maharshi pour trouver une solution à leurs difficultés personnelles.  On s'imaginait que Bhagavan pouvait diminuer les souffrances par ses pouvoir occultes ou par ses conseils, parce qu'il était un grand sage.  Un dévot lui demandait :  « Nous sommes des gens du monde, nous sommes affligés par un chagrin que nous ne pouvons pas surmonter, nous prions Dieu, nous sommes malheureux.  Que pouvons‑nous faire ? »  Un autre demandait :  « Si l'on perd une personne aimée, comment échapper à cette douleur ? »  Ou encore, « Bhagavan, même les grandes âmes ne peuvent résoudre le problème de la souffrance, pourquoi y a‑t‑il ce problème ? »

 

Nous pourrions ajouter de nombreuses autres questions, mais les réponses du Maharshi sont toujours faites sous la forme d'une autre question, cela afin d'amener le questionneur à voir plus profondément en lui pour trouver quel est le sujet qui pose la question, qu'est‑ce qui s'identifie au monde et à la souffrance.  On n'aime généralement pas voir le « je », qui souffre, et qui pense tellement :  « moi ».  Mais le « je » est très important pour cette question de l'angoisse, et il doit devenir plus clair que l'angoisse elle‑même.  L'angoisse est vague et on ne peut la décrire, l'imagination y entre pour beaucoup.  Cependant, nous avons bien la conviction d'exister.  Il faut donc étudier le « je » avec une grande attention, parce que c'est là la source de toute notre souffrance.  Cette question  « Qui suis‑je ? »  est peut‑être difficile, et elle nous fait prendre conscience de nombreuses expériences désagréables, et c'est pourquoi nous cherchons à l'éviter, mais cherchons au contraire à savoir qui nous sommes et essayons par tous les moyens d'avoir une très bonne compréhension de ce sujet.

 

Cette question se pose le plus souvent en Orient, on la posait à l'époque des Oupanishads, on étudiait alors ce que pouvait représenter cette conscience du « je », mais la réponse à la question  « Qui suis‑je ? »  n'est pas donnée par la découverte d'un objet nouveau ; elle vient comme ce fut le cas pour Ramana Maharshi à la suite d'une méditation intense, dans laquelle toute conscience du monde extérieur et de soi‑même s'efface complètement.  Lorsqu'une personne a une telle expérience et qu'elle retrouve sa conscience ordinaire, elle voit l'irréalité de son soi‑disant « moi » et son comportement en est complètement changé ainsi que sa relation avec le monde.

 

Cette connaissance peut venir soudainement comme ce fut le cas du Maharshi.  Il reçut cette connaissance, comme par un éclair, avec une très grande intensité.  Ce fut une expérience directe qui se produisit sans aucune relation avec la pensée.  Il sentit à ce moment que le « je » était vrai et que toutes les expériences du corps et de la conscience lui étaient reliées.  Tout avait disparu une fois pour toutes, et plus encore que cela, la peur de la mort.  Mais nous ne pouvons pas identifier cette connaissance du « je » avec l'ego.  L'ego est un être séparé qui est né et qui doit mourir, c'est un fait que nous n'aimons pas du tout.  Il y a d'une part cette expérience du « je » qui mange et qui parle, et il y a d'autre part le « Moi » universel qui est immortel.  Cette connaissance écarte naturellement toutes les formes de la peur.

 

Voici maintenant une conversation rapportée entre Paul Brunton et Ramana Maharshi, rapportée du livre :  L'Enseignement de Ramana Maharshi.

 « Brunton :  Dites‑moi, Monsieur, que voulez‑vous dire exactement quand vous dites « moi » ? »

« Ramana Maharshi :  Un homme peut‑il avoir deux moi ?  S'il veut le savoir, un homme doit s'analyser lui‑même, car il a pris l'habitude de penser, comme tout le monde, et ne s'est jamais trouvé face à face avec le « je » dans sa condition véritable.  Il n'a pas une image vraiment juste de lui‑même.  Il s'est identifié depuis trop longtemps avec le corps et avec le cerveau.  Je vous demande donc de poursuivre cette recherche  « Qui suis‑je ? ».  Vous voudriez que je vous réponde et que je vous décrive ce vrai « moi » ?  Que pourrais‑je en dire ?  C'est de Cela que l'idée de « moi » apparaît et c'est également en Cela qu'elle disparaît. »

« B. :  Disparaître ?  Comment peut‑on perdre le sentiment de sa propre personnalité ? »

« M. :  La première pensée qui nous vient est la pensée de « je », la pensée d'autrui ne peut venir qu'après la naissance de ce « je ».  C'est seulement après que la pensée de la première personne, du « je », se soit élevée dans le mental que l'on peut avoir la pensée d'une deuxième personne, « tu ».  Si vous pouvez suivre mentalement le fil des pensées pour revenir à leur source, vous découvrirez qu'elle est la première pensée qui nous vient et qu'elle sera la dernière à disparaître.  Vous pouvez en faire l'expérience. »

« B. :  Vous voulez dire que cela est possible, que l'on peut faire une telle investigation sur soi‑même ? »

« M. :  Oui, assurément.  Il est possible de conduire sa méditation jusqu'à faire disparaître la dernière pensée de « je ». »

 « B. :  Que reste‑t‑il alors ?  Un homme devient‑il absolument inconscient ou idiot ? »

 

Tout est en fonction de la notion que nous avons du « je ».  Nous pensons qu'il n'y a rien quand nous n'avons pas la conscience du « je », comme un idiot qui ne pense à rien, ou comme celui qui est devenu inconscient.  Mais Ramana Maharshi a dit au contraire que celui qui ira au‑delà de la conscience du « je » atteindra cette conscience qui est immortelle et qu'il deviendra vraiment un sage.  C'est cela qui est la vraie nature de l'âme.  Nous disions que Ramana Maharshi avait fait cette expérience subitement.  Vous vous souvenez que Ramana Maharshi avait voulu sentir ce qu'était la mort.  Quand il en a fait l'expérience, il a trouvé qu'il pouvait sortir de son corps étendu sur le sol, mais il était là quand même.  Ce fut une expérience qui le frappa vivement.  Ensuite, quand il vécut à Tiruvannamalai, il s'établissait de plus en plus dans cette condition, il n'était plus le même.  Comme disent les Hindous, il était devenu un libéré‑vivant.

 

« Brunton :  Mais le sens du « je » doit sûrement appartenir à cela.

« Ramana Maharshi :  Le sens du « je » appartient à cette personne, à son corps et à son cerveau.  Quand un homme connaît son véritable moi, quelque chose s'éveille pour la première fois de la profondeur de son être, et il est possédé par cela.  Il vient de comprendre qu'il y a quelque chose derrière son mental, qui est infini, divin et éternel.  On l'appelle parfois le Royaume du Ciel, d'autres disent l'Atman, d'autres encore le Nirvâna et les Hindous la Libération.  Vous pouvez lui donner le nom que vous voulez.  Quand cela se produit, un homme ne peut pas dire qu'il a perdu son moi, mais au contraire qu'il l'a trouvé. »

 

Les doutes et l'incertitude accompagnent un homme toute sa vie, sauf s'il commence la recherche de son vrai moi.  Les grands rois et les hommes d'état essaient de gouverner les autres, mais ils ne se connaissent pas eux-mêmes.  Cependant les plus grandes puissances sont à la disposition de celui qui a pénétré profondément en lui-même.  À quoi peut servir de tout connaître quand on ne se connaît pas soi‑même ?  L'homme évite la recherche de son vrai moi, et pourtant qu'est‑ce qui aurait plus de valeur pour lui ?  On doit s'efforcer de poursuivre cette recherche.

 

Voilà ce que le sage Ramana Maharshi nous a expliqué, c'est le message des Oupanishads et ce fut l'expérience de nombreuses personnes.

 

La question « Qui suis‑je ? »  peut nous amener vers l'angoisse, mais pas nécessairement.  Elle a certainement aidé de nombreuses personnes et leur a permis de découvrir les erreurs que nous faisons en raison des idées fausses ou mauvaises que nous avons sur nous‑mêmes, sur le monde et sur notre relation avec le monde.  Même si nous disons « je » ou « moi » avec une pensée d'indépendance ou de liberté, nous ne sommes pas véritablement libres.  Par exemple, les pensées, d'où viennent‑elles ?  Nous ne la savons pas.  Nous n'en sommes que le témoin.  Nous devons reconnaître ce fait.

 

Les croyants, c'est à dire, ceux qui croient en Dieu, ont facilement cette idée que Dieu connaît tout et que tout arrive dans le monde par sa volonté.  Ainsi, le fidèle échappe à de nombreux problèmes, et il accepte tout.  La confiance qu'il a en Dieu le protège de l'anxiété, parce qu'il a la conviction que Dieu est son père et qu'il ne cherche que son bien.  La croyance en un Dieu d'amour doit nous amener à un état sans inquiétude et nous donner la conviction ferme que la relation que nous avons avec Dieu est solide.  Si la dévotion et la foi en Dieu sont solides, la vie est toujours bonne, parce que le dévot sent que le Seigneur, la source de toute joie, est avec lui.  De nombreux croyants en ont fait l'expérience, Swâmi Râmdâs en est un bon exemple.  Il allait partout en Inde, sans aucune possession, recevant le bien et le mal comme venant l'un et l'autre de son bien‑aimé Râma.

 

On peut se demander s'il est nécessaire de croire en Dieu pour atteindre un état dans lequel on soit libéré de l'angoisse et de la peur.  Non, ce n'est pas nécessaire, car il y a d'autres traditions qui ne demandent pas l'aide de la religion.

 

La vraie sagesse est connue depuis longtemps en Orient.  Les Oupanishads en ont parlé maintes fois.  Les doctrines du Zen le font également.  Je voudrais attirer votre attention sur les enseignements qui ne passent pas par la religion, par exemple les paroles de Sri Ramana Maharshi qui nous a expliqué ce qu'était la réalisation de notre véritable moi.

 

Lorsque nous avons commencé à nous libérer de l'idée erronée du « moi », nous devons chercher à éveiller notre sagesse profonde, pure et divine, que les maîtres Zen appellent l'Esprit du Bouddha, ou la Bodhi, ou Prajnâ.  C'est la lumière divine, le ciel intérieur, la clé de tous les trésors moraux, la source de toute influence et de la puissance, le siège de la bonté, de la justice, de la sympathie, de l'amour impartial, de la compassion, et le siège de toutes choses.  Quand cette sagesse intérieure est bien éveillée, nous sommes capables de réaliser que chacun de nous est identique aux autres en esprit et en essence, et qu'il est de la nature de la vie universelle, qui est appelée Bouddha, et que chacun de nous vit face‑à‑face avec Bouddha.  Nous recevons tous beaucoup de grâce de cet être béni.  Notre esprit est alors complètement transformé.  Nous ne sommes plus troublés par la colère, la haine, l'envie ; nous ne sommes plus affligés par le chagrin, la mélancolie, le désespoir, l'angoisse.  C'est l'essence de l'illumination selon le Zen.

 

Voilà ce que je peux dire sur ce grand sujet.  Il est certainement difficile de réussir dans cette recherche ; mais qu'est‑ce qui est facile pour celui qui cherche la solution de sa vie ?  Nous passons tous par des périodes d'angoisse et d'inquiétude.  Il y a quelque temps, je tombai malade et des pensées commencèrent à venir :

« Mon état de santé va‑t‑il empirer ? »  Une pensée engendre une autre pensée, et je me demandai :  « Que se passe‑t‑il donc dans mon cerveau ? »  Ces pensées m'amenèrent à un état d'angoisse.  L'angoisse est toujours contrôlée par les pensées.  Les pensées peuvent nous faire beaucoup de mal.  Tout est imaginaire.  Excusez‑moi si j'utilise ce mot, mais il n'y a vraiment rien devant nous.  Nous imaginons seulement que tout sera très mauvais.  Je ne sais pas pourquoi le mental a une tendance à s'attacher à la souffrance plus qu'à la joie.  Pour apaiser notre angoisse, notre souffrance, je ne vois pas d'autre possibilité, d'autre solution que la voie de la métaphysique et de se demander :  « Mais, qui suis‑je ? »  Cette question est la plus importante que nous puissions nous poser.  Nous nous ignorons nous‑mêmes, nous qui sommes poussés ici et là par une pensée qui change constamment, nous donnons néanmoins une importance très grande à cette sorte d'esprit qui nous utilise comme un esclave.  Nous sommes les esclaves de notre esprit et celui‑ci trouve assurément son avantage en nous contrôlant complètement.

 

Quand nous lisons les paroles de Sri Ramana Maharshi, et que nous voyons la façon avec laquelle il regarde les gens et répond aux questions de manière à ne jamais être en état d'agitation, cela nous frappe.  Est‑il possible de faire comme lui ?  Il me semble qu'il était capable de nous convaincre.  Quand je lis l'Évangile, les paroles de Jésus me frappent.  Ce n'est pas le fait d'une religion particulière qui aurait été faite en vue d'une certaine communauté, mais elles nous font approfondir ce que nous sommes nous‑mêmes, quand Jésus dit :  « Je suis le fils de Dieu ».  L'idée que nous avons de Dieu est fausse ; nous imaginons Dieu comme semblable à nous, comme un être humain.  Nous pensons qu'il est peut‑être fâché, qu'il nous jugera, qu'il nous enverra en enfer.  Tous cela est imaginaire.  Il n'y a aucune preuve.  Personne n'est venu nous dire qu'il existe un enfer où nous devons aller.  Personne ne peut nous dire ce qui se passe après la mort.  Pourquoi imaginer tout cela ?

 

C'est donc l'esprit qui nous rend son esclave et qui nous donne des pensées mauvaises, et ainsi l'angoisse s'installe finalement en nous.  On ne peut pas donner d'explication.  Ramana Maharshi ne parlait jamais de ce qui pouvait arriver après la mort ; il écartait toutes les questions qui lui étaient posées sur le « je ».  Il disait, « Ne me parlez pas de cela, ne me demandez pas sur quoi le « je » est fixé ».  Est‑ce sur le corps, sur le mental ?  Qui pourrait le savoir ?

 

Nous ne pouvons pas dire à quelle époque le Védanta, les Oupanishads, ont proposé la doctrine de l'Atman, de cette force infinie, indescriptible.  Le Védânta considère que notre véritable nature est semblable à ce que dit la Mundaka Oupanishad :  Un oiseau, perché sur une haute branche, n'est touché ni par le bien ni par le mal.  Un tel état est‑il aussi possible pour nous ?  L'Oupanishad dit oui, certainement.  C'est notre héritage véritable.  Et au lieu de nous y attacher, nous nous attachons à notre corps, à notre mental ainsi qu'à nos pensées changeantes.  Ce n'est pas bon.  Vous trouvez le monde difficile, pénible.  Qui vous l'a dit ?  Vous‑même.  Vous le pensez tel, en donnant de l'importance à des expériences passagères.  L'Oupanishad dit qu'un effort personnel est nécessaire pour atteindre cet état dans lequel vous verrez le monde de façon différente.  Le Swâmi Vivekânanda l'explique également dans le Jnâna Yoga et surtout dans ses lettres, lorsqu'il écrivait à ses amis.  Il est frappant de voir comment il explique pourquoi nous nous attachons à notre corps et aux évènements.

 

La conclusion de tout cela est qu'il faut se demander pourquoi l'on tient à vivre comme un petit enfant, en ayant toujours la peur de ce qui pourrait arriver.  Vous naissez et vous mourrez.  C'est inévitable.  Ce que je dis est peut‑être très élevé, c'est pourquoi j'ai cessé de chercher à donner des explications.  Je pense, par exemple, qu'il n'est pas nécessaire de prendre le chemin de la métaphysique si vous êtes un dévot, bien attaché au Seigneur, et que vous avez la certitude que le Seigneur vous est très proche, qu'il vous aide et vous fait du bien.  C'est un aspect de Dieu qui est généralement enseigné ; il donne l'assurance que vous pourrez surmonter les difficultés que vous rencontrerez dans la vie.

 

Le Bouddhisme préconise une approche différente.  Il n'y a pas qu'un seul chemin pour atteindre l'Esprit.  Je ne parle pas ici de l'esprit par lequel nous pensons, mais de l'Esprit Supérieur qui contrôle les pensées, qui possède cette grande maîtrise, et qui, dès qu'une mauvaise pensée vient, comme une pensée d'angoisse, dit, « Non, arrête, je ne veux plus rien entendre de semblable ».  C'est ce « je » qui doit être réalisé.  Quand nous parvenons à cet état, c'est pour nous une grande libération, non seulement de l'angoisse, mais aussi de tous les maux qui peuvent nous assaillir dans cette vie.

 

Voilà ce que je pensais sur ce sujet.  Vous pouvez me dire que cela vous semble difficile, mais il est assurément bon de s'y essayer.

 

Om !  Conduis‑nous de l'irréel au Réel, Des ténèbres à la Lumière, De la mort à l'Immortalité !

Om !  Shântih !  Shântih !  Shântih !