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 Réponse de Shiva à la Déesse

 

Dêvikâlottara

(Le mot se décompose en Dêvi, la Déesse - ici Parvati, l’épouse de Shiva - , Kâla, autre nom de Shiva, uttara, réponse.)

Traduit par Ramana Mahirishi

 

Shri Dêvikâlottara est un des Agamas mineurs, et ce chapitre qui en est un extrait constitue la réponse que le Suprême Shiva donna à sa bien-aimée – un discours sur la sagesse à laquelle les âmes mûres sont initiées, et sur leur mode de vie.  Ainsit cet ouvrage, essence de tous les Agamas, est un merveilleux bateau qui enlève et emporte au rivage de la liberté ces âmes qui luttent avec acharnement pour leur vie, tour à tour sombrant et émergeant de la mer du samsâra et de son enchaînement de naissances et de morts.  Puissent tous les aspirants, à l’aide de cet Agama, renoncer à leurs errements confus, prendre le sentier  direct qui est indiqué ici et atteindre cette Demeure suprême de Béatitude immuable.

1.       Dêvi : Ô Seigneur des êtres célestes !  Sois assez miséricordieux pour m’instruire des moyens de la délivrance, du Jnâna (connaissance) et de la conduite des Jnânis (connaisseurs), afin que, entendant cela, la Délivrance en résulte pour tous.

2.       Ishwara (Seigneur, ici Shiva) : O ma beauté !  Je vais te décrire sans tarder la conduite de Jnânis, en raison de laquelle ils sont absous de tous péchés et délivrés du samsâra (monde des naissances et des morts).

3.       Pas même des millions de livres ne pourront impartir la vraie connaissance à ceux qui sont incapables de la trouver dans le Kâla Jnâna (le présent Agama – littéralement : connaissance de Shiva).

4.       Donc, que l’homme sage soit sans crainte, sans incertitude, libre du désir, fervent, résolu et persévérant dans le Jnâna, comme il est expliqué ici.

5.       Que l’aspirant à la Délivrance se conduise de façon désintéressée et généreuse, qu’il accorde de l’aide à tous, qu’il fasse pénitence et qu’il étudie cet Agama.

6.       Il est Brahman, il est Dêva, il est Vishnou, il est Indra, il est Skanda aux six visages, il est le Gourou de tous les Dêvas (Brihaspati – Jupiter), il est le Yogui, et lui seul est riche en tapas (austérités).

7.       Celui-là seul est savant, celui-là seul est heureux et victorieux dont le mental n’est plus instable comme l’air mais tenu ferme.

8.       Cela est la voie de la Délivrance, cela est la vertu la plus haute, cela est la sagesse, cela est la force et cela est la récompense de ceux qui cherchent.

9.       La stabilisation du mental agité est le seul vrai pèlerinage, la seule aumône à accomplir et la seul pénitence. 

10.   Le mental qui se tourne vers l’extérieur est samsâra ; lorsqu’il est stable, il est Moksha (Délivrance).  Donc que le mental soit tenu ferme par la suprême sagesse.

11.   Là où il y a bonheur pur et ininterrompu, il y a l’Infini.  Y a-t-il un homme sage qui ne se délectera pas dans la réalité absolue et inébranlable ?

12.   Celui qui s’est abstenu des plaisirs sensuels et s’est consacré à la sagesse pure et inaltérable est sûr de réaliser le Moksha éternel, même s’il ne le cherche pas consciemment.

13.   La simple conscience d’être en tant que Conscience (Chaitanya) est elle-même Shakti (énergie, manifestation), et tout ce monde est la projection de cette Shakti.  Le vrai État de Connaissance est celui dans lequel le mental n’est pas attaché à cette Shakti.

14.   La reconnaissance du monde en tant que la manifestation de la Shakti est l’adoration de la Shakti.  La pure Connaissance, non reliée aux objets, est absolue.

15.   Ne perds pas de temps à méditer sur les chakras, nâdis, padmas, ou mantras des divinités, ou sur leurs formes.

16.   Si tu désires le Moksha éternel ne t’engage pas dans des pratiques yoguiques ou dans des incantations, ou tout autre chose de la sorte.

17.   Il n’y a pas de culte, ou de prière, ou d’incantation, ou de méditation, ou de chose à connaître en dehors du Soi.

18.   Les mentals qui se tournent vers l’extérieur se placent à eux-mêmes les chaînes de l’esclavage.  Contrôler le mental qui se tourne vers l’extérieur nous libère de la misère dans le monde.

19.   Il n’y a rien au-dedans ou au-dehors, en haut ou en bas, à mi-chemin ou de côté.  Ce qui est parfait revêt toutes les formes – mais sans aucune forme définie en soi – et brille de sa propre conscience.

20.   Puisque tout ce qu’un individu voit, pense et cherche à accomplir par ses actes, influence sa destinée, qu’il médite sur ce qui est au-delà de la perception et même de l’imagination.

21.   Il n’y a en vérité pas de cause, pas de résultat et pas d’action ; tout cela est chimérique.  Il n’y a pas de monde ni aucun habitant en celui-ci.

22.   L’Univers n’a pas de support externe, et n’est pas non plus connu de l’extérieur ; mais il devient tel qu’on le conçoit.

23.   Celui qui ne médite pas sur le Vide éthéré et tout-pénétrant, s’empêtre dans le samsâra comme le ver à soie dans le cocon qu’il file lui-même.

24.   Quelle que soit la naissance et en quelque genre que ce fût, l’individu endure une misère sans fin et renouvelée à chaque naissance ; pour écarter ceci il faut méditer sur le Vide infini.

25.   La voie n’a été prescrite qu’en vue d’acquérir la Connaissance.  Détourne-toi de toute sorte de Yoga entraînant l’action et médite sur le Vide.

26.   Seuls ces héros, qui avec la flèche du Vide, ont transpercé toutes les régions de la plus haute à la plus base, sont considérés comme Connaisseurs de ce Vide.

27.   En fixant le mental errant (plus malicieux encore qu’un singe) dans le Vide absolu, on atteint le Nirvana.

28.   (et 29) Puisse-t-il jouir de la béatitude celui qui réalise le Suprême béatifique et sans forme, qui est tout-pénétrant comme l’éther, manifesté en tant que les tattwas (principes fondamentaux) eux-mêmes, mais séparé du corps, non allié aux perceptions telles que « je suis », mais pure conscience qui enveloppe tout.

30.   De même que le feu s’éteint automatiquement si on ne l’alimente pas en combustible, de même le mental s’éteint s’il n’est pas alimenté en pensées.

31.   (et 32) Détourne-toi de la confusion, de l’ignorance, de l’illusion, du rêve, du sommeil ou de la veille ; car le Suprême est différent du corps grossier, du prâna subtil, de la pensée, de l’intellect et de l’égo ; médite sur Chit (conscience) et deviens un avec elle.

33.   Souvent le mental s’égare dans la rêverie ou s’endort ; sois vigilant et tourne-le chaque fois vers son état primordial.

34.   Dès lors qu’il devient stable, le mental doit être laissé tranquille ; il ne faut penser à rien, mais le mental doit uniquement être stabilisé dans son état originel.

35.   Le mental cherche attachement et cela l’amène à vaguer.  Détruis ses attachements de manière à le tourner vers l’intérieur et là, le stabiliser.  Ne le dérange pas quand il est là.

36.   Tout comme l’espace est inaffecté au contact des éléments, de même notre État primordial est inaffecté au contact des objets.  Médite cela.

37.   C’est alors seulement que le but de la vie est atteint.  Seule la pure Connaissance est capable de tenir ferme le mental frivole.

38.   Le mental ne devrait pas s’arrêter sur ce qui est au-dessus, au-dessous, à mi-chemin, ou à l’intérieur ; il devrait toujours être non attaché.

39.   S’il est endormi, réveille le mental ; s’il est distrait, dompte-le ; s’il n’est ni endormi ni distrait, ne le trouble pas.

40.   Quand le mental n’a plus ainsi rien à quoi s’accrocher, qu’il ne s’agrippe à rien et qu’il est tout à fait libre des pensées, cela indique Mukti (Libération).

41.   Sauve le mental des qualifications, rends-le pur et fixe-le dans le Coeur.  Cette conscience qui se manifeste clairement après cela doit seule être visée et âprement recherchée.

42.   Ceux qui méditent sur le Vide absolu et qui pratiquent dans ce but s'établissent dans cet état ineffable situé au-delà de la naissance et de la mort.

43.   Dieux et déesses, mérites et démérites et leurs fruits, connaissance du support et du supporté, sont tous signes de servitude dans le samsâra.

44.   Les qualités sont les couples d'opposés ; détourne-t-en et la réalisation la plus haute en résulte.  Un tel yogui est le Jivanmukta (libéré vivant) ; lors du rejet du corps il devient Vidéhamukta (âme libre).

45.   Jamais une homme sage ne devrait abandonner le corps par dégoût ; il meurt de lui-même dès que le prârabdha (résiduel) karma est épuisé;

46.   Dans le Coeur il y a la Conscience infinie "le Je du je", qui est à la fois pure et constante ; lors de l'extirpation de l'égo, ceci se manifeste et conduit au Moksha.

47.   Un tel "Je du je" est "Cela" qui est au-delà des qualifications et éternel comme la Conscience.  En contemplant sans désemparer ce "Je du je" en tant que Shiva, affranchis-toi des attachements.

48.   Romps toute relation de pays, de statut, de caste et de ses devoirs, et pense toujours à ton propre état naturel.

49.   Je suis seul et rien n’est à moi et je n’appartiens pas non plus à rien d’autre ; je ne puis trouver personne à qui j’appartienne ou qui soit à moi.

50.   Je suis le suprême Brahman !  Je suis le Seigneur de l’Univers !  Telle est la conviction établie du Mukta (libéré) ; toutes les autres expériences mènent à la servitude.

51.   Quand il est réalisé clairement que le Soi n’est pas le corps, celui qui le réalise obtient la paix et se libère de tous les désirs.

52.   Celui qui dans les Écritures est décrit comme le Seigneur de tous, non-né, toujours-existant, est le même que le Soi non incorporé, non qualifié dans chaque être.  Je suis Lui sans aucun doute.

53.   Je suis Conscience pure et simple ; je suis toujours libre ; je suis indéterminable, ni saisi ni perdu, mais indescriptible.  Je suis donc Brahman, en béatitude à jamais.

54.   (et 55) Je suis ce qui est couvert de la tête aux pieds, au-dedans et au-dehors, jusqu’à la peau qui enveloppe, mais comme j’en suis aussi séparé et immortel, je suis le Soi vivant, conscient et toujours présent.  Je suis le Seigneur de tous, l’immuable et le mouvant.  Je suis le père, la mère et les grands-parents.  C’est Moi que les aspirants à la Mukti (libération) contemplent étant établis dans le quatrième état (c-à-d Turiya – qui est au-delà des états de veille, de rêve et de sommeil).

56.   Moi seul suis digne d’adoration parmi les dieux et les hommes, les serpents, les êtres célestes, les sacrifices, etc., et tous n’adorent que Moi seul.

57.   Tous n’adorent que Moi par la pénitence purificatrice, ou en faisant des dons variés.  Toute création est en Moi et Je suis leur Être.

58.   Je ne suis ni grossier, ni subtil, ni vide ; Je suis Conscience vive et l’unique Refuge de l’univers.  Je suis le Seigneur de tous, pur et éternel, non limité par le rêve et les autres états, mais transcendant toute création.

59.   (et 60) Discerne à chaque pas que Je suis tout ce qui est sans commencement, conscient, non-né, primordial, résidant dans la cavité du Cœur, immaculé et transcendant le monde, tout ce qui est pur, sans pareil, sans désir, au-delà de la vue ou de toute autre perception mentale.  Tout ce qui est éternel est Brahman.  Celui qui est inébranlable dans une telle certitude est sûr de se changer en Brahman et d’être immortel.

61.   Ma beauté !  Ainsi vient d’être exposé ici la connaissance qui fait gagner la Délivrance.  Écoute maintenant la conduite de l’Illuminé.

62.   Il ne requiert ni ablution, ni prière, ni culte, ni homa (culte du feu), ni autre discipline ; il n’a pas besoin de rendre un culte au feu ou de s’adonner à quelque autre discipline comparable.

63.   Il n’est pas lié par les règles disciplinaires, pas plus qu’il n’a besoin de fréquenter les temples pour l’adoration ; il n’a pas besoin d’accomplir le srâddha (rituel aux aïeux) ou d’aller en pèlerinage ou d’observer des vœux.

64.   Il ne récolte pas le fruit des actions, qu’elles soient des rites religieux ou des activités du monde ; au contraire, il est absous une fois pour toutes de toute sorte d’action et de code de conduite.

65.   Que l’aspirant abandonne usages conventionnels et pratiques coutumières, comme étant pour lui les chaînes de l’esclavage.

66.   Qu’il n’accepte pas les pouvoirs thaumaturgiques ou les amulettes même lorsqu’ils lui sont directement offerts.

67.   Car toutes ces choses sont semblables à des cordes qui servent à attacher une bête, et elles l’entraîneront certainement à sa perte.  Ce n’est pas là le chemin de la Délivrance suprême ; elle ne se trouve pas ailleurs que dans la Conscience infinie.

68.   Il faut s’engager dans le yoga par tous le moyens dont on dispose, quelque puisse être notre engagement par ailleurs.  Il faut éviter les réjouissances même si elles ont lieu dans les temples, les demeures des sâddhus (renonçants) ou autres lieux sacrés de ce genre.

69.   La progression spirituelle ne tolère pas même le moindre mal fait à un ver, un reptile, un insecte, un arbre, ou à toute forme de vie.

70.   Par conséquent, qu’aucune vie végétale ne soit détruite, ni même les feuilles endommagées.  Aucune peine ne doit être causée à quelqu’être ou chose créée.  Même les fleurs ne doivent pas être cueillies.

71.   (et 72) Même l’adoration rituelle doit être effectuée avec des fleurs tombées d’elles-mêmes des arbres.  Il ne faut pas s’intéresser aux prières malfaisantes et nuisibles, telle que le marana etc., (qui entraîne la mort des ennemis ou leur cause de la peine, ou qui attire les faveurs des grands ou l’amour de la personne aimée).  L’adoration des images ne doit pas constituer une fin en soi.

73.   Abandonnant tout intérêt pour le culte des lieux et des images sacrées, et pour l’accomplissement des rites religieux qui leur sont propres, applique-toi à la méditation sur le Chit (Conscience) universel.

74.   L’absence de passion c’est l’équanimité dans le plaisir et la peine, parmi les amis et les ennemis, devant les cailloux ou devant l’or.

75.   Un yogui ne doit pas être fléchi par les désirs ni consentir à satisfaire les sens.  Il doit trouver son ravissement dans le Soi seul, libre du désir et de la crainte.

76.   L’équanimité doit toujours être maintenue, que l’on soit loué ou diffamé ; une conduite égale doit être observée à l’égard de toutes les créatures et il ne doit pas y avoir de discrimination entre le Soi et le non-soi.

77.   Disputes, fréquentations profanes et querelles doivent être évitées.  Il ne faut pas même s’adonner aux débats d’ordre spirituel, bons ou mauvais.

78.   Jalousie, diffamation, ostentation, passion, envie, amour, colère, peur et misère, tous doivent disparaître graduellement et entièrement.

79.   Quand un homme est libre des couples de contraires et vit dans la solitude, la parfaite sagesse brille en lui, même dans le corps présent.

80.   Puisque la Délivrance résulte de la Connaissance, les pouvoirs thaumaturgiques sont inutiles ; seul l’aspirant qui convoite encore des jouissances profanes désire ces pouvoirs.

81.   Si seulement l’âme connaît son vrai Maître, la Délivrance est certaine, accompagnée ou non de pouvoirs supra-humains.

82.   Le corps est composé de cinq éléments et Shiva y réside ; de Shiva jusqu’à la Terre tout est manifestation de Shankara (autre nom de Shiva).

83.   (et 84) Les fervents chercheurs qui rendent un culte à la vue des Illuminés avec du parfum, des fleurs, de l’eau, des fruits, de l’encens, des vêtements et de la nourriture, ou par la parole, l’acte et la pensée, sont absous séance tenante.  En les louant, ils partagent leurs mérites, en les diffamant leurs démérites.

85.   J’ai exposé l’ensemble de la Voie de la Connaissance et la conduite qui s’y rapporte, comme tu le désirais.  Que souhaites-tu savoir de plus ?