RAMAKRISHNA

 

l'Hymne à la grandeur de Shiva
 

Poushpadanta

 

 
Shri Poushpadanta raconte :
 
1. S'il est inconcevable de Te louer sans connaître l'étendue de ta grandeur, alors même les louanges de Brahma et des autres dieux sont incongrues.  Si l'on ne peut reprocher à personne de Te louer selon sa capacité intellectuelle, alors on ne pourra s'en prendre à moi pour avoir essayé de composer cet hymne.
 
2. Ta grandeur est au-delà de la parole et de l'esprit.  Car, qui peut convenablement louer ce que les Vedas eux-mêmes décrivent avec agitation comme "ni ceci, ni ceci" ?  Combien de qualités possèdes-Tu ?  Qui peut Te percevoir ?  Et pourtant, qui par la parole et par l'esprit, ne s'est pas tourné vers la forme que Tu as prise par la suite (le monde) ?
 
3. Ô Brahman, est-il surprenant que Brihaspati, le précepteur des dieux, chante tes louanges, Toi l'auteur de ce nectar divin que sont les Vedas ?  Ô destructeur de Tripoura, les trois cités des trois fils du démon Taraka !  L'idée qu'en chantant tes mérites je purifierais ma parole, m'a fait entreprendre cette oeuvre.
 
4. Dispensateur des bienfaits !  Il est des gens à l'esprit obtus qui inventent, contre ta divinité, des arguments acceptables pour l'ignorant, mais qui sont en fait odieux.  Les trois Vedas * Te décrivent, suivant les qualités respectives des trois gounas, comme Brahma le créateur, Vishnou le préservateur, et Shiva le destructeur du monde.
 
* Le quatrième Veda, l'Atharva Veda, vint après les trois initiaux.
 
5. Pour satisfaire quel désir le créateur a-t-il fait les trois mondes ?  Quelle forme a-t-il prise ?  De quels instruments s'est-il servi ?  Quel support, quelle matière a-t-il utilisés ?  Ô Toi dont la nature divine est inaccessible à l'intellect !  C'est ce genre de discussion futile à ton égard qui fait vociférer les pervers, et plonge les hommes dans l'erreur.
 
6. Ô Seigneur des dieux !  Est-il possible aux mondes d'être sans origine s'ils sont composés de parties ?  Leur création est-elle possible sans créateur ?  Qui d'autre que Dieu peut entreprendre la création de l'univers ?  C'est leur sottise qui leur fait douter de ton existence.
 
7. Différentes sont les voies prescrites par les trois Vedas, par la doctrine du Sankhya, du Yoga, de Pashoupata, et par les Vaïshnava Shastras.  Les gens choisissent des voies différentes, directes ou sinueuses, suivant qu'elles leur paraissent meilleures ou plus appropriées à leur tempérament.  Mais tous les chemins mènent à Toi comme les fleuves se jettent dans l'océan.
 
8. Ô Dispensateur de bienfaits !  Toi dont le simple regard octroya aux dieux les grandes richesses dont ils jouissent, tes seules possessions se réduisent à un taureau, un gourdin, une hache, une peau de tigre, des cendres, des serpents et un crâne humain.  En vérité, le mirage des objets des sens ne peut égarer celui qui se complaît dans le Soi.
 
9. Ô Destructeur du Démon Poura !  Certains affirment que l'univers est éternel, d'autres qu'il est transitoire, d'autres encore disent qu'il est à la fois éternel et non éternel puisqu'il a des caractéristiques différentes.  Dérouté par tout cela, je n'ai aucune honte à chanter tes louanges, car en fait, ma loquacité est la preuve de ma témérité.
 
10. Ô Girisha !  C'est en vain que, lorsque Tu pris la forme d'une colonne de feu, Brahma et Vishnou essayèrent de Te mesurer, l'un par le haut, l'autre par le bas.  Mais ensuite, lorsqu'ils chantèrent tes louanges avec une grande foi et une grande dévotion, Tu T'es révélé à eux de ton propre gré, montrant ainsi ce qu'il vaut de T'adorer.
 
11. Ô Destructeur de Tripoura !  C'est grâce à sa grande dévotion qui l'incita à offrir ses têtes comme lotus à tes pieds que Ravana, l'être aux dix têtes, était encore armé et prêt à se battre après avoir facilement débarrassé les trois mondes de toute trace d'ennemis.
 
12. Mais, lorsque Ravana, qui tenait sa force de sa grande dévotion pour Toi, voulut, par la force des armes, s'approprier Kaïlash, ta demeure, il Te suffit de déplacer le bout de ton orteil pour qu'il n'eût plus aucun lieu de repos dans ce monde ni dans l'autre.  Vraiment, quand ils sont puissants, les mauvais s'égarent.
 
13. Toi qui accordes tous les bienfaits !  Quoi d'étonnant que Bana, ce roi des Asuras (des démons), qui adorait tes pieds, ait les trois mondes à ses ordres et ternisse ainsi la richesse d'Indra (le roi des dieux) ?  Quelle prospérité n'est pas promise à celui qui se prosterne devant Toi ?
 
14. Ô Toi, l'Être aux trois yeux !  C'est par compassion pour les dieux et les démons terrorisés par la menace de la destruction de l'univers, que Tu as bu la coupe de poison.  Mais, certes, la tache bleue sombre laissée sur ta gorge (de ce fait) n'a fait que rehausser ta beauté.
 
15. Ô Seigneur !  Kama, le dieu de l'amour, lui dont les flèches sont infaillibles dans le monde des dieux, des démons et des hommes, fut réduit à un simple souvenir pour T'avoir pris pour un dieu ordinaire.  Une telle insulte envers Celui qui voile ce qu'Il est, n'est pas très propice.
 
16. Lorsque Tu dansas pour sauver le monde, la terre tremblant sous tes pas cadencés se demandait si elle n'allait pas être soudain détruite ; de même, les régions célestes et les innombrables planètes étaient opprimées par les mouvements de tes bras de fer semblables à des massues.  Ah vraiment !  C'est ta puissance même qui fut la cause de tout ce chaos.
 
17. La rivière Mandakini qui traverse le Ciel et dont la crête mousseuse s'embellit des étoiles et des planètes, (cette même rivière) qui a transformé le monde en sept îles, n'est plus qu'une goutte d'eau sur ta tête.  D'où l'on peut imaginer l'immensité de ton corps divin !
 
18. Quand Tu voulus brûler les trois cités qui n'étaient pour Toi qu'un fétu de paille, Tu pris la terre pour chariot, Brahma comme cocher, le soleil et la lune comme roues de ton char, le mont Mérou pour arc et Vishnou comme flèche.  Pourquoi tout cet étalage ?  Le Seigneur ne dépend de personne !  Il ne faisait que jouer avec les objets à sa disposition.
 
19. Ô Destructeur de Tripoura !  Voyant qu'il manquait une fleur à son offrande de mille lotus déposés à  tes pieds, Hari (Vishnou) arracha son oeil de lotus pour la remplacer.  Une telle preuve de dévotion lui valut le Soudarshana Chakra, ce disque qui est toujours prêt à protéger les trois mondes.
 
20. À la fin d'un sacrifice, Tu veilles toujours à en octroyer les fruits au sacrifiant.  Quelle action peut aboutir si elle ne T'est offerte auparavant en sacrifice, ô Seigneur ?  C'est pourquoi, croyant ce que disent les Vedas, et sachant que Tu es le dispensateur du fruit des sacrifices, les hommes ne cessent de T'offrir des rites de sacrifice.
 
21. Ô Toi qui accordes à tous refuge !  Bien que Tu sois toujours prêt à octroyer le fruit des sacrifices, Tu détruisis néanmoins celui où Daksha, le Seigneur de la création, l'expert en sacrifice, était le sacrificateur, où les rishis étaient les prêtres, et où les dieux étaient les participants.  Certes, les sacrifices nuisent à ceux qui les offrent sans foi ni dévotion.
 
22. Ô Seigneur !  Lorsque Brahma, poussé par un désir incestueux envers sa fille qui s'était transformée en biche pour lui échapper, se changea en cerf pour la ravir, Tu Te fis chasseur, et arc en main, Tu transperças de tes flèches Brahma qui, terrorisé jusqu'à ce jour par ta colère, s'enfuit néanmoins vers le Ciel.
 
23. Ô Destructeur de Tripoura !  Toi le Dispensateur de bienfaits !  Parvati vit le dieu de l'amour, l'arc à la main, brûler en un instant comme un fétu de paille, sous les flammes de ton regard.  Si, fière de sa beauté, elle s'imagine que, parce qu'elle occupe la moitié de ton corps, Tu es fasciné par elle comme bon lui semble !  Les jeunes femmes sont (bien) naïves !
 
24. Ô Destructeur du dieu de l'amour !  Toi qui accordes les bienfaits !  Tu Te plais dans les champs crématoires avec les fantômes comme compagnons.  Tu T'enduis le corps des cendres des incinérés et T'ornes (la poitrine) d'une guirlande de crânes humains !  Vraiment ton attitude n'a rien de propice !  Et pourtant, Tu assures le plus grand bien à ceux qui se souviennent de Toi !
 
25. Tu es en effet cette Vérité inexprimable que les yoguis découvrent par la méditation et le contrôle du souffle selon les préceptes des Écritures.  À cette découverte, ils tressaillent d'extase, et nageant ainsi dans un bain d'ambroisie, les yeux débordants de larmes de joie, ils jouissent de la béatitude intérieure.
 
26. Voici la vue limitée que le sage à de Toi : Tu es le soleil, Tu es la lune, Tu es le feu et Tu es l'air.  Tu es l'eau, Tu es l'éther, Tu es la terre et Tu es le Soi.  Nous ne savons pas ce que Tu n'es pas.
 
27. Ô Toi qui donnes refuge !  Considérées séparément, les trois lettres du mot Aum Te décrivent dans ta diversité et indiquent les trois Vedas, les trois états, les trois mondes et les trois dieux.  Mais uni par son son subtil, le mot Aum Te désigne dans ton état transcendantal absolu.
 
28. Ô Seigneur !  Bhava, Sharva, Roudra, Pashoupati, Ougra, Mahadeva, Bhima et Ishana : ces huit noms que tu portes sont traités en détail dans les Vedas.  Ô Toi dont la forme est resplendissante, je T'offre mes salutations, ô bien-aimé Seigneur Shankara !
 
29. Toi, l'amant du feu !  Hommage à Toi, le plus proche et le plus lointain !  Ô Destructeur du dieu de l'amour !  Hommage à Toi, le plus petit et le plus grand !  Ô Toi l'Être aux trois yeux !  Hommage à Toi qui es le plus âgé et le plus jeune !  Hommage à Toi qui es tout et transcendes tout !
 
30. Hommage à Toi, Brahma, en qui rajas domine pour la création de l'univers !  Hommage à Toi, Roudra, en qui tamas domine pour sa destruction !  Hommage à Toi, Vishnou, en qui sattva domine pour sa préservation !  Hommage à Toi, Ô Shiva, qui resplendis au-delà des trois qualités !
 
31. Ô Dispensateur des bienfaits !  Que pauvre est mon esprit qui est sujet à l'affliction, et que grande est ta divinité qui est éternelle et possède des vertus infinies !  Bien que frappé de terreur à cause de cela, ma dévotion m'inspire à offrir à tes pieds la guirlande de cet hymne.
 
32. Ô Seigneur !  Même si la montagne bleue était l'encre, et l'océan l'encrier, les branches du grand arbre-à-souhaits la plume, et la terre la feuille, et qu'avec cela la déesse de la connaissance écrive pour l'éternité, la liste de tes vertus resterait malgré tout inachevée.
 
33. C'est avec une grande dévotion que Poushpadanta, le meilleur des gandharvas, a composé cet hymne magnifique au Seigneur, qu'adorent les démons, les dieux et les plus grands sages, dont on a chanté les louanges, qui est sans attribut et qui porte la lune sur son front.
 
34. Celui qui, le coeur purifié, lit et relit avec une profonde dévotion cet hymne sublime et inspirant dédié à Shiva, obtiendra dans ce monde une richesse abondante, la longévité, une longue descendance et la renommée.  Et après sa mort, il ira dans la demeure de Shiva où il se fondra en Lui.
 
35. Il n'est de dieu supérieur à Shiva.  Il n'est d'hymne plus beau que l'hymne à la grandeur de Shiva.  Il n'est de mantra plus puissant que le nom de Shiva.  Il n'est de connaissance plus sublime que la véritable nature du gourou (cette véritable nature étant Shiva).
 
36. Ni l'initiation à la vie spirituelle, ni les dons en charité, ni les austérités, ni les pèlerinages, ni la connaissance des Écritures, ni l'accomplissement des rites sacrificiels, n'accordent le seizième du mérite acquis par la récitation de cet hymne à la louange de la grandeur de Shiva.
 
37. Poushpadanta, le seigneur des gandharvas, est le serviteur du Dieu des dieux, qui porte un croissant de lune sur son front.  Déchu de sa gloire pour avoir provoqué le courroux du Seigneur en marchant sur les fleurs destinées à son culte, il composa cet hymne magnifique et inspirant à la gloire de Shiva afin de regagner sa faveur.
 
38. Il s'unit à Shiva et les kinnaras * l'adorent celui qui, les mains jointes, récite avec une dévotion sans partage l'hymne infaillible de Poushpadanta, cet hymne qu'adorent les dieux et les plus grands sages et qui accorde le Ciel et la libération.
 
* Un kinnara est un amoureux exemplaire, un musicien céleste, mi-homme mi-cheval  ou mi-oiseau.
 
39. Ainsi finit cet hymne sacré incomparable composé par Poushpadanta, et qui décrit en détails fascinants la gloire du Seigneur Shiva.
 
40. Cet hommage sous forme d'hymne est offert aux pieds de Shiva.  Que mon acte plaise au Seigneur des dieux, l'Éternel Bienfaiteur !
 
41. Ô Seigneur !  Je ne connais ni ta vraie nature ni ce qu'est ton Être, mais de quelque nature que Tu sois, devant Toi ô Grand Dieu, je me prosterne.
 
42. Il fait plaisir à Shiva celui qui apprend par coeur, récite ou garde chez lui cet hymne qui émane de la bouche de lotus de Poushpadanta, cet hymne qui détruit les péchés, qui accorde indistinctement le bien à tous, et est cher à Shiva.